DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Christiane Passevant
Mano de obra (Main d’œuvre) de David Zonana (19 août 2020)
Article mis en ligne le 20 août 2020

par C.P.
logo imprimer

Mano de obra (Main d’œuvre)
Film de David Zonana (19 août 2020)


Un groupe d’ouvriers travaillent à la construction d’une villa luxueuse à Mexico, l’un d’eux tombe de la terrasse et décède. Son frère Francisco, ouvrier sur le même chantier, est effondré d’autant que sa belle-sœur est enceinte. En place des indemnités accordées en cas d’accident du travail, sont transmis à la jeune femme les résultats d’une soit disant « enquête » tendant à prouver que son compagnon était ivre au moment de l’accident et que, du coup, cela exonérait la responsabilité de son employeur et annulait toute compensation due à sa veuve. Francisco demande des explications au contremaître, arguant que son frère ne buvait pas, mais se heurte au mutisme de celui-ci qui se borne à répéter la version officielle. Francisco s’adresse alors au propriétaire lors de l’une des visites du chantier, ce dernier se retranchant derrière « ses employés » et son ignorance des faits. Il lui assure toutefois d’intervenir et de faire pression pour régler le problème. Entre temps, la jeune femme meurt.

Après ce second drame, ulcéré par le cynisme de l’employeur, Francisco décide de prendre les choses en mains et le suit pour connaître ses habitudes. Ellipse, mais on peut imaginer la suite, car peu de temps après, le chantier en cours est stoppé suite au « suicide » du propriétaire. Francisco s’installe dans la villa en construction, vend une partie des meubles livrés, et propose aux autres ouvriers de s’y installer avec leurs familles. On ne pourrait rêver de meilleure réappropriation pour régler les inégalités sociales, d’autant qu’un avocat explique qu’il est possible d’acquérir la villa, aucun héritier ne revendiquant la propriété, et que la loi les protège de l’expulsion. C’est la possibilité pour le groupe d’accéder au rêve, vu les conditions dans lesquelles ils et elles vivent, un bidonville plus ou moins insalubre.

La vie et le partage s’organisent, tout d’abord avec enthousiasme, puis, peu à peu, les failles apparaissent dans les rapports, le besoin de pouvoir, les egos se heurtent et la belle idée d’une nouvelle vie s’effrite. Les ouvriers ne font plus front ensemble, « cette communauté idyllique n’échappe pas aux inégalités, aux délires de grandeur, et à la corruption. » C’est alors qu’une autre ellipse intervient dans le film, voulue par le réalisateur, qui laisse une marge d’interprétation au public : Francisco appelle peut-être l’avocat et propose un deal…
À l’aube du jour suivant, la police fait irruption avec un avis d’expulsion et les familles se retrouvent à la rue. Fin de l’histoire.

Le film de David Zonana fait le constat d’une injustice sociale flagrante et de rapports sociaux complètement biaisés. Francisco comprend très vite que la seule façon d’obtenir justice est d’agir hors la loi. Par ailleurs s’ajoute une question fondamentale : « comment résister au système sans tomber dans ses pires travers » ? L’analyse d’un microcosme de société est passionnante. En effet, les exploité.es ne reproduisent-ils/elles pas les travers des nantis dans le contexte de changement d’environnement et de classe ? De la soumission à la tentative de domination…
À réfléchir dans le contexte de la société mexicaine où règnent les inégalités et la corruption. Le film serait une illustration de la société mexicaine ? Pas seulement, le phénomène est universel et les frontières sont inexistantes dans ce cas, il ne présente que des nuances et des degrés divers, selon les pays.

Pour son premier long métrage, David Zonana a tourné avec des non professionnels, hormis le rôle de Francisco, interprété par Luis Alberti, magistral pour l’ambiguïté qu’il instille dans son personnage. En allant sur les chantiers, Zonana s’est donc imprégné du milieu ouvrier pour en apprendre « ses dynamiques, sa réalité. Cela a permis d’apporter au film son authenticité. » Au final, « les personnages fictifs fusionnent avec les ouvriers qui les interprètent ». Il évoque néanmoins les difficultés à être accepté pour filmer leur cadre de vie : « la classe ouvrière a subi tellement d’abus qu’elle ne conçoit pas que certaines choses puissent aller dans le bon sens. Donc débarquer dans un quartier défavorisé et dire aux habitants qu’on veut faire un film pour dénoncer leurs conditions de vie leur paraissait douteux. »
Mano de obra de David Zonana est un film engagé, proche de Los Olvidados de Luis Bunuel.

Mano de obra de David Zonana confirme l’embellie d’un cinéma exigeant et critique issue d’une nouvelle génération de cinéastes du continent sud-américain.
Un film à ne pas manquer dès le 19 août.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.89
Version Escal-V4 disponible pour SPIP3.2