Alain Musset
BACK TO USSA. La science fiction, l’Amérique et le fascisme
Première partie
Article mis en ligne le 20 octobre 2020

par C.P.

Lors de son premier débat télévisé avec Joe Biden Donald Trump n’a fait que confirmer ce que nous savions de lui : il a ouvertement soutenu les suprémacistes blancs, vanté les bienfaits d’un capitalisme dérégulé, méprisé les institutions dont il est le produit et appelé à son aide des groupes paramilitaires comme les sinistres Proud Boys afin de le soutenir s’il devait être battu dans les urnes. Beaucoup d’analystes ont considéré que ce débat était le début de la fin du système démocratique nord-américain et peut-être l’annonce d’une future guerre civile.

Il faut néanmoins relativiser les choses. De quelle démocratie parlons-nous ? Si le degré zéro de la démocratie représentative bourgeoise née dans l’arrière-cour du siècle des Lumières est l’idée généreuse « d’un homme, une voix » (amendée au fil du temps et selon les pays pour devenir « un homme ou une femme, une voix »), on est loin du compte avec les États-Unis. Le système inique des grands électeurs permet en effet à quelqu’un comme Trump d’entrer à la Maison Blanche en ayant plusieurs millions de voix de retard. George W. Bush en avait profité lui aussi en 2000 puisqu’il a été élu avec plus de 500 000 voix de moins que son adversaire, Al Gore. Cette règle a été pensée dès l’origine pour favoriser les États ruraux, peuplés de robustes paysans aux idées courtes, et de pénaliser les régions densément peuplées et plus industrieuses où l’air de la ville a rendu les gens plus libres, pour reprendre la formule célèbre de Max Weber. Il avantage donc systématiquement le vote conservateur et pénalise les candidat.es progressistes (si on peut dire que les Démocrates états-unien.nes font partie de cette catégorie).

Et que dire des sénateurs et des sénatrices ? Chaque État étant représenté par deux individus à la chambre haute (100 au total), cela signifie que la Californie (40 millions d’habitant.es en 2018) pèse le même poids que le Wyoming (600 000). Un sénateur ou une sénatrice représente 20 millions d’habitant.es d’un côté et 300 000 de l’autre. Un redneck républicain du Wyoming vaut donc presque sept latinas démocrates de la côte Ouest.

Si on ajoute à ce dispositif le fait que les juges de la Cour Suprême, sous prétexte de garantir leur indépendance, sont nommé.es à vie, on peut légitimement se poser des questions. Les débats actuels sur la succession de la très progressiste Ruth Bader Ginsburg, en pleine tourmente électorale, montrent à quel point le sujet est sensible. En la remplaçant par une juge catholique et conservatrice avec l’appui d’un Sénat à sa botte, Donald Trump blinde une institution qui devra statuer sur des sujets aussi cruciaux que le droit à l’avortement ou le maintien d’un minimum de sécurité sociale pour toutes et pour tous.

Le spectre du fascisme porté par un président halluciné, des milices d’extrême-droite déterminées et certains médias comme Fox News et surtout One America News Network (OAN) avides d’en découdre avec les « communistes », les « socialistes », les migrants et les minorités ethniques assoiffées du sang de la majorité blanche flotte donc en 2020 sur les États-Unis – mais ce n’est pas la première fois, comme l’a montré Larry Portis dans sa magistrale Histoire du fascisme aux États-Unis (CNT, 2008).

En effet, dès les années 1930, la science-fiction (ou pour mieux dire l’anticipation politique) s’est posée la question de la fragilité d’une démocratie imparfaite qui pouvait être séduite par des modèles européens en plein essor, en Italie comme en Allemagne, avant de se répandre par la force sur l’ensemble du continent. C’était le message de Sinclair Lewis dans son roman Impossible ici (It can’t Happen Here, 1935) où l’on voit comment les États-Unis peuvent basculer sans difficulté et presque avec soulagement dans un régime dictatorial d’inspiration nazie – ouvrage prémonitoire qui retrouve aujourd’hui une terrible actualité.

1. Bandes de fachos

De fait, depuis Nous autres de Zamiatine jusqu’à THX-1138 de George Lucas en passant par 1984 (George Orwell) ou le Meilleur des Mondes (Aldous Huxley) la science-fiction a longtemps dénoncé des régimes totalitaires dont le principal objectif était d’écraser les individus pour mieux affirmer le pouvoir de l’État. On peut même considérer qu’il s’agit d’un des principaux piliers des univers dystopiques. Cependant, le fascisme du futur – et plus particulièrement aux États-Unis, a une autre histoire. Il repose souvent sur l’idée d’en effondrement brutal de la société et de la nécessité de rétablir la loi et l’ordre.

