Alain Musset
BACK TO USSA. La science fiction, l’Amérique et le fascisme
Deuxième partie
Article mis en ligne le 20 octobre 2020
dernière modification le 22 octobre 2020

par C.P.

3. L’éternel retour de « l’Ordre Nouveau »

Bien entendu, l’état de guerre permet aux deux camps de mettre entre parenthèses les règles démocratiques héritées d’un passé encombrant. Comme le soulignait Naomi Klein dans La stratégie du choc (2007), c’est l’avantage de toute catastrophe qui engourdit les survivants et permet aux plus opportunistes de faire passer des mesures difficiles à prendre en temps normal. Emilio de Rossignoli ne disait pas autre chose, de manière ironique, dans H sur Milan : « Au désordre des premières heures est en train de se substituer un ordre nouveau peut-être désagréable ».

Ordre Nouveau ? Un vieux serpent de mer… Depuis Mussolini qui voulait en finir avec l’ordre bourgeois décadent, miné par des idéaux humanistes, l’idée d’un Ordre Nouveau est à la fois le rêve et le slogan de tout parti fasciste qui se respecte, [1] même si L’Ordine Nuovo (1919-1925) a été le titre d’une revue fondée par un philosophe peu suspect de sympathies mussoliniennes, Antonio Gramsci. N’oublions pas que le Front National de Jean-Marie Lepen est né sur les ruines d’un parti plus ancien, mais tout aussi facho, appelé lui aussi Ordre Nouveau (1969-1973).

Cet Ordre Nouveau, fondé sur des dogmes peu sympathiques, a été ouvertement dénoncé par de nombreux auteures et de nombreuses auteures de science-fiction ou d’anticipation. Dans l’échelle des valeurs et des pratiques d’une société fascinée par l’ordre et par la violence d’un État tout puissant, il dépasse très largement la simple brutalité d’une milice avide de pouvoir et de reconnaissance politique. En effet, ses partisans veulent mettre en place un véritable système de gouvernement qui s’appuie sur une idéologie largement inspirée par le régime italien (fascisme initial) consolidé et amplifié par le modèle allemand (fascisme industriel), pour reprendre les termes utilisés par Socialisme Libertaire. [2]

En suivant les analyses de Maia Ashéri, Zeev Sternhell et Mario Sznajder (Naissance de l’idéologie fasciste, 1994), ses principales composantes seraient :
– Le rôle absolu de l’État (« Tout dans l’État, rien contre l’État, rien en dehors de l’État ! », comme disait Mussolini) ;
– La dissolution de l’individu dans la masse au nom de l’idéal collectif ;
– La violence comme instrument de pouvoir ;
– L’émergence d’un « homme nouveau » prédestiné par une hiérarchie biologique (avec ses deux corollaires : le racisme et l’hygiénisme) ;
– Le culte du chef.
Il faudrait néanmoins ajouter à ces principes de base des éléments plus économiques comme la soumission à l’ordre capitaliste ou l’acceptation et même la revendication des inégalités sociales – même si le fascisme italien, au moins dans un premier temps, a pu rêver d’une société corporatiste, sans classe. C’est pourquoi l’Ordre Nouveau dont il s’agit ici s’inscrit volontairement dans la perspective d’un fascisme brut de fonderie, à la portée des électeurs et des électrices de Donald Trump et bien éloigné des raffinements techniques, psychologiques, médicaux et biopolitiques exposés dans des œuvres aussi diverses que Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley (1932), Farenheit 451 de Ray Badbury (1953), Un bonheur insoutenable d’Ira Levin (1970) ou plus récemment Divergente de Veronica Roth ou Le passeur (The Giver) de Philip Noyce (figure 10).

Figure 10. Dans l’univers du Passeur de Philip Noyce, basé sur le livre éponyme de Lois Lowry, l’ordre règne sans avoir recours à la force brutale typique des régimes fascistes. Comme dans Equilibrium de Kurt Wimmer, il suffit d’une injection quotidienne d’un produit miraculeux pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles (Philip Noyce, Le passeur, 2014).

