Francis Gavelle
L’homme est un con
Une courte pièce, absurde et didactique, du confinement déconfiné
Article mis en ligne le 2 février 2021
dernière modification le 31 janvier 2021

par C.P.

“… la définition immuable du théâtre
quelqu’un parle
un autre s’avance
et dit je ne suis pas d’accord
(Clôture de l’amour, Pascal Rambert
– Les Solitaires Intempestifs Editions)

La scène est plongée dans le noir.

Moment parfait.
Piano et chant, cette chanson de Philippe Katerine nous parvient :

Il pleut,
Le ciel est bleu
Il y a du vent mais rien n’y parait
C’est un moment parfait
Je l’oublierai jamais

Je t’aime
C’est fou quand même
La plage est typique—
Ment romantique
Je l’oublierai jamais
C’est un moment parfait

Ni souvenir
Ni avenir
Un oiseau passe
Chante Montparnasse
Poulenc, Apollinaire
Bien sûr qu’il peut le faire

Tout nu
Dans l’eau sur le dos
Je vois un nuage
C’est un mirage
C’est un moment parfait
Ne l’oubliez jamais
Ne l’oubliez jamais
Ne l’oubliez jamais
Ne l’oubliez jamais

Au cours de la chanson, la scène passe de l’obscurité à la lumière… et dévoile deux hommes, qui se tiennent à distance respective l’un de l’autre.
Apparemment plongés dans leurs pensées, ils ne se regardent pas.
La chanson, paisible, se termine.
Le silence se fait.
Moment parfait.

Puis :

L’UN —
Vous savez aujourd’hui, je ne sais pas quoi dire…

L’AUTRE —
Alors ne dites rien.

L’UN —
Oui… mais avouez… c’est dommage tout de même. Il y aurait tant de choses à dire.

L’AUTRE —
À quel propos ?

L’UN —
À propos de la crise que nous traversons, évidemment.

L’AUTRE —
Quelle crise ?

L’UN —
Vous le faites exprès !

L’AUTRE —
Quoi ! Vous êtes expert scientifique ?

L’UN —
Non.

L’AUTRE —
Donc, vous ne savez rien sur la structure du virus, sur comment il mute ?

L’UN —
Évidemment, non…

L’AUTRE —
Vous ne savez pas plus si les anticorps de lama pourront effectivement nous sauver ?

L’UN —
Je vous ai dit “non” !

L’AUTRE —
Alors, peut-être êtes-vous psychanalyste ?

L’UN —
Pas plus…

L’AUTRE —
Donc, vous n’avez rien à dire sur notre syndrome d’enfermement collectif ?

L’UN —
Syndrome, vous y allez peut-être un peu fort. Disons, déprime.

L’AUTRE —
Dépression, plutôt.

L’UN —
Ah, ces deux mois d’enfermement vous ont rendu dépressif ?

L’AUTRE —
Non, mais j’ai traversé des moments de déprime.

L’UN —
Comme nous tous.

L’AUTRE —
Oui… Ah ! mais j’ai compris ! Vous êtes politicien !

L’UN —
J’ai mon opinion…

L’AUTRE —
Ce n’est que ce que je vous demande. Êtes-vous un politicien ?

L’UN —
Vous m’agacez…

L’AUTRE —
Vous ne répondez pas à ma question.

L’UN —
C’est normal ! Vous l’avez dit vous-même : je suis un politicien.

L’AUTRE —
Mais le peuple a besoin de réponses.

L’UN —
Oh, le peuple… Vous lui dites “blanc”, il aurait préféré “noir” ; vous lui dites “noir”, il attendait que vous disiez “blanc”…

L’AUTRE —
Le peuple n’est ni blanc, ni noir.

L’UN —
Le peuple aime le gris.

L’AUTRE —
Vous voulez dire que le peuple aime les demi-mesures.

L’UN —
Le peuple n’a pas le sens de la mesure !

L’AUTRE —
Le peuple est déçu…

L’UN —
Honnêtement…

L’AUTRE —
Ne me parlez pas d’honnêteté, monsieur l’élu du peuple.

L’UN —
Quoi ?... Pour quelques masques que l’on a détruits, pour une élection organisée envers et contre tout…

L’AUTRE —
Avouez quand même…

L’UN —
Je vous y prends ! J’aurais dû m’en douter ! “Avouez” ! Tout de suite, le procès ! D’intention, d’abord… puis en responsabilité…

L’AUTRE —
Il faut rendre des comptes.

L’UN —
Je n’ai pas de comptes à rendre.

L’AUTRE —
Alors, il faut rendre justice.

L’UN —
Vous n’aimerez pas le verdict.

L’AUTRE —
Vous pensez que vous serez acquitté ?

L’UN —
Mais je n’ai rien fait de mal. J’ai juste défendu quelques intérêts.

