Marie Beschon
« Comme s’ils allaient nous écouter ! »
Article mis en ligne le 26 avril 2020

par C.P.

Réunis dans un collectif qui associe théâtre, recherches en sciences humaines et médiation socioculturelle, Manifeste Rien travaille depuis dix ans sur le théâtre et la critique sociale. Depuis fin 2019, le Collectif mène des ateliers avec les femmes du Centre de Culture Ouvrière Bernard du Bois, dans le quartier de Belsunce, à Marseille. En ces temps de confinement, l’opportunité est donnée à la prise de recul. En nous retournant sur ces ateliers et ce projet, plusieurs choses nous sont apparues intéressantes à relever et parfois même nécessaires de souligner.

À quoi servons-nous ? À qui servons-nous ? Décalage entre la demande des financeurs et la réalité du terrain.

Financés par le Politique de la Ville, une de nos missions consiste à remédier à la précarité sociale de publics dits en difficulté. C’est écrit noir sur blanc. Nous devons participer à la démocratisation culturelle, favoriser la cohésion sociale, lutter contre les inégalités sociales et les discriminations [1] et participer à la lutte contre la radicalisation [2]. Par la culture et la médiation.
Prenant la suite des premiers plan banlieue « Habitat et Vie Sociale », la Politique de la Ville se met en place notamment après les émeutes des années 1980 dans la cité des Minguettes à Vénissieux [3]. Elle comporte deux grands volets : action sociale et urbanisme. Améliorer le sort des populations précaires par la rénovation urbaine et la culture. Changer le décor et adoucir les mœurs.

Dans ces quartiers dits prioritaires, l’expérience du terrain interroge : nous observons un décalage profond entre les objectifs présentés en salle de réunion et la réalité des habitants visés.

Dans les bureaux, ou entre les chaises de la présentation officielle des objectifs de l’année, les mots fusent et les imaginaires s’emballent. Améliorer la qualité de vie, favoriser la participation des habitants, développer des dynamiques sociales, prévenir la dégradation des copropriétés, participer au retour du droit dans les quartiers, lutter contre les discriminations, développer la vie citoyenne et soutenir les valeurs de la République [4]. Les enjeux sont prioritaires pour des quartiers prioritaires. Et la priorité est aux pauvres (les quartiers prioritaires sont identifiés selon un critère unique, le revenu par habitants). Et les pauvres sont massivement issus de l’immigration et de l’histoire coloniale et post-coloniale. Mais cela ne se dit pas, décence et correction politique obligent [5].

Ce droit de priorité est accordé par la puissance publique (État et collectivités territoriales). Mais ce geste souverain n’immobilise-t-il pas l’habitant dans ses manquements ? Son revenu est moindre, sa culture aussi, il tend à dégrader son habitat et son environnement, il est sujet à discrimination mais peut être lui aussi discriminant, il se replie sur lui, oublie la République, délaisse la société.

La figure du pauvre, socio-économiquement et culturellement, en figure passive n’est pas nouvelle. Au contraire, elle est bien ancrée, vieille d’une tradition parfaitement transmise. Elle résonne avec la figure de l’étranger immigrant pauvre instituée par les autorités politiques locales en catégorie sociale passive et victime surexploitée en attente d’émancipation. Dans les années 1980, Alain Tarrius et Lamia Missaoui signalaient la cécité des autorités politiques vis-à-vis de la réalité dynamique et productive des migrants. À Marseille notamment, en réduisant les « arabes » de Belsunce à leurs vulnérabilités, comprises sous le mythe d’une population soumise et sédentaire, les autorités se référaient à une dialectique conservation/transformation, opposant la négativité de l’immobilité des immigrants à la positivité de la transformation de la ville [6]. L’Arabe de Belsunce était écrasé sous la représentation usuelle du migrant pauvre, étranger et passif en attente de correspondre au citadin et au citoyen qu’il aspire à devenir [7]. L’action politique devait donc doubler les objectifs de transformation urbaine de l’intégration (de la normalisation ?) de ces populations problématiques. Cette cécité institutionnelle [8], qui invisibilise la réalité des (trans)migrants capables de produire de l’altérité et d’être acteurs et producteurs de richesses, d’être « petit ici et notable là-bas » [9], ni étranger ni intégré, résonne avec celle des techniciens des collectivités territoriales œuvrant pour les Contrats de Ville. Eux aussi, en décidant des objectifs pour les habitants des quartiers prioritaires, peuvent nier et invisibiliser la capacité de ces derniers à articuler leurs propres « bases narratives » [10] et à formuler leurs propres demandes.