On retrouve une partie de ces idées simples (pour ne pas dire simplistes) dans Le Livre d’Eli des frères Hughes, quand Denzel Washington traverse une ville en ruine dirigée sans pitié ni remords par Carnegie, un petit tyran dont la seule aspiration est de dominer le monde. Pour atteindre son objectif et convaincre les masses, il a besoin du livre qui lui donnerait l’autorité et la légitimité nécessaire : « Je veux ce livre […] J’ai grandi avec, je connais son pouvoir. Et si vous l’avez lu, vous le connaissez aussi. C’est pour cela qu’ils les ont tous brûlés, après la guerre. Le fait de rester en vie est un acte de foi. Le fait de bâtir cette ville est un acte de foi. Mais ils ne comprennent pas ça. Aucun ne comprend. Et je n’ai pas les mots qu’il faut pour leur faire comprendre alors que le livre, si. […] Imaginez à quel point les choses seraient parfaites dans ce monde si nous possédions les mots pour inculquer la foi ».

Afin de ne pas divulgâcher la fin de l’histoire pour celles et ceux qui n’auraient pas encore vu le film, je ne dirai pas de quel ouvrage il s’agit. En revanche, dans un plan très rapide, presque un clin d’œil, on peut voir l’apprenti dictateur plongé dans la lecture d’un autre livre qui semble avoir largement nourri ses ambitions : une biographie de Mussolini (figure 11).

Figure 11. Dans son bureau, Carnegie s’adonne à un vice malheureusement impuni : la lecture d’un livre consacré à son modèle, Benito Mussolini (Albert et Allan Hughes, Le livre d’Éli, 2010).

C’est cependant Jack London qui, le premier, dans son roman d’anticipation Le Talon de fer (1907), a imaginé les structures d’une société à la fois capitaliste et totalitaire annonçant les régimes d’exploitation et de terreur qui seraient mis en place une génération plus tard par Mussolini et par Hitler, avec la complicité d’élites économiques nationales terrifiées par la menace communiste. Journaliste engagé, membre du Socialist Party of America, London décrit un monde futur dominé par une féroce ploutocratie composée de banquiers, de financiers, de chevaliers d’industrie et de magnats des chemins-de-fer qui travaillent, jouissent et se reproduisent en réseaux fermés sur eux-mêmes.

Pour conserver ses privilèges, cette élite coupée du monde réel peut compter sur deux alliés précieux : l’Église et la presse. L’Église d’abord, parce qu’elle est chargée de consoler les miséreux en leur promettant le Paradis dans l’au-delà en échange de leur soumission sur Terre – comme le dénonçait Jean Jaurès dans son discours à la chambre des députés du 3 mars 1904 : « Nous combattons l’Église et le christianisme parce qu’ils sont la négation du droit humain et renferment un principe d’asservissement humain ». [3] À l’aube d’un XXe siècle lourd des tragédies à venir, London et Jaurès nous rappellent une vérité que leurs prétendus héritiers du XXIe siècle semblent avoir complètement oubliée : depuis que l’humanité enterre ses cadavres, la religion sert avant tout à légitimer le pouvoir des groupes dominants.

La presse ensuite, parce qu’elle obéit à ses propriétaires et que ceux-ci font partie des premiers cercles du pouvoir comme l’a clairement démontré George Seldes dans Lords of the Press (1938), ouvrage qui a inspiré Orson Welles pour réaliser son film consacré au personnage controversé de William Randolph Hearst : Citizen Kane (1941). Si tout cela ne suffit pas pour garantir l’ordre établi, il reste la solution de la force brutale (figure 12). Les grèves sont réprimées dans le sang. Les contestataires sont menacés et exécutés. Le « talon de fer » écrase le peuple avec l’aide de la police et de l’armée mais aussi avec l’appui de milices privées et de sociétés secrètes comme les sinistres Black Hundreds – allusion directe au mouvement russe monarchiste, ultranationaliste et antisémite qui, au début du XXe siècle, soutenait le pouvoir absolu du Tsar Nicolas II.

Figure 12. Parmi les nombreuses couvertures qui on illustré l’ouvrage de Jack London depuis sa première édition, aucune n’est plus parlante que celle-ci où l’on voit la botte du pouvoir, ornée d’éclairs symboliques reprenant la sémiologie hitlérienne, écraser le peuple en armes.

