Samedi soir, dimanche matin. Alan Sillitoe
Article mis en ligne le 2 février 2021

par C.P.

Samedi soir, dimanche matin
Alan Sillitoe
Traduit de l’anglais par Henri Delgove
Préface de Jacques Baujard (L’Échappée)

Arthur Seaton a vingt et un ans, et sa vie à Nottingham semble déjà toute tracée dans cette Angleterre de l’après-guerre. Sa morne semaine est rythmée par les cadences infernales de l’usine. Arrive alors le week-end où il peut enfin se défouler et exprimer sa rage de vivre. Le samedi, en faisant la tournée des pubs où il noie sa détresse dans l’alcool. Le dimanche, en se réfugiant dans les bras de ses amantes et dans des parties de pêche en solitaire.

Œuvre majeure du groupe des « Angry Young Men » et de la littérature anglaise, Samedi soir, dimanche matin raconte avec une extraordinaire justesse les ravages du capitalisme industriel au sein de la classe ouvrière et la révolte quotidienne de ces rebelles désormais sans causeL’Influence d’Alan Sillitoe. Un roman culte, adapté avec succès au cinéma, qui a inspiré quantité d’artistes aussi divers que John King, Ken Loach, Madness, The Smiths ou encore les Arctic Monkeys.

Angry Young Men [1]
Les enragés des lettres anglaises

En 1946, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Trente Glorieuses déferlent en Europe et traînent dans leur sillage télévisions, machines à laver et culture de masse. En Angleterre, après le traumatisme des bombardements et plus de 400000 morts, le peuple s’attendait à être mieux considéré par son gouvernement et aspirait à des changements sociaux et politiques.
Dix ans plus tard, la première de la pièce Look Back in Anger de John Osborne – dont David Bowie fera même une chanson en 1979 – au Royal Court Theatre est un véritable succès. Une sacrée décharge électrique et un doigt d’honneur aux valeurs traditionnelles anglaises : Dieu, la famille, le travail, la nation. La dernière tirade est d’ailleurs des plus cinglantes : « Angleterre, je vous hais. » Mais plus que le texte, c’est surtout le cadre de la pièce qui détonne : une simple cuisine où le spectateur assiste à un diman- che comme un autre au sein d’un milieu modeste.

Reprenant le titre de l’autobiographie de Leslie Allen Paul (fondateur des Woodcraft Folk, un mouvement pour la formation professionnelle de la jeunesse), le critique J. B. Priestley va par la suite qualifier d’« Angry Young Men » (« jeunes hommes en colère ») la poignée d’écrivains et dramaturges, enragés des lettres anglaises et porte-paroles d’une jeunesse totalement désabusée. Les œuvres d’Alan Sillitoe, John Osborne, John Wain, Kingsley Amis ou Keith Waterhouse, entre autres, rencontrent un écho incroyable à l’époque et le Free Cinema va leur assurer une certaine postérité, encore jusqu’à nos jours.

Même s’il ne s’agit pas d’un mouvement structuré mais plutôt d’une constellation d’individus révoltés contre l’ordre établi, les Angry Young Men ont essayé, comme plusieurs groupes révolutionnaires de la seconde partie du xxe siècle d’associer art et critique sociale. Fustigeant aussi bien le capitalisme que le communisme, ils se rapprochaient grandement des anarchistes individualistes de la « Belle Époque ». Ils avaient en commun des origines populaires et modestes –la plupart étant prolétaires ou fils d’ouvriers – mais aussi un fort sentiment d’amertume et de désenchantement vis-à-vis de la Grande- Bretagne de l’après-guerre. En colère, ils l’étaient contre l’aristocratie, les institutions et le prétendu ascenseur social du système scolaire. L’une des grandes différences entre ces auteurs insurgés et les écrivains bourgeois se manifeste surtout à travers les thèmes abordés dans leurs romans, d’un carac- tère plus populaire : personnages issus du peuple, travail, chômage, vie dans les pubs et véritable haine envers le système.

Aujourd’hui, alors que le néolibéralisme triomphe, que la standardisation de la culture et que la marchandisation à outrance dictent leurs lois dans nos sociétés, que reste-t-il des Angry Young Men ? La littérature et la révolte. [2]

L’Influence d’Alan Sillitoe

Cinéma
Alan Sillitoe est sans doute le romancier le plus connu parmi les Angry Young Men. Et cela, il le doit en partie au Free Cinema, appelé également la « Nouvelle Vague anglaise », un cinéma novateur et anticonformiste, qui a adapté ses deux premiers livres : Samedi soir, dimanche matin et La Solitude du coureur de fond.
Réalisé par Karel Reisz en 1960, Samedi soir, dimanche matin décroche trois récompenses aux BAFTA Awards (Césars anglais) : meilleur film britannique de l’année, meilleure actrice britannique pour Rachel Roberts et révélation de l’année pour Albert Finney, dont l’incroyable carrière débutera réellement avec ce premier rôle.