Law and Order ? Tiens, tiens, voici un slogan qui a repris du poil de la bête depuis que des hordes de violents « antifas », escortés par des anarchistes sans scrupule et des bandes de Noirs dépenaillés, ont pris d’assaut les rues, les commerces et les institutions des paisibles cités américaines, à peine troublées par les exécutions sommaires de délinquants potentiels principalement victimes d’une mauvaise couleur de peau.

C’est ainsi qu’au cinéma comme dans la littérature, la bande-dessinée ou les jeux vidéo, de nombreux récits post-apocalyptiques mettent en scène des milices violentes qui imposent leur loi dans un monde abandonné par les institutions et où la légitimité de la violence n’est plus revendiquée par l’État au nom de l’ordre et du bien public. De fait, quand la civilisation ne tient plus qu’à un fil, les règles de la bienséance démocratique n’ont plus aucune valeur. C’est ce que nous rappelle John Christopher dans son roman Terre brûlée (1956) : « Vous ne voyez donc pas que la justice et les parts égales sont des notions périmées quand il s’agit de défendre une citadelle contre l’assaut des barbares ? ».

Tout le problème est alors de savoir qui sont les véritables barbares : les privilégié.es qui vivent dans la citadelle, les exclu.es d’un système qui les opprime où les miliciens chargés d’assurer avec toute la violence nécessaire la survie d’un modèle économique et social en pleine déroute. Dans The Postman de Kevin Kostner (1997), c’est le général Bethléem qui a décidé d’assumer cette lourde charge en s’inspirant des écrits d’un penseur collapsologue, Nathan Holn, auteur d’un essai dont le titre fait irrésistiblement penser au Mein Kampf d’Adolf Hitler : Seizing the Way to Win (figure 1).

Figure 1. Seizing the Way to Win, le livre de chevet du général Bethléem (Kevin Kostner, The Postman, 1997).

Les soldats de sa petite armée de pilleurs déguisés en militaires aux uniformes négligés – mais assez semblables aux chemises brunes qui équipaient les membres des Sections d’Assaut du parti nazi (figure 2) – sont soumis à une discipline de fer qui se résume aux dures « Lois du 8 », bien dignes de figurer dans le manuel de tout bon facho décérébré au service de la Cause :
Loi 1 : vous devez obéir aux ordres sans poser de question.
Loi 2 : le châtiment doit être immédiat.
Loi 3 : la pitié est pour les faibles.
Loi 4 : La terreur vaincra toujours la raison.
Loi 5 : Vous devrez allégeance au clan.
Loi 6 : La justice doit être régentée.
Loi 7 : Tout homme peut provoquer le chef pour prendre la tête du clan.
Loi 8 : Il n’y a qu’un seul châtiment, la mort.

Figure 2. Une colonne de holnistes défile dans une campagne américaine dévastée par la guerre atomique (Kevin Costner, The Postman, 1997).

Dépourvus de véritable idéologie, les holnistes du général Bethléem représentent le degré zéro de la tentation fasciste : le goût de la violence, le culte de la force brutale, la haine de l’autre, l’illusion de l’ordre. C’est une situation que l’on retrouve dans de nombreux autres récits de science-fiction qui se déroulent aux États-Unis ou dans d’autres parties du monde. Dans Swan Song de Robert McCammon (1987) les survivants de l’apocalypse, regroupés en petites communautés rurales, doivent ainsi faire face aux exactions de bandes armées dirigées par des militaires dévoyés ou des prophètes sanguinaires qui pillent, tuent, violent et se battent pour contrôler les territoires abandonnés par le gouvernement.

Les personnages de Lucifer’s Hammer de Larry Niven and Jerry Pournelle doivent affronter les mêmes périls quand ils se rendent comptent qu’il n’y a plus d’armée, plus de police, plus de garde nationale et même plus de rangers pour les protéger. Mais où est donc passé Chuck Norris, défenseur de la veuve, de l’orphelin et des saines valeurs de l’Amérique profonde ? Il est révélateur de constater que, pour les auteurs du roman, l’État ne semble exister que par ses forces de répression et non par d’autres services comme l’éducation ou la santé, deux secteurs par ailleurs largement privatisés aux États-Unis.

Même l’Italie du futur n’échappe pas à ce destin funeste comme l’a montré Emilio de Rossignoli en 1965 en publiant H sur Milan (H come Milano). Après la guerre nucléaire qui a frappé le pays de manière inattendue, il n’y a plus d’autorités, plus de lois, plus de règles. Dans les rues dévastées de la métropole lombarde, on pille, on vole, on viole, on tue. Affreux, sales et méchants, les miséreux venus du sud de la Péninsule en profitent pour prendre leur revanche sur les Milanais de souche parce qu’ils sont plus forts, plus habitués à vivre à la dure, plus résilients. Comme le souligne le narrateur : « Tout recommence mais cette fois ils sont favorisés ».