Cependant, l’avenir totalitaire de Jack London n’est qu’imparfaitement fasciste. Il ne cherche pas à changer l’homme (et encore moins la femme), ni à dissoudre les individus dans un idéal commun qui pourrait donner du sens à leur existence. Enfin, et surtout, il n’anticipe pas le culte du chef qui sera un élément clef des succès du Duce en Italie et du Führer en Allemagne.

Un système beaucoup plus complet est décrit par Alexeï Guerman dans Il est difficile d’être un Dieu (2013) dont l’action se déroule sur la planète Arkanar, soumise à l’autorité d’un ministre de la Sûreté paranoïaque, don Reba, qui écrase toute opposition et cherche à instaurer une dictature religieuse. Comme d’autres historiens venus de la Terre (250 résidents répartis sur les neuf continents de la planète), Roumata fait une étude de terrain selon la technique de l’observation participante, tout en essayant d’orienter le cours des événements pour amener cette civilisation féodale et brutale vers un futur plus ouvert : « Ici il n’y a pas la moindre théorie, mais du fascisme pur en action : à tout moment, des brutes tuent des hommes ! ». Cette situation ne choque nullement le docte père Kin qui lutte avec enthousiasme pour imposer les trois grandes lois du nouvel État : « une foi aveugle dans l’infaillibilité des lois, une soumission absolue à icelles, et également, la surveillance sans relâche de chacun par tous et vice versa ».

Le pire est qu’un tel système n’est pas nécessairement détesté par celles et ceux qui en sont les premières victimes comme le remarque Roumata au cours de ses enquêtes. Il tient aussi parce que tous les habitants et toutes les habitantes l’ont accepté, l’ont intégré et choisissent, consciemment ou non, de vivre et d’agir dans la soumission la plus totale : « sur le plan psychologique, presque tous étaient des esclaves : esclaves d’une foi, de leurs semblables, de la passion mesquine, esclaves de leur cupidité, et si, par la volonté du destin, quelqu’un d’entre eux naissait ou devenait un maître, il ne savait que faire de sa liberté ». Cependant, en cas de besoin, les hommes des Troupes d’Assaut (l’équivalent des SA hitlériens) font le ménage dans les rues sans hésiter à utiliser les haches dont le gouvernement les a généreusement dotés.

Dès 1956, Philip K. Dick avait déjà remarqué que le fascisme s’impose souvent par lâcheté, parce qu’il a réussi à se rendre indispensable ou tout simplement parce qu’on le désire. Ainsi, dans Les chaînes de l’avenir (The World Jones Made), le monde du futur, affranchi des idéologies totalitaires qui ont fait tant de mal à l’humanité au nom de mots illusoires et d’incantations forcenées, est désormais régi par l’éthique du relativisme grâce à laquelle chacun peut trouver sa place dans la société sans imposer son point de vue à tous les autres. Pourtant, lassée des valeurs multiples et ambiguës qu’on a voulu lui proposer, la foule désorientée, avide de certitudes, finit par se dresser contre ses propres dirigeants et réclame le droit de ne plus être libre, d’obéir à des ordres clairs et nets, de se soumettre au pouvoir absolu d’un seul et unique individu : le chef, le guide, le père.
Lors des grandes messes politiques organisées pour exalter l’enthousiasme des partisans et des partisanes de Jones, tous les rituels fascistes sont mis en œuvre : « Tout au bout de la salle, là où les haut-parleurs tonnaient, l’emblème de Jones était accroché : les deux gueules entrelacées d’Hermès, dieu des thérapeutes. Épars dans le groupe, on apercevait divers uniformes des organisations des Patriotes Unis : mouvements de jeunesse, de femmes, brassards, badges et insignes ». Ce sont les mêmes techniques de propagande que Mussolini, avant Hitler, avait réussi à imposer au peuple italien pour emporter son adhésion et le conduire au désastre final (figure 13).

