Christiane Passevant
Des hommes. Film documentaire de Alice Odiot et Jean-Robert Viallet (19 février)
Article mis en ligne le 17 février 2020

par C.P.

Des hommes
Film documentaire de Alice Odiot et Jean-Robert Viallet (19 février)

Le film documentaire d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet, c’est 25 jours en immersion dans la prison des Baumettes. 30 000 mètres carrés et 2 000 détenus dont la moitié n’a pas 30 ans.
 La prison c’est avant tout un constat d’échec de la société, elle raconte les destins brisés, les espoirs, la violence, la justice à deux vitesses… En 2012, les conditions de détention dans ce lieu de privation de liberté étaient qualifiées d’inhumaines.

Le tournage a eu lieu en 2018. Il s’agissait d’accepter les conditions d’immersion commentent Alice Odiot et Jean-Robert Viallet « au point où cette immersion pouvait nous bouleverser et nous transporter vers autre chose que le simple film de prison. Avant de nous donner les autorisations, on nous a laissés observer la prison en immersion pendant un mois, sans caméra. L’administration voulait nous tester, voir comment on circulait là-dedans, comment réagissaient les détenus... […] Au départ, on comptait faire un film sur la prison. Puis au contact du lieu, on s’est aperçus qu’on ne faisait plus seulement un film sur la prison, mais sur ce qui reste d’humanité dans un endroit dont l’un des objectifs est de priver les détenus d’une part de leur humanité. À la fin du premier visionnage de travail, en salle de montage, […] le titre Des Hommes s’est imposé comme une évidence. »

Filmer dans une cellule est particulier, c’est un endroit où des prisonniers, deux ou trois, ou plus, vivent 22 heures sur 24, y cuisinent, font leurs besoins… « Il était hors de question qu’on filme tout [expliquent les cinéastes] et on a filmé ce qu’ils avaient envie de montrer, sans que rien ne soit préparé de notre part. La seule chose qui importait, c’était qu’ils sachent qui on était, pour imaginer quelle relation on allait avoir. L’intérieur d’une cellule est une expérience immersive totale : plus de téléphone portable, plus de contact avec l’extérieur. On nous enferme avec eux et c’est tout. Ils nous ont acceptés dans cette intimité très particulière, où on vit sous surveillance. » Pour la réalisation, il y avait « deux principes de base : pas d’axe-regard, ni du point de vue du détenu ni de celui de l’institution, et grande sobriété dans la manière de tourner. C’est-à-dire plutôt des plans fixes, une caméra posée, pour essayer de filmer les individus (détenus ou personnel pénitentiaire) avec toute leur dignité. Comme on filme des acteurs. Surtout, ne jamais glisser vers le sensationnalisme. »

Alice Odiot avait l’impression de filmer des indésirables : « c’est une classe sociale particulière, pas forcément exclue ou dominée, mais indésirable. Et on l’a parquée là, dans un angle mort. La prison a absorbé ceux dont on ne veut plus. La France est un des pays européens qui consacre la plus petite part de son PIB à la Justice, cela a forcément des conséquences sur la façon dont sont incarcérées et réintégrées les personnes qui ont affaire à la Justice. » Et Jean-Robert Viallet d’ajouter : « L’administration n’a tout simplement pas les moyens de protéger les détenus, ce n’est d’ailleurs pas propre aux Baumettes.
Je voudrais revenir sur l’insalubrité des Baumettes : pour moi, elle est métaphorique, elle dit quelque chose de plus que les murs qui s’écaillent. Cette insalubrité figure l’arriération du système judiciaire français : un système conservateur, qui refuse de se réformer, qui fonctionne sur le mode ancien de la punition à tout prix et qui s’inscrit dans le marketing politique sécuritaire pratiqué en France depuis vingt ans. Ces discours politiques sont aussi insalubres, aussi minables que les murs lépreux des Baumettes.
[Et] Ces murs racontent aussi l’inefficacité de cette politique judiciaire punitive. Les gens qu’on a filmés ont en moyenne dix condamnations à leur casier : ils passent leur vie à rentrer et sortir de la prison. Les Baumettes est devenue pour eux une matrice. La politique pénale ne fonctionne pas ! Je pense à l’école qui n’a pas voulu de ces indésirables et qui ne les a pas intégrés. Malgré une oralité aisée, certains de ces jeunes ont des difficultés à écrire. La bibliothèque des Baumettes est inutile quand on ne sait pas lire. À Marseille, 25 % de la population vit sous le seuil de pauvreté ! Il n’y a pas de travail. Quand ils vont sortir des Baumettes et retourner dans les cités inaccessibles, des lieux infernaux aussi, ils n’auront pas une seule perspective d’embauche. Les murs lépreux des Baumettes disent cette impuissance générale. Le refus du politique de les voir, tant que la prison les absorbe. »