L’AUTRE —
Mais c’est le bien commun qu’il faut défendre.

L’UN —
Le bien commun… C’est le bien de ceux qui n’ont rien.

L’AUTRE —
De ceux qui ne sont rien ?...

L’UN —
Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ! Je ne marche pas dans votre petit jeu.

L’AUTRE —
Je ne joue pas.

L’UN —
Gauchiste !

L’AUTRE —
Démagogue !

L’UN —
Saltimbanque !

L’AUTRE —
Actionnaire !

L’UN —
Ne m’insultez pas. J’ai un bon fond.

L’AUTRE —
Un bon fonds de pension, oui.

(Silence)

L’UN —
J’aurais mieux fait de ne rien dire.

L’AUTRE —
Je vous l’avais dit.

(Silence)

L’UN —
Je crois que je vais sortir.

L’AUTRE —
Vous n’avez pas le droit.

L’UN —
Je prendrai le gauche.

L’AUTRE —
Ça ne me fait pas rire.

L’UN —
J’ai une attestation.

L’AUTRE —
Montrez-la-moi.

L’UN —
De quel droit ?

L’AUTRE —
Du plus fort.

L’UN —
Le plus fort, c’est moi.

L’AUTRE —
Vous êtes protégé.

L’UN —
Le pouvoir est protégé, ce n’est pas la même chose.

L’AUTRE —
Nous prendrons le pouvoir.

L’UN —
Ah, je pensais que vous auriez préféré l’abolir…

L’AUTRE —
Vous êtes déçu ?

L’UN —
Oui, un peu. Je vous pensais pur.

L’AUTRE —
Je suis pragmatique.

L’UN —
Voyez-vous !

L’AUTRE —
Je prends le pouvoir, et après je l’abolis.

L’UN —
Impossible. Quand vous y aurez goûté, croyez-moi…

L’AUTRE —
L’âme humaine est-elle donc si noire ?

L’UN —
L’âme humaine est damnée.

L’AUTRE —
Je n’aimerais pas être à votre place.

L’UN —
Je crois que si.

L’AUTRE —
Alors disons que je n’aimerais être dans votre peau.

L’UN —
Soyez tranquille, vous ne l’aurez pas !

L’AUTRE —
Vous ne croyez plus en rien.

L’UN —
Et vous, vous croyez en des lendemains qui chantent, ah ah !

L’AUTRE —
Cynique !

L’UN —
Utopiste !

L’AUTRE —
Vendu !

L’UN —
Moraliste !

(Silence)

L’UN —
Vous ne cherchez qu’à me contredire.

L’AUTRE —
Absolument pas.

L’UN —
Vous voyez !

L’AUTRE —
Je vois.

(Silence)

L’UN —
Et si je vous disais : j’aime le cinéma.

L’AUTRE —
Vous essayez de faire diversion.

L’UN —
Détendez-vous un peu…

L’AUTRE —
Soit… Vous aimez le cinéma.

L’UN —
Oui.

L’AUTRE —
Alors, allez-y : quel est le titre du dernier film que vous avez vu ?

L’UN —
Vous me prenez au dépourvu…

L’AUTRE —
Vous ne vous rappelez pas le titre du film ?...

L’UN —
J’ai une très mauvaise mémoire des titres.

L’AUTRE —
Alors, l’intrigue ? De quoi est-ce que cela parle ?

L’UN —
Ça se passe en banlieue.

L’AUTRE —
Et ?

L’UN —
C’est une histoire avec un lion.

L’AUTRE —
Un lion en banlieue. Vous vous moquez.

L’UN —
Mais non… Vous ne connaissez pas le film ?

L’AUTRE —
Je vais très peu au cinéma.

L’UN —
Un film récent…

L’AUTRE —
Avec un lion, oui…

L’UN —
Oui, un lion… et un cirque…

L’AUTRE —
Et ?

L’UN —
Et… un jeune garçon vole le lion. Et il est poursuivi.

L’AUTRE —
Par qui ?

L’UN —
Enfin, cette question... les propriétaires du lion… la police… les caïds du quartier… tout le monde…

L’AUTRE —
C’est donc un film d’action.

L’UN —
C’est l’histoire d’une bavure…

L’AUTRE —
Vous voulez dire : une bavure policière ?

L’UN —
Oui. Un coup de feu qui part, malencontreusement…

L’AUTRE —
Malencontreusement ?

L’UN —
Mais oui… malencontreusement.

L’AUTRE —
La police tente d’étouffer l’affaire…

L’UN —
C’est plus compliqué que cela.

L’AUTRE —
La police ne tente pas d’étouffer l’affaire ?

L’UN —
Mais que croyez-vous, monsieur le lanceur d’alertes, il y a des policiers intègres !