Figure 13. Le 20 février 1939, un gigantesque meeting réunissant plus de 20 000 sympathisant.es nazi.es a été organisé au Madison Square Garden de New York – événement qui a sans doute inspiré Philip K. Dick pour décrire l’ambiance délirante d’un congrès Joniste dans son roman Les chaînes de l’avenir. La scène est dominée par un immense portrait de George Washington flanqué de deux énormes svastiskas (https://www.dailymail.co.uk/news/article-4982974/See-1939-pro-Nazi-rally-held-heart-New-York.html).

Cinquante ans plus tard, la menace n’a pas beaucoup changé comme le fait remarquer J. G. Ballard dans Kingdom Come (2006). Ce roman d’anticipation politique centré sur les absurdités de la société de consommation annonce la montée du fascisme dans les villes de la périphérie de Londres où les gens s’ennuient et n’attendent plus rien du monde qui les entoure. Les banlieusards appartenant à des couches populaires appauvries par les politiques néolibérales héritées de Margaret Thatcher s’en prennent non seulement aux étrangers considérés comme des voleurs d’emploi et des criminels mais aussi à la bourgeoisie réfugiée dans ses gated communities et aux élites traditionnelles qui les méprisent. Dans le Métrocentre, cœur mercantile de cette communauté désabusée, la musique qui résonne dans les allées rappelle les accents lancinants du Horst Vessel Lied, hymne maudit de l’Allemagne hitlérienne.

D’ailleurs, dans sa perspective critique, Ballard établit un lien direct entre la société de consommation et le fascisme : « Le danger est que le consumérisme à besoin de quelque chose comme le fascisme pour continuer à se développer. Prenez le Métrocentre et ses espaces de vente. Fermez un peu les yeux et ça ressemble déjà à un congrès de Nuremberg. Les rangées de comptoirs, les longues allées rectilignes, les symboles, les bannières, toute cette théâtralité […] Nos insignes du Parti sont nos cartes de fidélité d’or et de platine. Ça vous fait rire ? Oui, mais les gens pensaient que les nazis étaient une bonne blague. La société de consommation est une sorte de Police d’État version soft. Nous croyons avoir le choix, mais tout est compulsif. Nous devons continuer à acheter ou nous perdons notre statut de citoyen. Le consumérisme crée des besoins inconscients que seul le fascisme peut satisfaire ».

Selon Ballard, la nouvelle société qui s’annonce sera fondée sur la violence et la folie collective. Comme dans l’Italie mussolinienne et l’Allemagne nazie, le sport, et en particulier le football, jouera (et joue déjà) un rôle central dans la diffusion des idées fascistes – les hymnes des clubs entonnés par des Ultras fanatisés faisant office de nouveaux Sig Heils de plus en plus appuyés par des bras tendus vers le ciel (figure 14). Or, le patriotisme de stade, comme tous les nationalismes et toutes les religions, n’est qu’un rideau de fumée destiné à dissimuler les frontières de classe. À la fin du roman, le Métrocentre est occupé par des insurgés et transformé en citadelle fasciste en attendant la révolution qui renversera, peut-être, l’ordre établi – mais sans remettre en cause le système capitaliste.

Figure 14. Les fans de Liverpool chantent l’hymne de leur club, You’ll Vever Walk Alone, au cours d’un match de coupe d’Europe à Anfield contre le KRC Genk, le 5 novembre 2019 (Photo d’Alex Pantling/Getty Images).

4. L’Amérique nazie : uchronie ou anticipation ?

L’ordre établi peut être bousculé ou renversé de multiples manières, surtout quand il repose sur une démocratie fragile, minée par de profondes inégalités économiques, sociales et ethniques, comme c’est le cas aux États-Unis. Un gouvernement autoritaire peut alors être perçu comme une solution, même pour celles et ceux qui risquent d’en être les premières victimes. C’est pourquoi le basculement de l’Amérique vers le fascisme a été souvent abordé par la science-fiction, mais selon des points de vue très différents.

Il peut ainsi être imposé depuis l’extérieur, à cause d’une défaite militaire par exemple, ce qui permet de dédouaner le peuple américain d’une grande partie de ses responsabilités sans l’innocenter complètement. Plus inquiétant, il peut naître sur les ruines d’un système politique vulnérable et corrompu, incapable de répondre aux tendances les plus extrémistes d’une société fragmentée, déchirée en factions irréconciliables, héritière honteuse du génocide amérindien, de l’esclavage des Noirs et de la répression violente des mouvements ouvriers qui ont marqué la deuxième moitié du XXe siècle et inspiré à Jack London son roman Le Talon de fer.

