Gilles Tourman
Cancion sin nombre (Song without a name) de Melina León (18 mars 2020)
Article mis en ligne le 17 février 2020

par C.P.

Cancion sin nombre (Song without a name)
Film de Melina León (18 mars 2020)

Avec Pamela Mendoza, Tommy Parraga, Lucio Rojas, Maykol Hernandez, Lidia Quispe

Georgina se fait voler son bébé dans la maternité où elle a accouché. Seule à se battre, elle rencontre le journaliste Pedro Campos qui accepte de l’aider. Un drame politique et social humble et d’une touchante sincérité usant d’un passé récent pour mieux lutter au présent.

Pérou 1988. La crise économique et les attentats du Sentier Lumineux ravagent le pays. Georgina, amérindienne de 20 ans, entend à la radio une pub sur la maternité San Benito. Enceinte de Leo, elle y accouche. Son bébé lui est enlevé pendant qu’elle se repose. Les institutions refusent de prendre sa plainte d’autant qu’elle est indienne. Pire : la maternité disparaît. Jeune journaliste, Pedro Campos rencontre un acteur dans son immeuble. Celui-ci répète La ménagerie de verre. Léo part dans la montagne rejoindre le Sentier Lumineux. Désormais seule, Georgina s’adresse au journal local où elle rencontre Pedro Campos. Il accepte de l’aider à retrouver son bébé.

Après avoir été arrêté.es pour non respect du couvre-feu et ensuite relâché.es, Pedro héberge Georgina. Puis il enquête sur la radio qui a émis la pub. À la soupe populaire Georgina rencontre Sara qui cache Léo dans la montagne. Elle présente à Pedro une jeune fille elle aussi victime du vol de son bébé. Pedro et l’acteur deviennent intimes. Entre fêtes traditionnelles, attentats et indices, Georgina et Pedro remontent la piste. Pedro et son photographe arrivent ainsi à Iquitos, centre du trafic d’enfants. Une femme les met en garde. Lors d’une fête, Leo fait sauter une bombe. Pedro révèle le trafic. Le réseau est démantelé. Recevant des menaces de mort, Pedro rompt avec l’acteur. Leo recherché par la police, Georgina se réfugie chez Mère Eva. Et chante une berceuse à son enfant perdu.

Pour son premier long-métrage, Melina León trousse un film qui passionnera les cinéphiles et les publics curieux des “autres cinémas” du monde. Sur un rythme faisant ressentir le poids de la misère et de la souffrance subi par l’héroïne, ce drame social et politique est d’autant plus poignant qu’il s’appuie sur des faits réels qui se sont déroulés dans les 80’s, alors que le Pérou traversait une guerre civile opposant gouvernement, communistes du Sentier Lumineux et Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru. Sans oublier la corruption gangrénant les institutions.

Il est vrai que la réalisatrice sait de quoi elle parle, son père ayant été un des journalistes qui contribua à lancer le journal progressiste La Republica (1981), spécialisé dans la dénonciation des diverses dérives. Son empathie pour les Amérindiens, pris en étau entre les forces en présence, victimes du racisme ethnique, de la dépravation du pouvoir et, ici, des trafics d’enfants, n’est pas sans rappeler le combat du réalisateur guatémaltèque Jayro Bustamante. S’y ajoute une volonté de présenter de façon quasi documentaire la culture des autochtones à travers ses fêtes et ses croyances. D’un message grave sans être larmoyant, ne sombrant jamais dans le pathos, son évident manque de moyens en fait la richesse, et la beauté des images en noir et blanc 4 :3 est parfois sidérante. Les séquences dans la montagne atteignent même un onirisme voisinant le sublime La nuit du chasseur de Charles Laughton (1955). Enfin, les cadrages opposant les lignes verticales, horizontales et circulaires de la ville à celles obliques ou disloquées du reste du pays sont magnifiques d’intelligence visuelle.