On écarte ainsi la question de la réinsertion, on les place en taule… Normal ils sont coupables… Mais en quoi est-ce utile à la société pour ne pas parler de l’humanité de ces personnes, des raisons qui les ont amenés à commettre des actes condamnables, de leur environnement. On va m’opposer que comprendre, c’est excuser. Certainement pas, faire subir des conditions d’enfermement dégradantes, n’est pas non plus une solution, surtout sans la possibilité réelle de réinsertion. C’est même le risque d’amplifier le sentiment de rejet et l’encouragement d’aller plus loin dans la violence et l’illégalité. De nombreux exemples le prouvent, même si certaines exceptions sont montées en épingle, histoire de dire « c’est possible de s’en tirer ». On se souvient des films de Jean-Michel Carré sur les prisons et la prostitution, les témoignages montraient à quel point reprendre une vie « normale » est difficile — ne serait-ce qu’ouvrir soi-même une porte quand on sort de taule —, que la solitude et la précarité font vite replonger. Tout le monde n’est pas Balkany, les prisonniers VIP n’ont évidemment pas ces problèmes.

Les hommes et les femmes emprisonné.es sont invisibles et indésirables, et généralement, ils et elles n’intéressent personne, sauf en cas d’occupation de la prison ou violences contre les personnels pénitentiaires, bref du sensationnel. C’est sans doute pour cette raison que certains prisonniers ont accepté la caméra. Ils sont littéralement parqués dans un lieu de non droit où la légalité n’est absolument pas respectée, par exemple, l’accès au droit de se défendre en détention est bafoué. L’illégalité y règne, on se drogue, on trafique des stups, on risque sa vie et on sort de là transformés, pour la plupart encore plus fous et fatalement voués à la délinquance. La prison est à coup sûr une fabrique de violence, violence ordinaire pour régler la frustration comme le montre le film d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet, Des Hommes.

Il faut rappeler que la France a été 17 fois condamnée par la Cour Européenne des Droits humains pour ses conditions de détention. Et, de plus en plus, les décisionnaires lorgnent sur une privatisation des prisons qui leur permettrait de se décharger du problème et ouvrirait la voie à toutes les dérives… Les exemples ne manquent pas, aux Etats-Unis par exemple.

Le film documentaire d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet est à voir… Et l’on repense à l’émission Ras-les-murs sur Radio Libertaire, émission qui était suivie dans les prisons, c’était, depuis 1989 et jusqu’à 2019, l’émission de ceux et celles que l’on n’a pas envie de voir ou d’entendre.

Préambule par Jean-Robert Viallet :
Il ne se passe rien.
 Des journées entières comme des culs de sac. Des journées entières d’attente. Des journées d’ennui. C’est ça, être en prison. Des murs que l’on se prend en pleine gueule chaque matin quand on y est. Des murs comme des heurtoirs à pensées. Des murs contre lesquels on pose le front, la tête entre les mains, en se disant que ça va être long. Parce qu’on a déconné.

Mais voilà, on y est, en prison.
On y est parce que l’on n’a pas su respecter les règles. On y est parce que la misère nous y a conduits ou parce qu’on a cru être au-dessus des lois. On y est parce qu’on avait faim. Parce que chez nous il n’y avait rien. On y est pour des barrettes de shit, pour un braquage, pour des bagnoles qu’on a volées, pour une pension alimentaire non payée. On y est parce qu’on est un minable, parce qu’on a violemment frappé sa mère, ou sa femme. On y est pour une tentative d’évasion fiscale, parce qu’on a conduit bourré et sans permis.

On y est parce ce qu’on est cette personne-là.
Il n’y a maintenant plus rien d’autre à faire qu’attendre.
Allez, entrez vous aussi. Vous comprendrez l’abomination de l’enfermement, les vies volées, les vies violées, les vies ratées. Entrez et vous verrez nos visages, ceux aux yeux exorbités, ceux aux regards vides, les corps figés contre les murs, muets, qui crient qu’il faut sortir. Vite.