Les quartiers prioritaires accumulent défauts et manques, insidieusement masqués derrière une série d’objectifs positifs censés les réinsérer. Entre misérabilisme [11] et infantilisation, les techniciens et les élus de la Politique de la Ville pensent et projettent pour des publics qu’ils ne connaissent que sur papier, depuis leurs appréhensions de bureaucrates (et ce quel qu’ait été le passé de certains, autrefois sur le terrain, ne sont-ils pas devenus, pour la mission, des bureaucrates ?).

Le misérabilisme constaté dépasse la simple catégorisation de certaines populations en publics prioritaires. Il atteint jusqu’aux associations qui sont financées par la Politique de la Ville. Le théâtre et la critique sociale que nous proposons ne sont pas la priorité des lieux de Culture institutionnels. L’interrogation de la perpétuation des représentations coloniales dans nos sociétés actuelles, la dénonciation du patriarcat et du paternalisme, et le pluralisme de l’identité trouvent difficilement écho dans la légitimité culturelle. En revanche, il est communément admis que les publics prioritaires ont besoin d’évoluer sur ces questions : ils sont soupçonnés d’être immoraux, racistes et ignorants ; d’être réactionnaires et discriminants, quand ils ne sont directement intolérants et identitaires. La Culture – que nous avons pour mission de leur apporter – doit apaiser les violences qui éclaboussent le pouvoir. Mais attention quand même : il ne faut pas être trop complexe, ils risqueraient de ne pas comprendre. Et puis il ne faut pas être trop explicite non plus, ils risqueraient de s’énerver ! Ces publics sont fragiles et la mission est délicate. Mais toute mission pour un public ne l’est-elle pas ?

À nous, acteurs socioculturels de la Politique de la Ville, ils demandent d’œuvrer. Ils définissent nos objectifs, nous posent le cadre, nous imposent le calendrier et nous soufflent le texte. Entre ces consignes, il s’agit de trouver notre liberté. Une liberté mince, un fil tendu et fragile sur lequel tanguer entre encaissement des fonds et respect de nos convictions politiques et artistiques. Nous nous y sommes essayés à plusieurs reprises.

Dans le centre-ville de Marseille – découpage administratif incertain de la Politique de la Ville – nous avons mis en place des ateliers pour récolter la mémoire d’habitantes et d’usagères du centre social Bernard du Bois afin d’écrire la mémoire du quartier de demain, et donner à entendre ces habitants dont on parle mais que l’on n’écoute guère. Jusque-là, nous proposions du théâtre suivi de débats et encadré de médiations : un partage de l’analyse critique et des réflexions sur la ville, le genre et le racisme aujourd’hui à partir de détours culturels, historiques et sociaux. Mais ça n’a plus suffi aux financeurs. Alors nous nous sommes adaptés et nous avons proposé de produire avec ces habitants et usagères une exposition publique finale qui montre le travail que nous aurons effectué. Car il faut montrer, donner à voir, produire. Mais n’est-ce pas au détriment de la transmission et de la rationalité des sciences sociales seules possible d’établir une base solide d’informations loin du délit d’opinion ?