C’est pourquoi des groupes du type « brassards blancs » essaient de rétablir l’ordre en s’appuyant sur des principes ouvertement fascistes et racistes : « non pas une police mais des agents de l’ordre, des surveillants, des shérifs, ou comme il te plaira de les appeler. Des bourgeois, en somme, qui se sont unis, et attribué la charge de réorganiser ceux qui restent sur des bases civiles ». Si on remplace les Calabrais par des latinos et les Napolitains par des afro-américains, on peut faire des comparaisons éclairantes avec les émeutes durement réprimées qui, depuis la mort de George Floyd, ont secoué des villes nord-américaines comme Seattle, Portland, Chicago ou Los Angeles…

Il reste qu’à Milan ou ailleurs, ces féroces soldats ne sont pas seulement des hordes de pillards. La plupart prétendent défendre la civilisation, leur civilisation, face au désordre d’un monde à la dérive. C’est dans cette perspective que Donald Trump a demandé aux Proud Boys, héroïques défenseurs de l’Occident, de rester en retrait mais de se tenir prêts : « Proud Boys, stand back and stand by » (figure 3).

Figure 3. Des membres du groupuscule d’extrême droite Proud Boys lors d’un rassemblement à Portland, dans l’Oregon, le 26 septembre 2020 (Photo de Jim Urquhart / Reuters).

On retrouve la même logique dans le roman de Jean Mazarin, Patrouilles (1984) dont le décor est un Paris du futur gangréné par les gangs et la corruption. La drogue court les rues et le « sida plus » menace la santé des habitants. Pour en finir avec l’anarchie, les forces de sécurité décident de s’emparer du pouvoir et d’imposer leur loi : « Nous allons nettoyer cette boue, Joëlle, rendre cette cité à ses véritables propriétaires, ceux qui luttent pour le respect de la loi ».

La couverture originale du roman est tout un programme : on y voit des robots-policiers au visage métallique qui bousculent un homme au crâne rasé, vêtu d’une simple combinaison blanche (figure 4a). Cette image est une référence directe au premier grand film de George Lucas, THX 1138, dont le héros tente de s’échapper d’une cité souterraine où les habitant.es sont maintenu.es dans un état permanent d’abrutissement et de soumission (figure 4b). Pour les lecteurs et les lectrices qui n’auraient pas fait le rapprochement avec cette œuvre de jeunesse du créateur de Star Wars, une partie de l’action du roman se déroule dans un appartement de fonction dont le numéro est, tout simplement, THX 1138.

Figure 4a. Couverture du roman de Jean Mazarin, Patrouilles (Paris, Fleuve Noir, 1984).
Figure 4b. Androïdes policiers en pleine action dans THX 1138 de George Lucas (1971).

Même si tous les ingrédients sont réunis pour appeler un chat un chat et un facho un facho, rares sont les auteur.es de science-fiction qui osent utiliser ouvertement ce terme, peut-être par frilosité politique ou bien par souci de laisser à chacun et à chacune le soin de savoir lire entre les lignes ou de décrypter les images proposées. Ce n’est pas le cas de Roland Hammel qui fait vadrouiller ses héros et ses héroïnes dans un monde du futur ravagé par le capitalisme, les crises écologiques et une pluie d’astéroïdes (Les oubliés du jugement dernier, 2012). Leur chemin finira par croiser des bandes armées (en général composées d’anciens policiers) qui imposent une loi de fer dans les territoires qu’ils occupent. À leur égard, Giovanni ne mâche pas ses mots : « Ce sont des survivants de brun-rouges, de fachos, qui ont pris le pouvoir ». Leur drapeau ne laisse d’ailleurs aucun doute à ce sujet : « La croix noire à la forme bien dessinée, bordée de blanc, était un symbole fort, sur ce fond rouge. Rouge sur fond blanc, elle aurait rappelé les égarements d’autrefois, l’ignorance, la haine… ». Ce n’est pas un hasard si à Libria, dont les habitants et les habitantes doivent absorber quotidiennement leur dose de prozium pour assurer la tranquillité des classes dirigeantes, les bannières du Tetra-Grammaton arborent des couleurs et des motifs qui ont un air sinistre de déjà-vu (figure 5).

Figure 5. Dans le film de Kurt Wimmer, Equilibrium (2002), la croix pattée des drapeaux de Libria n’est qu’une caricature de la croix gammée du parti nazi.