Dans la première catégorie on peut faire entrer l’uchronie de Philip K. Dick, Le maître du Haut Château, publiée en 1962. On y découvre que les États-Unis, après avoir perdu la deuxième guerre mondiale, vivent sous la botte des vainqueurs allemands et japonais qui se sont partagé son territoire. À New York comme à San Francisco, on vit donc à l’heure d’un fascisme importé par les occupants, même s’il est en grande partie accepté par la majorité de la population. Une Police d’État formée de collaborateurs zélés exécute les bases besognes de surveillance et de répression, en particulier quand il faut s’occuper des noyaux de résistance qui commencent à s’organiser.

La série télévisée créée pour une multinationale que je ne nommerai pas reprend les grandes lignes du scénario tracé par le génial auteur de Blade Runner, ou plutôt de Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? L’action s’y déroule dans un New York improbable où les symboles nazis fleurissent sur les principaux gratte-ciels (figure 15). À Time Square, un grand panneau lumineux proclame : Work Will Set You Free – traduction de la célèbre devise Arbeit Macht Frei qui ornait l’entrée des camps d’Auschwitz et de Dachau. L’un des personnages centraux de l’intrigue est L’Obergruppenführer John Smith, chargé de persécuter sans pitié les rebelles mais que l’on présente comme un mari aimant et un bon père de famille afin de mettre à l’épreuve la notion de « banalité du mal » développée par la philosophe Annah Arendt à l’occasion du procès d’Adolf Eichmann en 1963.

Figure 15. New York sous la botte nazie (The Man in the High Castle, 2015).

C’est cependant le roman d’anticipation de Sinclair Lewis, Impossible ici (It Can’t Happen Here) qui, pour la première fois, a montré la faiblesse intérieure d’une démocratie américaine trop longtemps présentée comme un exemple à suivre aux yeux du monde entier. En 1935, au moment où Hitler et Mussolini font étalage de leur toute puissance devant les démocraties européennes anesthésiées, le jeune prix Nobel de littérature affirme que les États-Unis, malgré les apparences, peuvent eux-aussi sombrer dans une dictature : « Impossible ici ? Mais aucun pays n’est plus mûr pour le fascisme que l’Amérique ».

Sous sa plume, le sénateur Buzz Windrip devient le porte-parole d’une Amérique populaire, raciste et patriote. Comme ses modèles du monde réel, il a été plus ou moins socialiste et anarchiste mais il ne croit plus qu’en la dictature d’une petite oligarchie. Ses discours populistes font mouche quand il s’attaque aux ennemis supposés du peuple : les banquiers juifs, les mauvais Américains, les immigrés, les Noirs, les intellectuels, les communistes et, bien sûr, les technocrates de Washington… Si on écarte le cas des « banquiers juifs », on pourrait croire que Donald Trump, fidèle allié d’Israël, n’a fait que recopier le programme de son prédécesseur imaginaire pour tracer les principales lignes de sa politique intérieure.

À peine élu, le nouveau président met en œuvre son plan et s’attaque en priorité aux banques, aux syndicats, aux athées, aux Juifs, aux communistes et aux anarchistes… Pour respecter son pacte avec les classes moyennes blanches qui l’ont massivement soutenu, le revenu annuel maximal de chaque citoyen est limité à 500 000 $ et aucun héritage ne pourra dépasser les deux millions de dollars. Cependant, comme avec Donald Trump, le budget de la défense est considérablement augmenté. Quant aux femmes (les épouses, les mères), elles sont invitées à rester dans leurs foyers en suivant l’exemple des 3 K du Troisième Reich : Kinder, Kürche, Kirche (les enfants, l’église, la cuisine). C’est le même programme qui sera appliqué sans ménagement à Giléad, après l’effondrement d’une société nord-américaine jugée trop libérale et trop laxiste, dans La Servante écarlate de Margaret Atwood (1985).

