Gilles Tourman
Chut… ! de Alain Guillon et Philippe Worms (26 février 2020)
Article mis en ligne le 13 février 2020

par C.P.

Chut… !
Film documentaire de Alain Guillon et Philippe Worms (26 février 2020)

La découverte vivifiante d’une autre façon de concevoir la culture via l’exploration de la bibliothèque municipale Robert Desnos à Montreuil-sous-Bois (Seine-St-Denis). Bien plus qu’un doc, une véritable proposition pour vivre ensemble dans la dignité et la bienveillance.

Avec ses allures de ruche proche de feues les MJC, la bibliothèque Robert Desnos de Montreuil donnerait des sueurs froides aux abonnés de la BNF ou de la Montagne Ste Geneviève à Paris ! “Regardez le meilleur de l’Homme. Soyez pleinement amoureux et heureux” conclut en effet une des responsables. Tout est dit : ici la recherche d’un savoir à acquérir fait place à la façon d’acquérir le savoir. Et c’est bien ce qu’ont voulu nous faire sentir du cœur et de l’âme Alain Guillon et Philippe Worms en filmant comme un “refuge de paisibilité” et de bienveillance cet établissement ancré dans une banlieue multiethnique ayant voté à gauche à 82,38 % en 2014. Hormis les plans fixes nocturnes du bâtiment chapitrant le temps qui s’écoule, la caméra, en permanence en mouvement, nous fait visiter les lieux géographiquement, organisationnellement via l’équipe dirigeante et sociétalement à travers ses usagers. “Un mot peut tout changer” voit-on souvent écrit sur de petits flyers destinés à une expo que nous découvrirons à la fin. Or, ici, le mot est polymorphe : on y parle autant qu’on y lit et qu’on y bouge entre espace connectés, de lecture, d’écriture, d’apprentissage à l’oralité, au tournage…

Mais surtout, on y croise des êtres émouvants et lumineux, comme cette ado, créa-trice de bande dessinée confiant avec une troublante sincérité “je sais qu’au bout de la vie il y a la mort. Après je ne sais pas. La vie peut-être ?” Ou pittoresques, telle cette SDF qui avoue que “la bibliothèque c’est mieux que l’église, y a des silences”. Tout en refusant catégoriquement de s’abriter dans les centres commerciaux.

Mais le bonheur est aussi dans les détails : repérer entre les claviers un stylo plume, découvrir dans un coin du cadrage une pancarte “apprendre le français” alors qu’un animateur vient de crier un “Fuck !” libératoire pour s’être retrouvé à cours d’agrafes ! Ainsi, brisant tout académisme, la langue, centrale en ces lieux, se fait vivante, plurielle, partage… à “l’image” de l’atelier de conversation réunissant Africains, Turc, latinos… autour du thème “Le cinéma”. “Je les accueille comme j’accueillerai quelqu’un chez moi”, dit tout simplement une des organisatrices : accueillir (l’Autre), l’écouter, Lui être attentionné. Jusqu’à chercher des écrivains publics pour rédiger des actes de mariage et de naissance ou trouver des écrits en langue vernaculaire africaine pour éviter ce paradoxe d’avoir à faire traduire un livre écrit en français par un Africain ! Une préoccupation totale de l’équipe en place à qui les élèves en savent gré au travers de leur implication.

Affirmer sa parole pour être libre, tel est la devise… comme insiste Monique Pinçon-Charlot après une conférence. Mais aussi ne pas être seulement réactif à la demande en offrant des ouvrages d’avis contraire pour faire penser. On en ressort ému de découvrir ce qui constitue le cœur vibrant de la France d’aujourd’hui et d’hier (via les anciens voulant créer un atelier numérique) et de voir le poète syrien Nizar Kabbani fréquenter Franz Fanon et… René Char. De quoi pardonner sa durée un peu longue et son ossature parfois lâche.