Les échanges que nous obtenons, les émotions que nous suscitons, les consciences que nous heurtons par le théâtre ne suffisent pas au regard d’une exposition publique qui montre, qui donne à voir à leurs yeux ce qu’ils veulent voir. La cécité institutionnelle dont parlent Lamia Missaoui et Alain Tarrius est partielle : elle invisibilise ce en quoi ils ne croient pas mais elle cesse devant tout ce qui peut devenir un trophée à voir et à montrer. Logique néo-libérale oblige... En ces heures de violences économique et sociales qui détruisent et déstabilisent nombre de structures socio-culturelles, il faut faire croire aux électeurs (et se faire croire à soi- même ?) que la culture et la cohésion sociale subsistent.

Sur ce fil de liberté, nous nous sommes vus en train de reprendre leurs mots, de verbaliser leurs visées, de tenter d’être comme ils nous voyaient. Nous avons pris la parole debout devant les femmes de Belsunce. Nous avons mené le jeu : maitres de cérémonie devant une tablée de femmes en attente, preneuses, curieuses. Nous avons vu des femmes immigrées ou issues de l’immigration post-coloniale. Des femmes qui n’ont pas besoin de nous. Des habitantes ordinaires. Des battantes du quotidien qui gèrent leurs familles et leurs foyers. Elles habitent la cité autant que celle-ci le leur permet. Mais elles connaissent les limites de leur inclusion. Pourquoi s’impliquer dans la vie politique d’une cité qui les nie ? Loin d’être ces figures passives en attente d’être émancipées, elles s’écartent subtilement des affaires qui leur sont prohibées.

En atelier, nous leur avons proposé d’exprimer leurs projections pour une ville qui leur ressemblerait. Elles nous ont rapidement demandé : mais qu’est-ce que cela changerait ? Nous avons tenté une réponse timide, teintée d’un sourire prudent : déjà vous exprimer, montrer que vous savez ce que vous voulez. Elles ont osé un rire franc : comme s’ils allaient nous écouter !

Vidées de leur gravité et de leurs compétences, ces femmes invisibles savent très bien où est leur place et la respectent dignement.

La question de la dignité doit être posée car le misérabilisme dépasse les stricts techniciens. Un jour d’atelier, une formatrice en français nous a interpellés. Elle voulait savoir ce que nous faisions avec ces femmes (avec ses femmes ?). Ou, plus exactement, elle voulait que nous sachions quoi faire et ne pas faire. Sans attendre de réponse, et sans jamais nous laisser exposer notre projet, elle nous a expliqué : il ne faut pas parler de racisme, de migrations, de violence. Elles savent, elles l’ont vécu. Elles peuvent, elles doivent, passer à autre chose. Nous sommes restés bouche bée. Rassurée, elle est partie comme elle était venue.

L’atelier a démarré. Nous avons proposé au groupe de nous parler de l’espace public. De l’espace rénové juste là, dehors. Des belles marches dessinées, des terrasses de café installées. De l’Arc de Triomphe nettoyé. Une femme a commencé à nous raconter : elle ne se sent pas à l’aise dans cet espace nouvellement organisé. Trop d’hommes attablés. Une autre a suivi : elle préférait Belsunce, juste derrière, juste à côté. Quartier aux ruelles étroites qui malgré l’acharnement de la ville a conservé une partie de son agitation populaire. Un débat a démarré lorsqu’une de leurs voisines a contesté leurs appréhensions. Elle s’est assise un jour à une table de café avec son mari. Elle ne s’est pas sentie mal regardée.

Cet atelier, et son introduction, ont résonné longtemps dans un coin de nos têtes. L’avertissement de la formatrice de français nous taraudait. Ne pas leur parler de, ne pas remuer, ne pas tourmenter. Et puis l’atelier : la question que nous avions abordée en termes d’espace public – en termes d’urbanisme – nous avait été retournée en termes de cultures, d’habitudes et de domination masculine.

Il y avait, d’un côté, une demande politique : produire quelque chose avec des femmes minorées. Leur donner l’opportunité de se montrer à la hauteur des objectifs des projets des contrats de Ville. Nous, maitres de cérémonie, et elles, actrices amatrices.
Il y avait, en face, une demande sociale : apaiser ces femmes, les accompagner, mais sans les heurter avec nos mots trop durs : racisme, colonisation, immigration, cultures.
Et puis il y avait ces femmes : genrées, conscientes et assumées.