Très vite, afin d’éviter la diffusion de prétendues fake news nuisibles au bon fonctionnement de l’État, le gouvernement exerce une stricte censure sur tous les moyens de communication, en particulier la radio et les journaux. Les journalistes critiques sont arrêtés et on contrôle la fourniture en papier des imprimeries. En suivant l’exemple allemand, les livres pernicieux sont brûlés au cours de joyeux autodafés (figure 16). Adieu donc Henry David Thoreau, Ralph Waldo Emerson, Walt Withman ou Mark Twain – sans oublier tous ces étrangers impies qui menacent la pureté de la nation : H. G. Wells, Karl Marx, George Bernard Shaw, les frères Mann ou Léon Tolstoï.

Figure 16. Un autodafé à Berlin, le 10 mai 1933 (http://www.memorial98.org/article-30-janvier-1933-le-desastre-114868033.html).

Comme en Allemagne et en Italie, les partisans de Windrip se font reconnaître grâce à des tenues paramilitaires adaptées aux subtilités de l’histoire américaine. Elles s’inspirent des fameux Minutemen de la guerre d’indépendance, ces patriotes qui avaient juré d’être prêts dans la minute pour combattre l’armée anglaise : « tuniques bleues foncées, pantalon bleu clair avec rayures jaunes, leggins de caoutchouc noir pour les simples soldats et de cuir pour les officiers ». Après la prise du pouvoir de leur idole, les M.M. jouent d’abord le rôle de troupes auxiliaires mais très vite, comme les S.A. chez les nazis, ils deviennent le fer de lance d’un régime qui sait comment exciter la haine des déclassés et des exclus envers les élites traditionnelles : « On vous a méprisés. On a dit que vous formiez les « basses classes ». On ne voulait pas vous donner de travail […] On a dit que vous étiez de méchantes gens parce que vous étiez pauvres. Mais moi je vous dis que vous êtes l’élite de ce pays, les bâtisseurs d’une nouvelle Amérique fondée sur la liberté et la justice ».

Vraiment « impossible ici » ? Pas si sûr… Donald Trump lui aussi se présente en défenseur du petit peuple blanc méprisé par les élites politiques et oublié depuis longtemps par des intellectuels de gauche qui ne savent plus très bien ce que signifie la guerre des classes. [4] Si on plaçait le discours de Windrip dans la bouche du magnat orange qui occupe aujourd’hui la Maison Blanche, qui détecterait la supercherie ? En outre, les nouveaux Minutemen évoqués par Sinclair Lewis existent déjà. C’est le nom pris par les groupes de miliciens d’extrême-droite qui ont décidé de veiller sur la frontière avec le Mexique et d’empêcher les migrants de passer – en faisant usage de leurs armes s’il le faut (figure 17).

Figure 17. Un groupe de Minutemen s’entraîne sur la frontière entre l’Arizona et le Mexique (https://www.theguardian.com/us-news/video/2015/jan/21/migrants-minutemen-dead-bodies-mexico-arizona-usa-border-video).

Dans son essai sur l’Histoire du fascisme aux États-Unis, Larry Portis a parfaitement mis en lumière les liens étroits qui ont uni et qui unissent encore d’importants secteurs de la société nord-américaine avec l’idéologie fasciste. L’exemple le plus frappant est sans doute celui de Henry Ford, le célèbre constructeur automobile, véritable icône du rêve américain qui, dès le début des années 1920, a financé le parti nazi et produit de nombreux pamphlets antisémites dont Hitler a fait son miel pour écrire Mein Kampf. On peut donc se demander si le rôle de divinité bienveillante qui lui est accordé par Aldous Huxley dans Le Meilleur des Mondes est uniquement dû à son génie visionnaire. Quand on connaît l’horreur de cette fausse utopie, on ne peut que s’interroger sur la vraie personnalité de celui qui l’a inspirée.