L’AUTRE —
Je veux bien l’entendre ; cependant…

L’UN —
Cependant, rien du tout ! À la fin, ça se transforme en émeute. Les policiers sont assaillis dans une cage d’escalier. Ils se retranchent… Comme les cow-boys, quand les Indiens les encerclent.

L’AUTRE —
Et le jeune garçon ?

L’UN —
Le jeune garçon… À la fin, il est toujours là, et on dirait un ange. Malgré son visage défiguré…

L’AUTRE —
C’était lui, le coup de feu qui part malencontreusement ?

L’UN —
Oui, c’est lui qui a été touché… et qui, malgré cela, ressemble à un ange.

L’AUTRE —
Il est transfiguré…

L’UN —
Il est magnifique.

L’AUTRE —
Et donc, ça vous a plu ?

L’UN —
J’aime les films qui collent au réel.

L’AUTRE —
Avec un ange…

L’UN —
La poésie n’empêche pas le réel…

L’AUTRE —
Je suis d’accord. Elle peut même le sublimer.

L’UN —
… et le film montre aussi très bien comment s’organise la vie d’un quartier, oublié par les institutions…

L’AUTRE —
En somme, grâce à ce film, vous êtes devenu sensible aux problèmes des quartiers sensibles.

L’UN —
Mais je ne suis pas le seul !

L’AUTRE —
Des complices…

L’UN —
Ironisez, si vous voulez.

L’AUTRE —
Je ne me permettrai pas…

L’UN —
Mais savez-vous que ce film a été primé au festival de Cannes !

L’AUTRE —
Un choix esthétique…

L’UN —
… et un jury sensibilisé.

L’AUTRE —
Une bonne conscience.

L’UN —
Et le succès public, alors !

L’AUTRE —
Le public s’est reconnu à l’écran… abandonné… trahi…

L’UN —
Concerné… mis en valeur… applaudi…

L’AUTRE —
On applaudit toujours les pauvres à l’écran ; moins dans la rue.

L’UN —
Vous êtes snob !

L’AUTRE —
Opportuniste !

L’UN —
Parasite !

L’AUTRE —
Zombie !

L’UN —
MISERABLE !

(Silence)

L’AUTRE —
Eh bien, vous rugissez.

L’UN —
Je suis un tigre.

L’AUTRE —
Je m’attendais à un lion.

L’UN —
Je n’ai rien d’un ange.

(Silence)

L’UN —
Et vous ?

L’AUTRE —
Moi ?!

L’UN —
Oui, vous ! Je ne sais rien de vous.

L’AUTRE —
Il n’y a rien à dire.

L’UN —
Que me cachez-vous ? Qu’aimez-vous ?
L’AUTRE —
Pourquoi toutes ces questions ?

L’UN —
Depuis le début, c’est toujours moi qui suis sur la sellette.

L’AUTRE —
Et maintenant, vous souhaitez inverser les rôles.

L’UN —
Mais non… Que vous êtes méfiant… Je m’intéresse à vous, c’est tout.

L’AUTRE —
Je suis sans voix.

L’UN —
Si j’étais caustique comme vous, je dirais : “Alors ne dites rien !”

L’AUTRE —
Mais vous ne l’êtes pas…

L’UN —
… et je veux vous connaître, ce qui est une saine curiosité.

L’AUTRE —
Saine… j’ai quelques doutes.

L’UN —
Oubliez vos doutes, et dites-moi ce que vous aimez. Je vous écoute…

L’AUTRE —
J’aime marcher.

L’UN —
Marcher ?

L’AUTRE —
Oui, marcher. Me promener… flâner… déambuler…

L’UN —
Je vois…

L’AUTRE —
Profiter d’un sous-bois… entendre la terre, les brindilles, qui craquent doucement sous les pas… ou un petit chemin, délicatement ombragé… et un petit ruisseau, avec une eau très vive, qui court à vos côtés…

L’UN —
Continuez…

L’AUTRE —
… le bord de mer, aussi… pieds nus… l’écume des vagues… les pas qui s’enfoncent à peine dans le sable humide…

L’UN —
En fait, sous vos dehors vindicatifs, vous êtes un poète, un amoureux de la nature.

L’AUTRE —
Pas seulement de la nature. En ville, aussi. Découvrir un quartier, son activité, ses commerçants forts en gueule… mais aussi un chemin dérobé, une façade inattendue, un jardin caché, une petite place préservée…

L’UN —
En somme, vous étiez un homme heureux.

L’AUTRE —
J’espère bien pouvoir l’être encore !

L’UN —
Evidemment ! Tout de suite… ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

L’AUTRE —
Je ne sais pas ce que vous avez voulu dire…

L’UN —
Ah là là ! Arrêtez cette vindicte perpétuelle.

L’AUTRE —
Soit. Tentons une trêve.

L’UN —
Une trêve des confiseurs !