Souligner l’ignorance de ceux qui savent envers ces « publics » prioritaires est nécessaire. C’est une ignorance lourde, qui pèse de la multiplicité de ses provenances. Le misérabilisme des techniciens, l’infantilisation d’une formatrice, ne sont pas des errances collatérales, ni de malencontreux constats. Ils résonnent jusque dans l’agencement urbain de la cité. Culture et urbanisme : les deux piliers de la Politique de la Ville.

L’argument n’est pas nouveau : rénover pour améliorer la ville, améliorer la ville pour le bien de ses habitants. L’analyse n’est pas non plus nouvelle : rénover pour transformer l’image de la ville, transformer l’image de la ville pour attirer investisseurs et travailleurs adaptés (pour ne pas parler de ces « classes créatives » valises [12]).

Malgré la répétition, rien ne change : les élus continuent de prôner la nécessité d’avancer (« ma ville accélère »), les techniciens de l’aménagement poursuivent leurs tâches quotidiennes et les habitantes subissent. Parmi ces derniers, néanmoins, pas d’unité ni d’accord. Il y a ceux qui apprécient le geste et la vision des élus et de leurs techniciens : Marseille a besoin de changement, Marseille est sale, Marseille est pauvre. Il y a ceux qui contestent : Marseille est sale, pauvre et dysfonctionne mais peut-être davantage à cause de ses élus et techniciens qu’à cause de ses habitants, que les projets urbains de la ville (et de la métropole) visent à rénover en même temps. Car il ne faut pas s’y tromper : quel que soit le discours des élus, voire des techniciens bien intentionnés, les couches les plus fragiles et populaires des villes transformées sont directement victimes de ces projets. Évictions, expropriations, pressions foncières et financières, urbanisme situationnel (où comment aménager l’espace pour modifier les pratiques, notamment les usages dits déviants) : les plus faibles doivent partir. Darwinisme urbanistique oblige.

Cependant il y a encore d’autres réponses habitantes. Il y a les habitantes qui vivent dans cette ville transformée (ou en passe de l’être), qui observent les travaux, vivent au milieu des pelleteuses, en respirent la poussière, et qui approuvent ces bouleversements car eux aussi, directement concernés, voient la pauvreté, la saleté, l’abandon des quartiers, des immeubles et des trottoirs. Elles approuvent un changement qu’elles souhaitent pour elles et pour leurs enfants. Elles font partie de ces couches populaires que certains aimeraient bien voir partir et pourtant elles sont là, enjeux de transformation et observatrices enjouées du dédain qui leur est alloué. Il n’est pas question de porter un regard condescendant sur ces personnes, de les juger ignorantes et naïves. Ce serait jouer le jeu des élus et des habitants qui se voient propres et distingués. Ce sont des habitantes désarmées face à un pouvoir et des jeux politiques et économiques sur lesquels elles n’ont pas la main. Elles ne sont pas candides ni incultes. Elles savent que les projets qu’elles voient fleurir ne sont pas fait pour elles, elles observent les nouveaux habitants qui se promènent dans leurs rues. Elles n’ont aucune confiance dans les partis politiques. Mais, en même temps, elles vivent un quotidien. Aller chercher les enfants à l’école, préparer à manger et faire les courses. Prendre soin du foyer, penser à demain, entre deux cours de français au centre social du quartier ou au théâtre associatif du coin. Combattantes du quotidien qui ne se posent jamais : enfants, maris, école, cours, activités, courses et convivialité. Elles prennent tout : cours de français ? Projet de mémoire du quartier ? Atelier couture et tricot ? Jardinage ? Elles sont curieuses et engagées.

Habitantes du quartier ou voisines, les femmes que nous avons rencontrées dans nos ateliers se retrouvent chaque semaine. Hésitantes souvent, timides et humbles. Avec des niveaux de langage très disparates : certaines parlent français, d’autres un bilinguisme diglossique, d’autres encore découvrent le français. Elles apprennent, elles écoutent. Il leur est moins aisé de parler, de gueuler, de revendiquer. La place subalterne que la République leur a donnée, elles l’ont bien assimilée. Pas de problème de ce côté-là. Elles ne sont ni naïves ni ignorantes mais plutôt prudentes et mesurées. N’est-ce pas ce qu’on leur demande ?