La relation étroite entre fascisme et antisémitisme aux États-Unis est d’ailleurs au cœur d’une autre uchronie qui se déroule cette fois à l’époque de la parution du roman d’anticipation de Sinclair Lewis : Le complot contre l’Amérique, de Philip Roth (2004). L’histoire telle qu’on la connaît dérape quand, contre toutes les prévisions, le président Roosevelt est battu lors de l’élection de 1940 par Charles Lindbergh, candidat idéal des pacifistes, du mouvement America First, du German American Bund dirigé par le redoutable Fritz Julius Kuhn et des foules qui acclament l’Allemagne nazie (figure 18). En se fondant sur la réalité des liens entretenus avec le Troisième Reich par l’aviateur charismatique qui, en 1927, avait traversé l’océan Atlantique sur son petit monomoteur baptisé Spirit of Saint Louis, Philip Roth retrace la descente aux enfers d’une nation où les haines raciales peuvent enfin s’exprimer sans retenue.

Figure 18. Charles Lindbergh est le président voulu par l’America First Committee dans la série tirée du roman de Roth et diffusée par une plate-forme payante en 2020. La scénographie est directement inspirée du grand meeting organisé par le German American Bund le 20 février 1939 au Madison Square Garden de New York.

Le terme injurieux de « fascistes », pour désigner les clients d’une guinguette bavaroise installée à Union (New Jersey) où doit déménager la famille juive du narrateur, apparaît dès la page 23 et va se répéter comme un leitmotive jusqu’à la fin du roman – que je ne dévoilerai pas. On y voit comment les persécutions se font de plus en plus violentes jusqu’à aboutir à de véritables pogroms, tandis que des liens d’amitié et d’assistance mutuelle sont tissés par le gouvernement nord-américain avec le régime nazi.

La question de l’inégalité supposée (et délirante) des « races humaines » est au cœur du propos de Philip Roth mais elle reste centrée sur la seule question antisémite : « C’est quoi un fasciste ? » demande Philip, le plus jeune fils d’Herman et de Bess Levin, dans la série réalisée par Ed Burns et David Simon. La réponse est : « Quelqu’un qui déteste les juifs ». Le roman n’aborde que de manière très superficielle la situation des autres minorités ethniques maltraitées aux États-Unis par la majorité WASP (White Anglo-Saxon Protestants), dont la « Destinée manifeste », exposée en 1845 par le journaliste John O’Sullivan, était de guider l’expansion de la civilisation vers l’Ouest du continent états-unien avant de l’étendre au monde entier (figure 19).

Figure 19. Dans la série télévisée The Plot Against America (2020), la haine des Noirs qui anime les sectateurs du Ku Klux Klan va trouver un nouvel exutoire avec les Juifs, présentés par le gouvernement de Charles Lindbergh comme des ennemis de la belle nation états-unienne.

Encore une fois, ce basculement est-il vraiment « impossible ici », pour reprendre l’expression de Sinclair Lewis ? Donald Trump n’a pas hésité à reprendre à son compte la formule America First pour ses campagnes électorales de 2016 et 2020 (figure 20) – ni à la mettre en œuvre de manière radicale dès son arrivée à la Maison Blanche en piétinant tous les accords internationaux signés par ses prédécesseurs, exactement comme aurait pu le faire Charles Lindbergh s’il avait pas été élu président des États-Unis ailleurs que dans le roman de Philip Roth.

Figure 20. Un jeu de miroirs uchronique ? Le logo d’un modèle de T-shirts America First vendus en 2020 pour soutenir la réélection de Donald Trump semble directement inspiré de celui du Parti National Socialiste des Travailleurs Allemands créé en 1920 par Adolf Hitler.

Pourtant, les liens entretenus par ce mouvement nationaliste, antisémite et pro-nazi avec les secteurs les plus racistes de l’Amérique blanche ne sont plus à démontrer (figure 21). C’est pourquoi, à l’heure où se répandent partout des idées fascistes plus ou moins franchement assumées, il semble nécessaire de se rappeler l’avertissement prémonitoire énoncé par Berthold Brecht à la fin de La résistible ascension d’Arturo Ui (1941) : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ».

Figure 21. Un défilé du Ku Klux Klan avec une bannière « America First » à Binghamton, New York, dans les années 1920 (Batman Archive, https://www.theguardian.com/books/2018/jul/14/behold-america-history-of-american-dream-sarah-churchwell-review