L’AUTRE —
Nous ne sommes pas à Noël.

L’UN —
Non, je pensais à cela… vous allez rire…

L’AUTRE —
J’attends de voir.

L’UN —
En fait, avec toutes ces interdictions de circuler…
L’AUTRE —
Vos interdictions…

L’UN —
… avec cet unique kilomètre, aussi… je dois bien le reconnaître : j’ai un peu grossi…

L’AUTRE —
D’où votre allusion…

L’UN —
… aux confiseurs !

L’AUTRE —
J’ai compris.

L’UN —
Je m’en doute. Vous êtes un esprit subtil… Un esprit sain dans un corps sain.

L’AUTRE —
Parlons plutôt de vos kilos en trop.

L’UN —
Le souci, donc, c’est que, durant cette période, je suis passé à deux repas par jour. Vous comprenez, j’ai tué le temps.

L’AUTRE —
Le temps, seulement ?

L’UN —
Songez qu’avant, je ne faisais qu’un unique repas par jour.

L’AUTRE —
Manque de temps…

L’UN —
Bien sûr, je me suis fait plaisir aussi.

L’AUTRE —
Et l’embonpoint devient la nouvelle valeur-étalon de la séduction…

L’UN —
Et pourquoi pas, un vrai changement des mentalités !

L’AUTRE —
Rassurez-vous, les vieilles habitudes ont la vie dure, et vous les reprendrez comme si rien ne s’était passé.

L’UN —
Eh bien, justement non, monsieur le contradicteur par principe : à quelque chose malheur est bon, car j’ai redécouvert le plaisir des fruits et des légumes ! Admirables tomates vertes à l’ancienne, dans lesquelles on croque… jeunes carottes juste épluchées et mangées crues… sublimes jus d’oranges fraîchement pressées… d’ailleurs, mes préférées, ce sont les oranges sanguines. Vous savez, celles dont la chair est couleur “framboise”…

L’AUTRE —
Sanguine, comme le sang… De la couleur du sang.

L’UN —
Vous n’allez pas recommencer.

L’AUTRE —
Il m’arrive aussi de me promener dans les cimetières.

L’UN —
Et pas uniquement pour admirer les tombes des gens célèbres, j’imagine.

L’AUTRE —
Non, en effet, celles des anonymes sacrifiés, aussi.

L’UN —
Discuter avec vous, ça n’est vraiment pas une balade digestive…

L’AUTRE —
J’ai trop d’aigreur.

L’UN —
Bon, cette fois-ci, vous n’arriverez pas à m’énerver.

L’AUTRE —
Soit.

(Silence)

L’UN —
Vous êtes pénible.

L’AUTRE —
Vous avez rendu l’époque pénible.

L’UN —
C’est une nécessité.

L’AUTRE —
C’est un choix, une idéologie.

(Silence)

L’UN —
L’homme est un con.

L’AUTRE —
Pardon ?!

L’UN —
L’homme est un con.

L’AUTRE —
L’homme ?

L’UN —
L’être humain. Je ne suis pas misogyne.

L’AUTRE —
Misanthrope, alors…

L’UN —
Vous savez, j’aime l’art, les arts, Mozart…

L’AUTRE —
Homophonie approximative.

L’UN —
Plaît-il ?

L’AUTRE —
Rien.

L’UN —
Donc, je le répète, l’homme est un con.

L’AUTRE —
Et si vous précisiez votre pensée ?

L’UN —
Elle est facile à comprendre pourtant.

L’AUTRE —
Certes ; mais que cache-t-elle : n’êtes-vous pas un homme, vous aussi ?

L’UN —
Et je suis un con !

L’AUTRE —
On est toujours le con de quelqu’un.

L’UN —
N’est-ce pas ! Mais...

L’AUTRE —
Ah, il y a un “mais” ! Je me disais aussi.

L’UN —
Mais, donc, il est capable de se transcender.

L’AUTRE —
Vous faites le choix d’être lucide, mais pas pessimiste… si je comprends bien votre pensée ?

L’UN —
Exactement.

L’AUTRE —
Et la transcendance, donc ?

L’UN —
Je vous disais, il y a un instant : “J’aime l’art, les arts, Mozart”... Eh bien, la transcendance, elle est là !

L’AUTRE —
Donc, selon vous, la faculté de l’homme à se transcender s’exprime par la création artistique et son génie. C’est un peu réducteur, non ?

L’UN —
En effet. Vous avez raison. Et je pense justement que la transcendance peut s’exprimer de bien d’autres manières.

L’AUTRE —
Par exemple ?

L’UN —
Restons dans le champ de la création… L’ébéniste qui conçoit un meuble élégant, à la marqueterie délicate, qu’elle soit abstraite ou figurative, c’est un créateur ! Et, par son travail du bois, mais aussi de la nacre, de l’étain, voire de la coquille d’œuf, eh oui ; par sa connaissance de la dorure ou de l’application des vernis, il crée. Pourtant, on ne dira jamais de lui qu’il est un artiste, on le nommera “artisan”.