La République les confine. Les enferme et les assigne. Femmes de, femmes au foyer, voilées et immigrées.

L’urbaniste comme le technicien de la Politique de la Ville ne voit pas ses femmes telles qu’elles s’expriment : assumant, bien que sans revendication particulière, leur accent marseillais, arabe, kabyle, arménien, et leur spécificité vestimentaire ethnique. À la fois très dynamiques dans la cité mais résignées quant à l’écho de leur implication dans celle-ci. Ils les voient seulement comme une partie de ce public prioritaire qu’il faut normaliser, apaiser et redresser. Nos mots sont directs et assumés parce qu’ils disent ce que ces techniciens réunis ne peuvent s’avouer.

Dans un article sur la bureaucratie et l’architecture, Bourdieu déclare : « Tant au niveau de la conception et de l’élaboration de la norme, dans les fameuses commissions où s’élaborent les lois et les règlements qu’au niveau de sa mise en œuvre, dans les obscures transactions entre les fonctionnaires et les usagers, l’administrateur ne tolère vraiment le dialogue qu’avec le notable, c’est-à-dire avec un autre lui-même. » [13]. Urbanistes-aménageurs ou techniciens de la Politique de la Ville, chacun demeure dans un entre-soi de professionnels qui leur semble naturel, cohérent, et auquel les habitants sont extérieurs.

Les aménageurs font partie des hauts rangs de la hiérarchie bureaucratique et sont censés être « au-dessus de la mêlée », enclins et aptes à prendre du recul, à voir les choses de haut, à voir grand et loin. Les bureaucrates de la Politique de la Ville sont délégués du préfet, chef.f.e.s de projet, chargé.e.s de développement. Ils sont rattachés à la Métropole, la Ville, Région ou le Département. Tous œuvrent pour la cité – et sa métropolisation.

Pierre Bourdieu oppose cette position de hauteur à celle des simples exécutants ou des agents ordinaires, à la courte vue. Il est intéressant d’opposer la hauteur des aménageurs à la « médiocrité » des habitants, renvoyés à leur égoïsme, leur inadaptation et leurs inquiétudes. Les aménageurs, par leur expertise et leur autorité comme par la « supériorité » de leur mission, sont en situation de violence symbolique : ce sont eux qui déterminent le point vue général supérieur sur les besoins de la ville et de ses habitants, un point de vue délocalisé et dépolitisé faisant de l’aménageur « le serviteur neutre et compétent » nécessaire à l’aménagement urbain. Les agents de la Politique de la Ville n’y échappent pas.

Ils viennent voir nos spectacles pour jauger. Celui-ci sera-t-il au niveau des habitants ? Seront-ils en mesure de comprendre ? Ils sont la mesure de la compréhension. Ils corrigent nos dossiers pour nous aider mais également pour peser leurs ambitions ou ne pas affronter leur hiérarchie : pourquoi deux pièces et pas trois ? Des ateliers de transmission et de débat ? Mais ça mène à quoi ? Vous pourriez proposer du théâtre forum... ?!

Du haut de leurs bureaux, dans l’entre-soi de leurs salles des réunions, ils nous invitent à nous assoir. Nous proposent café et petits gâteaux chocolatés. Entre les murs de leurs institutions, ils dessinent les orientations des quartiers, projettent pour leurs habitants.

La nouvelle place de l’Arc de Triomphe ne plait pas à ces habitantes. Le nouveau jardin de Coco Velten ne leur sied pas. Ce n’est pas que les trottoirs refaits leurs déplaisent mais elles préfèreraient avoir un supermarché dans lequel elles peuvent entrer. Le monolithe de la nouvelle place de la rue longue des Capucins ne les dérange pas mais les poubelles qui jonchent les pieds de murs les incommodent. Et puis les immeubles qui tanguent ne les rassurent pas. La patrimonialisation du quartier ne les concerne pas. D’ailleurs n’ont-elles été jamais concertées ?