2. La race des seigneurs

Dans le Paris du futur imaginé par Jean Mazarin, on redoute les travailleurs immigrés dont beaucoup sont passés dans un camp de transit de triste mémoire, le stade Vélodrome de Marseille : « On appelle Sudistes ceux qui venaient de l’hémisphère sud, de ces contrées qui constituaient auparavant le tiers-monde ou les pays en voie de développement, ou ceux en voie d’industrialisation, expression se rejoignant toutes dans la pauvreté, la famine endémique et la natalité galopante ».

Il faut dire que, dans sa version la plus simple et la plus nue, le racisme est le premier carburant des idéologies fascistes. Il s’agit pour leurs partisans d’affirmer haut et fort l’inégalité des « races » humaines et d’exiger le retour à une pureté perdue, noyée dans l’infâme magma des métissages et du cosmopolitisme. Le pur et l’impur, ces deux notions marquées par un absolu religieux ou politique, permettent en effet de construire un monde sans équivoque et peuplé d’interdits. Plus facile, plus rapide, plus séduisante, cette tentation est cependant suicidaire car, que l’on soit de droite ou de gauche, le désir de pureté est toujours le premier pas vers une société totalitaire.

Si le thème du racisme est l’un des piliers de la science-fiction depuis au moins À la poursuite des Slans de A. E. Van Vogt, écrit dans les années 1940 alors que la machine d’extermination nazie tournait à plein régime, les liens avec le fascisme en tant que pensée et pratique ne sont pas toujours clairement exprimés. Jean-Marc Ligny l’a pourtant fait dans Exodes (2012), quand le monde que nous connaissons s’est déjà effondré et que des communautés de survivant.es se replient sur elles-mêmes, soudées autour de chefs soucieux d’incarner la continuité du pouvoir. Ainsi, à Mandal, petit port seulement peuplé de blonds et de blondes à la peau laiteuse, Eskil et son frère Sven assurent la police, l’ordre et la loi en s’inspirant d’un auguste modèle : « Au-dessus trône un grand portrait d’Hitler entouré de deux drapeaux : celui de la Norvège et l’étendard nazi à la croix gammée » (figure 6).

Figure 6. Quand la réalité dépasse la science-fiction : en août 2017, à Charlottesville (Virginie), des suprémacistes blancs défilent en arborant le drapeau confédéré et le drapeau nazi (https://www.humanite.fr/sous-trump-lamerique-raciste-defile-et-defie-visage-decouvert-640366).

Quant à Tobias, brave norvégien des îles Lofoten, il s’est proclamé « chef de guerre et s’est lancé dans une lutte sans merci de libération du territoire des bougnoules, métèques, négros, niakoués, ritals et autres noms exotiques dont il affuble les réfugiés, lesquels volent, pillent, violent, tuent à qui mieux mieux d’après lui ».
L’air est bien connu. Il a récemment été entonné à la télévision française par l’ineffable Eric Zemmour qui, après l’attentat islamiste du 29 septembre 2020 perpétré par un jeune pakistanais, n’a pas hésité à dire que tous les mineurs isolés venus chercher refuge en France étaient des voleurs, des assassins et des violeurs. C’était aussi déjà le fond de commerce du candidat Donald Trump qui, pour justifier la construction d’un mur inexpugnable entre les États-Unis et le Mexique, avait proclamé haut et fort que : « Quand le Mexique nous envoie ses gens, ils n’envoient pas les meilleurs éléments. Ils envoient ceux qui posent problème. Ils apportent avec eux la drogue. Ils apportent le crime. Ce sont des violeurs » (discours de candidature du 15 juin 2015). Sales Mexicains qui veulent attraper les femmes américaines par la chatte !

En 1997, dans un téléfilm d’anticipation politique accessible sur internet grâce à la plate-forme Viméo, [1] Joe Dante, le réalisateur iconoclaste des Gremlins et de Hurlements, avait déjà abordé frontalement le problème des relations sulfureuses entre le pouvoir politique, les milices d’extrême droite et les préjugés racistes qui gangrènent l’ensemble de la société nord-américaine. La Seconde guerre de Sécession (The second Civil War) se déroule dans un futur proche, après une guerre nucléaire entre l’Inde et le Pakistan qui a provoqué la destruction complète d’Islamabad. Les États-Unis, fragmentés et déchirés entre communautés ethniques et religieuses, doivent accueillir des milliers d’orphelins pakistanais dont personne ne veut : ni le gouverneur indien de l’Alabama, ni celui de Rhode Island, d’origine chinoise, et encore moins celui de l’Idaho, Jim Farley, qui n’hésite pas à s’appuyer sur des milices d’extrême-droite pour refuser les diktats de Washington (figure 7).