L’AUTRE —
C’est sans doute parce qu’il exerce un travail manuel, par opposition, dans une certaine mesure, au travail intellectuel de l’artiste. L’artiste crée à partir d’une pensée, d’un état d’esprit ; l’artisan à partir d’un matériau brut qu’il affine.

L’UN —
Et le sculpteur, alors, qu’en faites-vous ?

L’AUTRE —
J’en fais que l’art n’est pas affaire de définitions strictes et de frontières de l’esprit figées.

L’UN —
Habile…

L’AUTRE —
Donc, pour vous, si je résume, la création est ce qui permet à l’homme de se transcender et échapper ainsi à sa condition de con.

L’UN —
Vous allez me dire que c’est réducteur !

L’AUTRE —
Et vous, vous allez invoquer d’autres manières de se transcender…

L’UN —
Exactement.

L’AUTRE —
J’écoute.

L’UN —
Eh bien, se transcende également celui ou celle qui se dévoue pour sa famille.

L’AUTRE —
En lui sacrifiant tout, y compris lui-même. Ou elle-même. Voilà une conception très chrétienne de l’existence.

L’UN —
Mais non, bien sûr ! Simplement, en se souciant, au quotidien, du bonheur, de l’épanouissement de chaque membre de sa famille. Son conjoint, ses enfants, les grands-parents peut-être aussi, si on ne réduit pas la famille à la stricte cellule familiale… et, de là, naîtront son propre bonheur, son propre épanouissement.

L’AUTRE —
Alors il agit par calcul égoïste : il cherche à rendre ses proches heureux, car il sait qu’il pourra ensuite savourer son propre bonheur.

L’UN —
Non, il agit de manière désintéressée ! Son seul objectif, c’est le bonheur de ses proches, pas le sien. Et c’est ainsi qu’il se différencie de celui qui agirait par, ce que vous appelez, “calcul égoïste” ; et c’est ainsi qu’il se transcende.

L’AUTRE —
Tout cela me paraît un peu tiré par les cheveux… Admettons cependant.

L’UN —
Mais il y a encore d’autres manières pour se transcender…

L’AUTRE —
Oh, alors allez-y, allez-y ! J’écoute ! Je suis tout ouïe ! Je suis passionné !

L’UN —
Une fois encore, vous êtes caustique.

L’AUTRE —
J’ai du mal avec le royaume des cieux…

L’UN —
Se transcende également la personne qui s’investit dans une action humanitaire, sociale…

L’AUTRE —
Avec vous, tout est histoire d’investissement, et de retour sur investissement…

L’UN —
Qui s’implique… Ne jouez pas sur les mots !

L’AUTRE —
Qui se sacrifie ?...

L’UN —
Arrêtez d’être caustique !

L’AUTRE —
Soit. Qui se dévoue pour les autres.

L’UN —
Et sans que cela ne lui rapporte rien.

L’AUTRE —
Si je vous suis donc : se transcender, c’est être bénévole.

L’UN —
Oui, mais pas au sens financier ; ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.

L’AUTRE —
Oui, pardon ; on peut être mal ou peu payé.

L’UN —
Non ! Ce que je veux dire, c’est que la personne agit, dans ces cas-là, par conviction éthique ou humaniste. Comme en politique !

L’AUTRE —
Oups ! Vous rigolez ?

L’UN —
Le maire qui se dévoue pour ses administrés.

L’AUTRE —
Le président pour son peuple…

L’UN —
Son peuple…

L’AUTRE —
… qui peut le destituer, s’il ne se soucie pas du bien commun. Cela s’est déjà vu, je vous le rappelle.

L’UN —
Et même de manière parfois radicale, j’en conviens. Mais, avec un peuple comme celui-ci, son président ne risque rien.

L’AUTRE —
Vous semblez bien sûr de vous.

L’UN —
Quand, pour une majeure partie de ce peuple, le plus grand acte de désobéissance civile s’incarne dans le fait de traverser au feu vert et en dehors des passages piétons, voire de jeter canettes de bière et bouteilles plastique dans les bois ou dans un fleuve, le pouvoir en place ne risque pas grand-chose.

L’AUTRE —
Et celles et ceux qui ont une conscience politique ou syndicale, qui vivent, quelle qu’elle soit, une perpétuelle humiliation ; en somme, pour vous paraphraser “celles et ceux qui ont oublié d’être cons” ?

L’UN —
D’abord, ils ne sont pas assez nombreux et s’abiment en querelles intestines. Ensuite, s’ils devenaient trop nombreux, rien de plus simple que de les discréditer médiatiquement. Et, à mon tour de vous rappeler un fait, les médias sont aux ordres.