Un jour, également grâce à certaines techniciennes de la Politique de la Ville, nous avons développé nos actions de théâtre et de médiation : nous avons proposé davantage de pièces et d’ateliers qu’à l’accoutumé dans ces quartiers prioritaires. Et ça a marché. Il y a eu des silences, des sourires et puis des rires ; des applaudissements et des surprises. Nous n’avons pas convaincu tout le monde mais nous sommes revenus et ça a marché encore. Nous avons parlé racisme, sexisme, genres et discriminations. Nous sommes allés là où nous travaillions déjà et où la Politique de la Ville a bien voulu de nous, puis nous avons travaillé et discuté avec de nouveaux groupes, nous avons débattu.

Nous avons fait notre part du marché : nous avons proposé de la démocratie culturelle et favorisé la cohésion sociale. Nous avons multiplié les représentations suivies de débats et organisé des ateliers de médiation – synonyme pour nous d’éducation populaire, terme actuellement inusité par les institutions. Et nous avons élargi et gagné notre public. Mais ça n’a pas suffi. Il fallait produire, il fallait montrer, il fallait un trophée.
Mais qui se soucie des voix de ces femmes ? Comment peuvent-elles raisonner dans la cacophonie et le mutisme de la culture et de l’urbanisme ?

Négation de la parole habitante : élus & aménageurs versus habitants. Un détour par la Plaine.

Un jour à la Plaine (place Jean Jaurès), quartier de la butte voisine de la Gare St Charles et de la Porte d’Aix durement rénovée, des techniciens sont arrivés et ont expliqué aux habitants et usagers qu’il était temps de rénover. La place et le marché. Il fallait nettoyer, embellir, réordonner et assainir. Les sols, les murs et les usages. Nombre d’habitants et usagers se sont élevés contre ce projet. Nettoyer ? Oui ! Pour le reste, ils ont été plutôt circonspects. Assainir ? quelque part oui, au vu des rats qui ont pris la place et des toilettes publiques absentes. Mais embellir quoi ? Et pour qui ? Réordonner quoi au juste ? Ils ont senti le coup venir : pour rendre le fonctionnement du quartier « plus républicain » ? Pour le normaliser comme l’affirme la direction générale d’Euroméditerranée dans ses quartiers visés ? La Mairie voulait en finir avec les « usages déviants » comme elle disait : trop de monde sur la place la nuit, trop de bruit, trop de musique, trop d’alcool et trop de pauvres. Et un marché de merde, a dit l’adjointe au maire. En réalité, il fallait revaloriser : donner une nouvelle valeur à ce qui apparaissait à nos élus et techniciens comme de la merde.

Ce qui se passe à la Plaine se répète partout à Marseille et surtout en son centre pauvre, étranger, populaire. Comme à Belsunce. Depuis les années 1990, la Mairie essaie de nettoyer le centre-ville. Nettoyer ses trottoirs et ses passants, assainir les rues et leurs usagers, rénover les appartements et changer les habitants. Comme à la Plaine, les premiers concernés n’ont pas été concertés. Officiellement, institutionnellement, des ateliers de concertation sont organisés. Mais qui y participe vraiment ?

Les femmes de nos ateliers du Centre Social Bernard du Bois, habitantes et usagères du quartier de Belsunce n’ont pas eu de voix ni d’écoute. Invisibles pour élus et techniciens, elles sont restées à côté. Pourtant ce sont elles qui vont aussi, et peut-être surtout, subir les transformations projetées. Car ce sont aussi elles qui doivent partir. Incarnant la figure de l’arabe passif, inactif, improductif, elles doivent laisser la place aux nouvelles populations et aux nouveaux usages.
Pourtant il aurait été intéressant de les considérer. Elles aussi ont des idées et des projets. Pour leur ville et leur quartier. Comme à la Plaine, elles partagent l’idée de devoir nettoyer et assainir la ville. Mais, comme à la Plaine, elles parlent des murs et des trottoirs, pas des âmes qui les habitent et les foulent.