Figure 7. Arborant fièrement leurs fusils d’assaut, les partisans du gouverneur Jim Farley n’ont rien à envier aux miliciens qui soutiennent aujourd’hui Donald Trump (Joe Dante, The second Civil War, 1997).

Lancés dans une spirale infernale, les personnages pathétiques de Joe Dante se retrouvent vite complètement débordés, même s’ils essaient d’appliquer un vieux principe qui a fait ses preuves : « ces événements nous dépassent. Feignons d’en être les organisateurs ». À Boise, capitale de l’Idaho, les volontaires se pressent pour faire partie des troupes qui doivent résister à l’armée massée à la frontière de l’État. Placés sous le signe des premiers mots du préambule de la Constitution des États-Unis (We the people…), une pancarte rappelle les grands mots d’ordre du gouverneur Farley : Take Back America et America As It Should Be (figure 8). Ces slogans semblent avoir directement inspiré celui que Donald Trump a choisi en 2016 pour sa campagne électorale : Make America Great Again. Joe Dante aurait pu lui réclamer des droits d’auteur…

Figure 8. Reprendre l’Amérique aux migrants et faire d’elle ce qu’elle devrait être : c’est le programme des milices qui se préparent à la prochaine guerre civile, prévue dans notre réalité pour après le 3 novembre 2020 (Joe Dante, The second Civil War, 1997).

En partant de la problématique raciste, le film de Joe Dante met le doigt sur l’une des plaies toujours ouverte de l’histoire américaine : la guerre de sécession (1861-1865). L’Idaho, qui refuse d’héberger des centaines d’enfants pakistanais potentiellement voleurs, violeurs et assassins, menace de proclamer son indépendance. La Maison Blanche, dirigée par un Président inepte, décide donc de faire intervenir la troupe.

En juin 2020, un autre président inepte, Donald Trump, a fait ressurgir le même spectre en proposant de déployer l’armée pour mettre fin aux émeutes qui secouaient de nombreuses villes nord-américaines, suite à la mort de George Floyd. En invoquant l’Insurrection Act de 1807, il prétendait court-circuiter des gouverneurs ou des maires démocrates jugés laxistes (pour ne pas dire traitres à leur patrie) afin de rétablir la loi et l’ordre et dompter la rue rebelle.

Dans la même perspective, il avait déjà encouragé ses partisans et partisanes à « libérer » des États comme le Michigan, la Virginie ou le Minnesota où des gouverneur.es démocrates avaient imposé des mesures de confinement afin de lutter contre l’épidémie de COVID-19. De telles mesures portaient d’autant plus atteinte aux libertés individuelles, fièrement défendues par les électeurs et électrices du parti Républicain, que ces mollassons de démocrates voulaient aussi limiter la portée du deuxième amendement permettant à tout le monde de posséder et de porter une arme. On a alors pu voir des scènes surréalistes, dignes de The Second Civil War : des dizaines ou des centaines d’hommes et de femmes en tenue paramilitaire faisant le siège des Capitoles locaux (figure 9).

9. En avril 2020, des manifestants, parfois lourdement armés, ont bloqué l’entrée du Capitole de Lansing, capitale du Michigan (https://www.ouest-france.fr/monde/etats-unis/coronavirus-aux-etats-unis-donald-trump-appuie-les-manifestants-anti-confinement-6812659).

Ce vieux fantasme états-unien a été magistralement mise en œuvre par le journaliste canadien d’origine égyptienne, Omar El Akkad, dans son roman American War (2017) qui fait le récit des abominations commises au cours de la deuxième guerre civile américaine, de 2074 à 2095, en suivant plus particulièrement la vie tragique de Sarat Chestnut – une petite fille d’un coin perdu de la Louisiane qui finira par devenir une guerrière accomplie, prête à commettre les crimes les plus atroces pour soutenir la cause des États libres du Sud (Free Southern States), regroupant les État du Mississipi, de l’Alabama, de Caroline du sud, du Texas (avant son annexion par le Mexique) et de Géorgie, avec Atlanta comme capitale. L’interdiction imposée par le gouvernement fédéral d’utiliser des énergies fossiles afin de lutter contre le dérèglement climatique a été la cause première du conflit. Cependant, les tensions accumulées au fil du temps entre les deux mondes, attisées par l’empire Bouazizi depuis le Caire pour empêcher les États-Unis de retrouver leur place de grande puissance mondiale, finiront par faire basculer le pays tout entier dans l’horreur.

À suivre…