Deux ans plus tard, c’est au tour de Tony Richardson d’adapter la nouvelle La Solitude du coureur de fond. L’acteur Tom Courtenay obtiendra lui aussi la révélation de l’année aux BAFTA Awards. Ces deux films – auxquels collabore Sillitoe qui en signe le scénario –, vont largement contribuer à répandre au sein de la jeunesse ouvrière anglaise la figure du rebelle sans cause et resteront pendant longtemps les symboles de la révolte contre l’establishment. En France, ils sont ressortis en version DVD remastérisée en 2017 (Solaris distribution et Doriane films) et sont régulièrement projetés dans des festivals de cinéma.

Littérature
De nombreux écrivains se sont inscrits dans la lignée contestataire d’Alan Sillitoe. À commencer par John King. Né en 1960 dans la banlieue de Londres, cet auteur anglais a remporté un certain succès en France, notamment avec Football Factory (Atelier Alpha Bleu, 1998) ou La Meute (Éditions de L’Olivier, 2003). Mettant en scène des prolos, hooligans et autres skinheads, il se situe dans une veine résolument populaire et se fait le porte-étendard d’une classe ouvrière délaissée par l’intelligentsia.

« Je ne me souviens plus tellement de comment j’en suis arrivé à lire Orwell. C’était peut-être suite à une interview de Joe Strummer, c’est possible. En même temps, Orwell était déjà présent chez Bowie, au début des années 1970, dans Ziggy Stardust et Diamond Dogs, il parle de Big Brother. Quoi qu’il en soit, je n’étais pas un grand lecteur avant la fin de mon adolescence. Et puis j’ai découvert Orwell, et aussi Alan Sillitoe, qui a écrit Samedi soir, dimanche matin, et La Solitude du coureur de fond. Samedi soir, dimanche matin m’a beaucoup impressionné, c’était dingue cette langue des Midlands, quasi vernaculaire, cette écriture oralisée. »
— Entretien de John King réalisé par Vice le 6 mars 2013.

Musique
Une quantité incroyable de groupes anglais se sont emparés de Samedi soir, dimanche matin et de très nombreuses chansons citent à l’envi des passages d’Alan Sillitoe. De Madness aux Smiths, en passant par Morissey ou Chelsea, tous ont dans leur repertoire un morceau intitulé « Saturday Night, Sunday Morning ». Quant à Belle and Sebastian et à Iron Maiden, ils enregistreront chacun de leur côté un morceau sous le titre « The Loneliness of The Middle Distance Runner ».

Mais le plus gros clin d’œil est certainement celui des Arctic Monkeys, dont le nom du premier album « Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not » est extrait d’une tirade qui sent bon la révolte d’Arthur Seaton. D’ailleurs, Alan Sillitoe, quelques années avant de mourir, ayant découvert l’album, a dit : « J’écoute plutôt du jazz et du classique, vous savez... Mais ceci dit, c’est merveilleux. J’adore l’album, je danse en l’écoutant chez moi... »

Extrait de Samedi soir, dimanche matin

Quand on est un révolté, on le reste toujours. On ne peut pas s’en empêcher, on ne peut pas le nier. Et ça vaut mieux d’être un révolté, parce que ça leur fait voir que ça n’prend pas, leurs trucs pour essayer de vous avoir. Les usines, les bourses du travail et les assurances sociales, c’est pour vous faire gagner votre vie et défendre vos droits – qu’ils disent ! Mais c’est jamais que des astuces qui vous enfonceraient dans des sables mouvants si vous ne restiez pas sur vos gardes. À l’usine, on vous fait trimer à en crever, à la Bourse du travail, on vous engourdit à en crever avec de belles phrases, et les assurances sociales et les contributions vous pompent les sous de votre paie et vous vident à en crever. S’il vous reste la moindre bribe de vie dans les tripes après toutes ces saloperies, c’est l’armée qui vous appelle et vous envoie vous faire trouer la peau. Et si vous avez été assez malin pour vous tirer des pattes de l’armée, c’est une bombe qui vous tombe dessus et vous règle votre compte. Ah ! oui, bon Dieu, c’est pas rose la vie si on veut tenir le coup, si on n’arrive pas à empêcher cette vache de gouvernement de vous enfoncer la gueule dans la merde, bien qu’y ait pas grand-chose à faire contre ça, sauf de s’mettre à fabriquer d’là dynamite pour foutre en l’air leurs horloges à quat’zyeux.

On vous crie du haut d’caisses à savon : « Votez pour moi, et pour ci, et pour ça », mais au bout du compte, c’est tout du pareil au même parce que ça s’termine toujours par des gouvernants qui vous collent des tampons partout sur le portrait jusqu’à ne plus arriver à vous voir la main, et qui en plus vous font payer pour ça afin d’leur permettre de poursuivre leur petit boulot.