L’AUTRE —
Pas tous.

L’UN —
Je parle, bien sûr, des médias qui influencent l’opinion publique ; pas des journaux extrémistes…

L’AUTRE —
… des journaux qui ont une conscience politique.

L’UN —
Si vous préférez.

L’AUTRE —
Je préfère.

L’UN —
De toute façon, comme l’on dit, les extrêmes se touchent.

L’AUTRE —
Je vous laisse le croire…

L’UN —
Ah là là, sous vos allures caustiques, vous êtes un idéaliste... Savez-vous quelle est la plus belle invention anti-révolutionnaire ?

L’AUTRE —
La société de consommation ?

L’UN —
Non. Mieux.

L’AUTRE —
Je réfléchis…

L’UN —
Plus simple.

L’AUTRE —
…non, je ne vois pas.

L’UN —
Les apéros afterwork et les soirées dancefloor.

L’AUTRE —
Vous m’affligez.

L’UN —
Pourtant, quelle meilleure arme, pour anéantir tout esprit de contestation ! Tout d’abord, première partie de soirée, profitant du tarif “happy hour”, le peuple ingurgite des litres de bière et de cocktails, tout en vidant son sac et son esprit, et en maugréant contre le manager, qui est à l’employé ce que le contremaître était à l’ouvrier : en somme, un petit chef. Ensuite, deuxième ou troisième partie de soirée – je passe sur le dîner au restaurant, il faut bien noyer les litres d’alcool ingurgités –, dans un nightclub à la mode et aux consommations là au prix fort, voire très fort, le peuple épuise son corps sur des rythmes et des mélodies hypnotiques. Enfin, pour quelques heures, et ayant eu l’illusion de vivre, le peuple s’effondre sur son lit, souvent seul, et tente de reconstituer sa force de travail. En tout cas, il se réinitialise ; se débarrasse, dans un sommeil agité, des derniers bugs contestataires qui encombraient son corps et son esprit ; et le lendemain matin, tel un ordinateur reconfiguré, retourne jouer, consentant, la tragi-comédie de l’exploitation de l’homme par l’homme. Alors, n’est-ce pas là la plus belle invention anti-révolutionnaire ?!

L’AUTRE —
… L’homme est un con.

L’UN —
Ne soyez pas accablé.

L’AUTRE —
Bien sûr que si ! Comment vous renverser alors ?

L’UN —
Il faudrait que je commette une erreur.

L’AUTRE —
Une erreur politique… si je poursuis votre raisonnement, cela ne choquera personne.

L’UN —
Et si je fais un pacte avec l’extrême-droite ?

L’AUTRE —
Et si vous changiez un peu ! Une alliance avec l’extrême-gauche.

L’UN —
Je ne peux pas. Mes amis banquiers et industriels ont investi sur moi.

L’AUTRE —
L’investissement, on y revient toujours.

L’UN —
Une affaire de mœurs, plutôt.

L’AUTRE —
Une affaire de mœurs ! Dans ce pays, tout le monde s’en fout.

L’UN —
Plus maintenant. Regardez, par exemple, dans les milieux artistiques.

L’AUTRE —
De quoi voulez-vous parler au juste ?

L’UN —
De ces cinéastes, ces romanciers, dont les comportements intimes sont révélés, mis ou remis en cause, en lumière… Fascination excessive de quelques-uns, absence de consentement de certains autres…

L’AUTRE —
Domination maladroite pour quelques-uns, perversion abusive pour certains autres, en effet.

L’UN —
Je sens que vous allez encore me parler du pouvoir et de ses abus…

L’AUTRE —
… ou, plus communément, d’un statut social, d’une différence d’âge, dont on fait un ascendant.

L’UN —
Mais il peut y avoir de l’amour, aussi.

L’AUTRE —
Disons plutôt un obscur objet du désir…

L’UN —
… entre adultes pas toujours consentants, j’en conviens.

L’AUTRE —
Rarement consentants… et pas forcément adultes.

L’UN —
Oui… en tout cas, cela me fait penser à ce débat sous-jacent, qui s’est avéré récurrent, et, à mon sens, hors de propos ?

L’AUTRE —
Lequel ?

L’UN —
Savoir s’il fallait, ou si l’on pouvait, séparer l’homme de son œuvre, l’artiste de sa création.

L’AUTRE —
Vous voulez donc dire, le cinéaste de son film…

L’UN —
… l’écrivain de son roman. Oui, entre autres.

L’AUTRE —
Et pourquoi, alors, un débat hors de propos ?

L’UN —
À votre avis ?

L’AUTRE —
Je ne sais pas.

L’UN —
Vous n’avez pas une petite idée ?