C’est comment les Baumettes ? Des murs lépreux bâtis dans les années 30. Des grilles, des barreaux, des canalisations qui suintent, des sols en bétons, des couloirs immenses, de la saleté partout. Des rats et des odeurs d’urine. Et si on élargit le champ, qu’est-ce qu’on voit ? Un geste architectural superbe. Trois bâtiments parallèles reliés par un immense couloir. Des coursives sans fin, des balcons, des portes en bois à intervalles réguliers. Une absolue symétrie. L’effrayante beauté fasciste d’un bâtiment entièrement dédié au contrôle.

Tout au fond, dans les entrailles de ce bâtiment, dans les caves immenses, là où il n’y a plus de lumière, là où courent au plafond les tuyauteries, qu’est-ce qu’on voit ? Le long, l’interminable couloir de la mort. Celui qu’a parcouru le dernier condamné à mort de France. Les murs n’ont plus d’âge, comme si depuis 40 ans, personne n’avait souhaité repasser ici un coup de peinture pour recouvrir d’un linceul ce cauchemar.

Certes, la peine de mort a été abolie, mais quatre décennies plus tard, cette prison est toujours là, avec ses histoires sombres et, en contraste, cette insolente lumière du jour qui descend de l’azur des verrières. Une provocation.
On y est, en prison. On met ses deux mains sur les oreilles pour étouffer les voix qui surgissent des fissures, des interstices. Les murs suintent quelque chose de terrifiant et de mystique. Les fantômes sont partout, ils glissent en silence dans les couloirs, ils attendent derrière les portes, ils vous regardent, invisibles.

Si on pouvait le voir, il y aurait là tout un peuple de truands, 
de criminels, de pourris et de bandits d’honneur. On verrait
 des hommes en pleurs, des fous à lier, des brutaux et des
fragiles, des solitaires prostrés. Des corps à la tête tranchée. Sachez-le, la prison, ça vous écorche un peu plus, ça ne vous répare pas.

On y est, en prison. On met encore ses mains sur les oreilles pour étouffer les bruits d’aujourd’hui, eux-aussi entêtants : lourdes portes à barreaux qui claquent, serrures, trousseaux de clefs aux ceinturons des surveillants, hurlements incessants, haut-parleurs saturés du commandement.

Que reste-t-il de soi lorsque l’on est privé de liberté ? Des souvenirs ? Des impressions ? La possibilité de s’échapper, de s’évader mentalement ? Même pas sûr. Il reste le rituel. Dormir. Se lever. Se laver. Se faire un café. Regarder la télé. Manger. Fumer une cigarette ou un joint. Faire des pompes. Dormir encore.

En prison on fait l’expérience du trou noir. Quelque chose qui mélange le fini et l’infini, un truc magique, un truc d’astrophysicien. Ici, le fini, ce sont tous ces petits gestes du quotidien auxquels on s’accroche pour tenir. C’est ce sur quoi on peut s’appuyer. L’infini, c’est le dehors, le futur, le destin, ce que l’on va faire de sa vie. L’infini, ca fait peur. L’infini est sans réponse : un ruban de Moebius qui, pour l’heure, nous a conduits là, en prison.

L’enfermement, c’est une expansion de la solitude, une inconfortable confrontation avec ses propres monstres. Des journées entières qui devraient donner à réfléchir... Mais réfléchir à quoi ? L’enfermement ? La faute ? La punition ? La résilience ? Réfléchir à l’homme que l’on était dehors ? Cet homme qu’on a perdu ? Réfléchir au parcours, aux accidents de l’histoire qui nous ont conduits là ? JAMAIS

Non. C’est trop dur de réfléchir quand on est aux aguets. En prison il faut lutter pour passer le temps. Il faut ruser pour ne pas se faire saigner comme un bouc, dans les douches ou dans la cour de promenade. Parce que la prison fait de vous une bête. Et en prison vous êtes un prédateur ou un animal traqué. Et nos regards le disent. Les regards de soumission, les regards de domination. Entendez ceci : dedans on perd notre regard du dehors. Ce qu’il reste de nos regards ? Des yeux sans masque, sans maquillage, sans statut social. Des yeux à vif, privés du déguisement de la fierté.