Elles savent ce qui ne fonctionne pas : les trottoirs encombrés et inaccessibles aux fauteuils et aux poussettes, les poubelles qui ne sont pas ramassées, les rues embouteillées, les parkings insuffisants et payants, l’absence de supermarché et d’alternatives de producteurs locaux à leur portée. Puis la verdure est inexistante et leur vie de famille confinée : pas de jardins, pas de parc, pas de considération pour leurs enfants et leurs familles.

Elles savent aussi ce qui est beau dans cette ville et leur quartier : la solidarité et le mélange, le populaire et la méditerranée, l’accent et la culture. Véritables marseillaises, elles connaissent les faiblesses de leur ville et n’hésitent pas à la critiquer. Mais lorsque l’une d’entre elle multiplie les invectives, elles haussent la voix et les lui renvoient : « et ben t’as qu’à aller à Paris puisque c’est si bien ! ».

Ce diagnostic simple et épuré de leur ville et de leur quartier est sans intérêt pour les élus et les aménageurs. Ils n’ont que faire de ces paroles qu’ils préfèreraient déplacer en dehors de la ville. Ils n’ont que faire de leurs pratiques et de leurs représentations.

Sur les sites sur le tourisme à Marseille, Belsunce a du patrimoine bétonné : le mémorial de la Marseillaise, l’Église rue Thubaneau, les tours Labourdette sur le Cours, le Centre Bourse et les hôtels particuliers. « Le Cours Belsunce est l’une des plus belles places de l’Europe Baroque » peut-on lire. Et puis il y a l’Alcazar, l’hôtel de Région et les Halles Puget. Ce Belsunce n’est pas celui de ces femmes. Ce sont les terrasses de café, les multiples offres de cuisines du monde, le bled à Marseille, les commerces bons marchés. Elles ne connaissent pas le Mémorial, n’ont jamais visité l’Église, ne se reposent pas sous les Halles Puget et ne contemplent pas les balcons du Cours les dimanches de promenade. Le Centre Bourse ? Elles s’y hasardent parfois mais n’y consomment pas : c’est trop cher pour elles.

En revanche, leur Belsunce a trouvé place dans l’argumentaire folklorisé des marchands de tourisme. Dans une ambiance « perpétuellement animée et colorée », le Cours Belsunce assure la jonction avec la Porte d’Aix « et son souk oriental si animé ». Cyniquement, les mêmes qui s’évertuent à transformer le quartier et le vider de sa popularité vendent cette pauvreté sociale et culturelle aux touristes. L’arabe pauvre devient argument de marketing. Mais fondamentalement, la pauvreté du quartier et de ses habitants n’est digne d’aucun respect en dehors du misérabilisme et de la dénonciation d’usages et de pratiques qu’il faut « revaloriser ».

Des coups pour conclure ?

Nous travaillons pour des « publics prioritaires » dans des « quartiers prioritaires ». Mais de quelle priorité s’agit-il aujourd’hui ? En simplifiant l’histoire de la Politique de la Ville, nous avons souligné que la priorité était aux pauvres. Leur offrir un accès à la culture et amoindrir les inégalités sociales pour compenser un abandon politique et économique opéré par les mandants de nos financeurs. En même temps qu’étaient déjà confinés certains quartiers et leurs populations dans des territoires décrétés « perdus de la République » [14], des actions étaient lancées pour redresser la morale et les pratiques de ces derniers.

Aujourd’hui, le confinement se poursuit et s’aggrave. La priorité est sanitaire, officiellement. Mais elle reste fondamentalement économique. La culture qui devait adoucir les mœurs doit laisser la place à la coopération bénévole avec l’État pour atténuer la violence qui pourrait exploser. Les priorités changent et s’adaptent aux appréhensions des gouvernants et mandants qui rattrapent, au jour le jour, les coups qu’ils donnent sciemment.