L’AUTRE —
En fait… une petite idée, effectivement, me vient. Doucement…

L’UN —
Je sens que votre esprit, aussi subtil qu’acéré, se met en branle !

L’AUTRE —
“En branle” ! On peut dire que vous savez choisir votre vocabulaire.

L’UN —
“En action”, si vous préférez.

L’AUTRE —
Une fois encore, je préfère.

L’UN —
Alors ?

L’AUTRE —
Disons que… si je m’en réfère au tout début de cette nouvelle conversation…

L’UN —
Oui ?

L’AUTRE —
Je n’ose.

L’UN —
Osez.

L’AUTRE —
Non… je n’ose y croire.

L’UN —
Allez-y !

L’AUTRE —
J’hallucine…

L’UN —
Énoncez-le !

L’AUTRE —
Un débat hors de propos, parce que, donc…

L’UN et L’AUTRE —
(en chœur)
L’HOMME EST UN CON, MAIS IL EST CAPABLE DE SE TRANSCENDER.

L’AUTRE —
Les bras m’en tombent.

L’UN —
CQFD !

(Silence)

L’UN —
Je suis indétrônable !

L’AUTRE —
Vous n’êtes pas roi !

L’UN —
Alors je m’auto-proclame “roi” !

L’AUTRE —
Alors vous êtes le roi des cons !

(Long silence)

L’AUTRE —
J’ai besoin de m’asseoir. (Il sort.)

L’UN —
Vous pouvez m’en ramener une aussi ?

L’AUTRE —
(Il revient avec deux chaises.) Tenez. (Il s’assied.)

L’UN —
Merci. (Il est assis.)

(Silence)

L’UN –
Ça fait du bien, non ?

L’AUTRE –
De quoi ?

L’UN –
D’être enfin assis.

L’AUTRE –
Je vous l’accorde.

L’UN –
C’est vrai, quoi… Depuis le début, nous sommes là, debout, l’un en face de l’autre…

L’AUTRE –
Je dirais plutôt, l’un face à l’autre.

L’UN –
En fait, on pourrait même carrément dire…

L’AUTRE –
Oui ?

L’UN –
L’un contre l’autre.

L’AUTRE –
Vous n’avez pas peur de la surenchère.

L’UN –
Mais, depuis le début, osez dire le contraire, ne sommes-nous pas comme deux boxeurs sur un ring ?

L’AUTRE –
Disons plutôt, deux comédiens sur une scène…

L’UN –
Deux gladiateurs dans une arène…

L’AUTRE –
Ne débattons-nous pas ?

L’UN –
Nous nous confrontons.

L’AUTRE –
Vous vous voulez dire que nous sommes dogmatiques ?

L’UN –
Nous nous livrons un duel.

L’AUTRE –
Un duel… des gladiateurs… y aura-t-il mort d’homme ?

L’UN –
Je ne l’espère pas.

L’AUTRE –
Mais vous l’envisagez ?

L’UN –
C’est mon rôle. Je dois envisager toutes les éventualités.

L’AUTRE –
Même les pires ?

L’UN –
Surtout les pires.

L’AUTRE –
En fait, vous les souhaitez.

L’UN –
Je veux les prévenir.

L’AUTRE –
En les provoquant.

L’UN –
Disons que je tire quelques ficelles.

L’AUTRE –
Et vous, qui tire les vôtres ?

L’UN –
Je ne suis pas un pantin.

L’AUTRE –
Vous êtes une marionnette. Un guignol !

L’UN –
Guignol, je ne vous permets pas ! Je ne suis pas une marionnette à gaine !

L’AUTRE –
Pardon ?!

L’UN –
On ne s’introduit pas en moi, pour me manipuler !

L’AUTRE –
Cela n’a rien de déshonorant. C’est une manière comme une autre.

L’UN –
Ça suffit ! Ne me prêtez pas une arrière-pensée qui n’est pas la mienne.

L’AUTRE –
Et quelle serait-elle, cette arrière-pensée ?

L’UN –
Vous le savez très bien.

L’AUTRE –
Mais j’aimerais vous l’entendre dire.

L’UN –
L’expression d’une phobie.

L’AUTRE –
Et ce n’est pas le cas ?

L’UN –
Non ! Chacun est libre de son intimité.

L’AUTRE –
Et de son consentement.

L’UN –
En effet.

L’AUTRE –
J’aime à vous l’entendre dire. Donc, vous consentez ?

L’UN –
À quoi ?

L’AUTRE –
À être manipulé.

L’UN –
Je ne suis pas manipulé. Vous êtes pénible. Je suis entouré.

L’AUTRE –
Et celles et ceux qui vous entourent, ne sont-ils pas manipulés ?

L’UN –
Ils représentent des intérêts. Tout comme vous, vous en représentez.

L’AUTRE –
Mais je ne vous entoure pas.

L’UN –
Rejoignez-moi.