Qu’est-ce qu‘on fait en prison ? On vit entre hommes à deux ou trois, dans des cellules de 9m2. On fume, on joue au rami, on passe le temps. On reste enfermé 22h30 sur 24, au risque de finir aliénés. De temps en temps, on se rêve en Tony Montana, le nez plein de coke, avec sa grande gueule et son charisme. Mais ça ne dure pas, la vie n’est pas une fiction et le charisme, ça ne vient pas comme ça. Alors on s’emmerde, on devient pharma- dépendant. Méthadone, somnifères, et anxiolytiques nous sont distribués en cellule. Le shit, on le fait rentrer de l’extérieur par les parloirs, dans nos semelles ou dans nos culs.

Et puis, que fait-on d’autre ? On se regarde entre hommes. On se muscle : biceps, dorsaux, abdominaux, trapèzes. On s’assèche. Plusieurs heures de musculation chaque jour. Dans la cour de promenade, on tourne, torse nu. Montrer ses bras, ses pectoraux et sa silhouette protéinée. Et être à l’affût. Qui cache un couteau ? Qui dissimule entre sa lèvre inférieure et sa gencive une lame de rasoir qu’il sortira un jour pour vous balafrer la gueule ?

D’autres fois on s’apaise, on joue les dociles, les gentils. On tutoie les surveillants qui, eux, en ont pris pour 30 ans. Des bleus « scotchés » là, faute de mieux. Ils ont l’uniforme, l’autorité qui va avec et un salaire de merde. On vit à côté de ceux-là tous les jours. Ils ne sont pas nés dans les bonnes familles, dans les bons quartiers, pas plus que nous. Qui veut être gardien de prison par vocation ? Qui veut trois fois par jour ouvrir les portes de ces cellules, qui sentent le mâle et la sueur, pour distribuer des barquettes Sodexo à vomir ?

On les surnomme « les porte-clefs ». Les porte-clefs, pour la plupart, ce sont des gens normaux. Et puis, forcément, il y a quelques aigris, quelques méchants qui, dans cet espace confiné, ont véritablement trouvé un défouloir. Ceux-là vous regardent avec leurs douleurs aux commissures des lèvres et vous crachent à la gueule leur mépris proto-facho-Marine-le-Pen-et-compagnie. Parce qu’il y a beaucoup d’Arabes aux Baumettes ? Pas que. Mais beaucoup oui. Et pourquoi y-a-t-il beaucoup d’Arabes aux Baumettes ? Parce qu’il y a beaucoup d’Arabes pauvres à Marseille. Comme il y a des Roumains pauvres, comme il y a aussi des Français pauvres.

Les surveillants, il y en a qui vous connaissent, vous reconnaissent. Normal, ça fait deux, trois, cinq, sept fois que vous retombez en prison. Sourire aux lèvres, ils vous disent : « Alors t’es revenu nous voir, on t’a manqué ? Tu vois, nous, on est là, posés. On n’a pas bougé ». Et nous, on est entré, sorti, entré, sorti, entré de nouveau. Mais est-ce qu’on a bougé dans nos vies ? Non. La même histoire se répète à l’infini. Et notre univers se contracte, se rétracte chaque année un peu plus. Parfois on se dit qu’on voudrait bien tout reprendre à zéro. Mais en fait, le zéro, on ne l’a jamais vraiment quitté.

La prison, celle-ci, celle que vous allez rencontrer, elle ne se commente pas, elle ne s’analyse pas. Vous aimeriez voir se dessiner une sociologie des Baumettes ? À quoi bon ? Pour accéder à une vérité, c’est une cosmogonie qu’il vous faudrait élaborer. Alors mieux vaut laisser tomber.

Allez, venez. Laissez-vous glisser dans ce monde à part. Entrez. Ne questionnez pas la morale, le bien, ou le mal. Vous n’êtes pas nos juges. La prison que vous allez rencontrer, on l’habite. Nous y sommes une multitude. Ne cherchez pas de vérité. Cette prison, elle s’écoute et se regarde. C’est une scène. Un théâtre. Chacun y joue son rôle, comme il l’entend. Comme il le peut.
Allez, venez. Ne cherchez rien à comprendre. Ne nous cherchez pas d’excuses. Nous n’invitons ni votre mépris, ni votre compassion. Restez un peu et vous verrez. Vous en sortirez plus confus qu’en entrant.
Oui cette prison pue l’humanité.

Des hommes, film documentaire de Alice Odiot et Jean-Robert Viallet en slles le 19 février