Gilles Tourman
Yalda, la nuit du pardon (A Land Imagined) de Massoud Bakhshi
Article mis en ligne le 19 octobre 2020
dernière modification le 5 juillet 2020

par C.P.

Yalda, la nuit du pardon (A Land Imagined)
Film de Massoud Bakhshi

Avec Sadaf Asgari, Behnaz Jafari, Babak Karimi

Pour avoir accidentellement tué son mari de 65 ans, Maryam, 22 ans, est condamnée à mort. Sauf si la fille de la victime, Mona, lui accorde son pardon lors d’une émission de téléréalité très populaire. Une fable acidulée malheureusement déjà à l’œuvre sur les réseaux sociaux.

Condamnée à mort pour avoir tué, enceinte, son mari Nasser, 65 ans, Maryam Komijani vient participer à l’émission de télé réalité “Le plaisir du pardon”. Le producteur, Ayat, a persuadé Mona, fille du défunt, d’y participer. Contre son pardon, elle empochera une somme d’argent proportionnelle au nombre des sms des spectateurs demandant eux aussi la grâce. Après un reportage présentant les faits, Maryam et Mona présentent leurs versions. Pour Mona, Maryam a tué pour l’argent, alors que son père l’a toujours soutenue ainsi que sa famille. Maryam jure que c’est par accident, que c’est Nasser qui a tenu à l’épouser étant son employeur et que sa propre mère l’a forcée à accepter. Un couple arrive. Invitée, la star cabotine via un poème.

Maryam dit que Mona voulait qu’elle avorte car la présence d’un enfant la privait d’héritage. Mona nie. Les sms en faveur de Maryam affluent. Parvenant enfin à joindre Keshavarz, l’assistante d’Ayat, le couple explique que leur enfant est celui de Maryam, laquelle le croyait mort-né. C’est sa mère qui le leur avait donné. Découvrant incidemment l’existence de l’enfant, Mona (qui le croyait mort elle aussi) quitte l’émission. Rattrapée par Kesharvarz, elle revient, hésite et accepte de pardonner. Ce qui lui rapportera plus de 10 millions (la moitié du nombre record de sms envoyés). Mona refusant de témoigner que son fils est bien de Nasser, Maryam parvient grâce à un subterfuge à rester seule avec lui. Elle lui coupe quelques cheveux avant d’être ramenée en prison. Puis tous se séparent.

Pour son deuxième long, le réalisateur de Une famille respectable (2012) brosse un pamphlet contre le monde du spectacle (au sens de Guy Debord) dont l’acidité rappelle celle de Un homme dans la foule d’Elia Kazan (1957) ou de Network TV de Sidney Lumet (1976). Mais, “progrès“ oblige, le cynisme d’hier a aujourd’hui fait place à la perversité d’un univers où la désacralisation de l’éthique s’est mise au service de l’émotion et de sa rentabilité. De l’avidité de sa mère et de sa belle-sœur, Mona à la mégalomanie d’Ayat via les peurs et veuleries des assistantes, invités et techniciens, Maryam se révèle la seule et vraie victime de cette trivialité. Le plus odieux étant l’injonction paradoxale qui lui est faite de maîtriser ses élans au nom de son image (i.e. celle de l’émission). Malin, le film nous prend à notre propre sadisme en mettant en abîme notre plaisir de spectateur et la répulsion que nous suggère cet odieux spectacle de télé réalité aux couleurs flashy et aux cadrages à l’esthétique parfaite. Une plongée dont on ressort enthousiaste avant d’être pris d’un salutaire et curieux questionnement intérieur lorsque le studio se vide et qu’un panoramique arrière filme en hauteur l’arrivée des voitures dans la cour. Nec plus ultra, abordé dans Nahid d’Ida Panahandeh (2015), le mariage temporaire, Loi originellement destinée à protéger les femmes des mariages forcés mais devenu instrument de leur asservissement rejoint subtilement la déviance qui a fait de la loi du Talion instituée pour établir une proportionnalité des peines une légitimation de la vengeance.