L’AUTRE –
Nous divergeons d’avis.

L’UN –
Nuancez-vous.

L’AUTRE –
En adoptant votre pensée ?

L’UN –
Je vous nommerai à un bon poste.

L’AUTRE –
Je répète, en adoptant votre pensée ?

L’UN –
Votre situation sera enviable, et vous ferez des envieux.

L’AUTRE –
Vous ne répondez pas.

L’UN –
On vous verra partout. Vous serez dans la lumière. Aujourd’hui, c’est primordial.

L’AUTRE –
J’ai choisi l’ombre.

L’UN –
Mais ainsi vous troublez l’espace public. Et je ne peux le permettre.

L’AUTRE –
Ne soyez pas inquiet, l’ordre sera respecté : ma voix porte moins que la vôtre.

L’UN –
Pour l’instant… pour l’instant…

L’AUTRE –
Mais alors, vous êtes donc inquiet ?

L’UN –
J’ai l’air comme cela… je fanfaronne ; mais je sens bien que les choses bougent, se bousculent. À la fois lentement et violemment.

L’AUTRE –
C’est un paradoxe.

L’UN –
Je sens bien que ce peuple, pour l’instant divisé…

L’AUTRE –
Par vos soins. Vous divisez, vous régnez.

L’UN –
Je sens bien que ce peuple, disais-je, n’attend plus rien de moi.

L’AUTRE –
À qui la faute ?

L’UN –
Vous êtes injuste. Je suis désemparé. Je dois être partout à la fois.

L’AUTRE –
Vous avez choisi la lumière. C’est le tribut à payer.

L’UN –
En fait, je n’ai rien choisi. On m’a demandé d’être là.

L’AUTRE –
On vous a donc manipulé.

L’UN –
Et maintenant j’y suis ; et je ne partirai pas avant d’avoir accompli mon grand projet.

L’AUTRE –
Quoi donc ?... Une tour Eiffel ? Un arc de triomphe ? Une grande arche ?

L’UN –
Le grand caustique est de retour. Non, je serai simplement le plus grand bienfaiteur de l’humanité.

L’AUTRE –
Et comment ?... En permettant, ce dont je doute, à tout un chacun de mener une vie digne et équitable, sans condition de naissance, ni de ressources ?

L’UN –
Mieux que cela.

L’AUTRE –
Mieux que cela !

L’UN –
Oui. Et, même si le temps risque de m’être compté, les progrès de la science commencent déjà à me l’autoriser.

L’AUTRE –
Le vaccin contre le virus ?

L’UN –
Mais non.

L’AUTRE –
Alors, solennellement, je vous le demande : quel est votre grand projet ?

(Un silence)

L’UN –
Je vais éradiquer la mort.

(Un autre silence)

L’UN –
Je serai le premier à le faire. Et le dernier ! En fait, le seul, l’unique... L’immortalité… A quoi bon vivre, si l’on doit mourir… Comment apprécier sa vie, si à chaque instant on court le risque de la perdre… Avec moi, le bonheur ne sera plus éphémère, il sera éternel… Et n’est-ce pas là la quête ultime de l’espèce humaine : le bonheur éternel.

L’AUTRE –
Vous êtes fou.

L’UN –
Et, en attendant l’aboutissement de ce grand projet, j’œuvre. Je fais même le miel des complotistes de tout poil… Pensez ! Je nettoie le pays. Je le vide de ses bouches inutiles ; de ses traîne-savates ; de ceux qui ne sont rien. Car le bonheur éternel ne sera pas le bonheur de toute l’humanité, je vous ai trompé ; il sera le bonheur d’une élite, et de ses fidèles et dévoués serviteurs, auxquels il sera permis d’en jouir… Et alors je serai Dieu, à la place de Dieu ! Et moi, on n’aura même pas besoin de prouver mon existence, ah ah ah !

L’AUTRE –
Vous êtes fou.

L’UN –
Vous vous répétez, mon vieux. Et non, je ne suis pas fou ; c’est le pouvoir qui rend fou, mais je le garderai autant que faire se peut.

L’AUTRE –
Je suis effondré.

L’UN –
Je comprends. La révélation de la vérité…

L’AUTRE –
Je… heu… heu…

L‘UN –
Allez vous reposer, mon vieux. Je sens bien que vous en avez besoin… Et, rassurez-vous, je m’occupe de tout.

(L’autre se lève, résigné. Veut prendre sa chaise.)

L’UN –
Laissez. Je vous ai dit que je m’occupais de tout.

(L’autre finit de se résigner. Et sort, sous le regard satisfait de l’un.)

L’UN –
(Il se lève, commence à rassembler les chaises ; puis se tourne vers le public :)
Je ne sais pas, vous ; mais moi, maintenant, je boirais bien un petit cocktail !

(Noir)