Christiane Passevant
Gloria Mundi de Robert Guédiguian
Article mis en ligne le 14 mai 2020
dernière modification le 18 mai 2020

par C.P.

Gloria Mundi
Robert Guédiguian
Sortie DVD/BRD le 2 juin (DIAPHANA EDITION VIDEO)

Mathilda donne naissance à une petite fille, Gloria — clin d’œil à la Gloria de Casavetes ou bien à celle de Sebastián Lelio ? —, entourée de sa famille. Une famille recomposée qui tente de s’en sortir, plus ou moins facilement, Mathilda la fille aînée enchaîne des petits boulots à l’essai, son compagnon qui travaille pour une plateforme Uber n’est guère mieux loti, Aurore, sa sœur, tient la boutique de son compagnon dans un quartier populaire — cash (achat vente aux particuliers) — où l’on reprend des objets pour trois fois rien pour les recycler et les revendre.

Autrement dit, se faire du blé sur la misère. Bruno son compagnon a tout compris, surfe sur le système, sniffe de la cocaïne et, comme Aurore, n’a guère d’état d’âme. Les parents des deux filles, Sylvie et Richard, vivent comme ils le peuvent en soutenant Mathilda, plus fragile, et son compagnon Nico. Dans ce contexte débarque Daniel, qui sort de taule, incarcéré bien des années auparavant pour un meurtre. Il a reçu un mot de Sylvie pour la naissance de Gloria, sa petite fille.

Un personnage tout aussi important est la ville de Marseille comme on ne l’a jamais vue, prise dans la fièvre de la gentification. De la naissance au sacrifice, le film fait le récit d’une famille, emblématique d’une société qui a perdu ses repères. Une tragédie moderne transcendée par une forme de volontarisme qui donne l’idée du bout du tunnel.

Dans Gloria Mundi, on retrouve toute la force du Robert Guédiguian des débuts de son œuvre cinématographique : le constat sans fioriture d’une société minée par le libéralisme et son corollaire l’individualisme. S’y ajoute la rage face au constat de la misère générée par l’ubérisation qui permet la division des exploité.es, l’adaptation aux conditions d’exploitations et le « chacun pour soi ». Et quoi de plus légitime que de choisir le décor de Marseille aujourd’hui, d’abord parce que c’est la ville du réalisateur, mais surtout parce qu’elle illustre le propos du film, les nouvelles créations architecturales étincelantes posées au milieu d’un espace urbain en pleine gentrification, avec au hasard d’un plan un bel immeuble quelque peu décrépi, surplombé par un périphérique qui en annihile le charme.

Dans ce décor symbolique se superpose le constat rageur d’une ville d’où la solidarité — on n’ose dire l’entraide — a disparu et fait partie des valeurs dépassées, désuètes, à oublier. En quelques décennies, la course au profit a effacé des consciences les luttes, les acquis sociaux, la nécessité de solidarité, et le phénomène est tellement ancré dans la société et chez les jeunes générations que les relations sociales ou même familiales en sont affectées. Daniel, dans sa longue parenthèse d’enfermement, n’a rien vu de cette évolution sociétale ; il observe donc avec un œil « innocent » les changements de la ville comme ceux des comportements, la désolidarisation, la misère sociale qui résultent du libéralisme à outrance. Et c’est lui la conscience de la situation, de l’emballement d’un système en déliquescence qui va tenter d’aider les victimes.

Le cinéma doit, selon Guédiguian, « émouvoir parfois par l’exemple pour nous montrer le monde tel qu’il pourrait être ; parfois par le constat pour nous montrer le monde tel qu’il est. […] Nous avons besoin de comédies et de tragédies à proportions égales pour continuer à nous questionner sur nos modes de vie et il faut plus que jamais en ces temps bouleversés continuer à nous questionner pour ne pas succomber à l’illusion que nos sociétés sont naturelles et qu’il y aurait là comme une fatalité. » Dans Gloria Mundi, Marseille en toile de fond témoigne du drame qui se joue au plan des consciences et de toute une société entraînée dans une spirale mortifère. Un constat sans concession de l’ultra-libéralisme et de ses conséquences… Lorsque la misère exploite la misère et qu’elle s’érige en norme en toute banalité.

Guédiguian poursuit son travail de grain de sable du système, entouré de sa « troupe » habituelle de comédien.nes à laquelle se joignent une nouvelle génération non moins plus éloquente de naturel. Gloria Mundi est un cri de colère, un constat rageur de l’époque certes, mais c’est aussi une manière de dire que « diviser pour régner » est une stratégie éculée et qu’il faut faudrait s’émanciper des diktats actuellement encensés.

Gloria Mundi sera disponible en DVD/BRD le 2 juin (DIAPHANA EDITION VIDEO)