Gilles Tourman
Les Siffleurs. Film de Corneliu Porumboiu (8 janvier 2020)
Article mis en ligne le 24 janvier 2020

par C.P.

Les siffleurs
Film de Corneliu Porumboiu.

Avec Vlad Ivanov, Catrinel Marlon, Rodica Lazar, Antonio Buil, Agustí Villaronga, Sabin Tambrea.

La commissaire Magda charge le policier Cristi d’infiltrer un groupe mafieux pour récupérer 30 millions d’euros. Il apprend à communiquer dans la langue sifflée (silbo). Un polar aussi alambiqué dans sa narration que réjouissant par ses références.

Yura Cristi débarque à La Gomera (Canaries). Ignorant qu’il est flic, Kiko le mène à Gilda qu’il connaît et aime depuis une affaire antérieure. Tous trois doivent récupérer Zsolt, qui a caché un magot de 30 millions d’euros appartenant à leur chef mafieux Paco. Leurs faits et gestes, même intimes, sont épiés par un policier de la brigade de la commissaire Magda, celle-la même qui a envoyé Cristi en infiltration. Le sachant par Cristi, qui joue double jeu, Gilda et Kiko lui enseignent la langue sifflée créée par les premiers habitants de l’île. Cristi s’installe au motel L’Opéra puis transmet à Magda ses infos sur Zsolt. Apprenant que celui-ci compte doubler Paco en fuyant avec Gilda et intéressée elle aussi par le butin, Magda fait arbitrairement arrêter Zsolt pour qu’il révèle sa cache.

Paco organise avec Cristi l’évasion de Zsolt. Il accepte d’oublier Gilda contre sa part du butin. Puis prévient Magda. Elle tend un guet-apens aux truands dans un décor de cinéma abandonné avec la complicité de Zsolt. Le jour J, Zsolt et les truands sont tués. Cristi fonce rejoindre Gilda au motel pour fuir avec elle et l’argent, dissimulé sur place, dans des matelas. Mais sur la route, il est renversé par le policier qui l’espionnait depuis le début. Ayant appris par la mère de Cristi où il est soigné, Gilda se rend à l’hôpital. En langue sifflée, elle lui donne rendez-vous à Singapour. Lui la prévient qu’elle est filée par Magda. Gilda l’abat. Cristi et Gilda se rejoignent libres et riches à Singapour.

Sibel de Çagla Zencirci et Guillaume Giovanetti (2018) nous avait fait découvrir cette incroyable et ancestrale langue sifflée destinée à franchir les montagnes et déclarée Patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco en 2009. Pour son 6ème long-métrage de fiction, Porumboiu s’y intéresse à son tour en passant de la Mer Noire à l’île de La Gomera (une des sept îles principales des îles Canaries) et du conte social au polar. Il double, qui plus est, son film d’une mise en abyme cinéma-tographique par ses multiples et malicieuses références notamment à Hitchcock, de Psychose à la Main collet qui ferme en feu d’artifice l’ensemble.

À cet égard, l’idée de cacher le magot dans un décor de cinéma abandonné est superbe. De façon plus complexe, il décline toutes les nuances qu’offrent les verbes dire, entendre, voir. Car le regard y est aussi important que l’oreille et la langue, via les cameras qui épient et le décor qui cache (les montagnes entre autre). Et si les dialogues ont une fonction essentiellement utilitaire (faire passer les infos), il revient aux silences, aux magnifiques musiques classiques et d’opéra (Carl Orff, Léo Delibes, Strauss) et à celle d’Iggy Pop comme aux gestes de transmettre les sentiments. Dès lors, on se demande à quel point cette histoire de truands et de policiers se trahissant mortellement les uns les autres et voyant in fine l’amour triompher n’est pas à suivre comme un cri d’amour de Poremboiu envers ce qui l’a nourri culturellement. Petit bémol : pourquoi a-t-il cru bon de compliquer ce passionnant hommage par une narration alambiquée dans laquelle il nous perd aussi souvent que son héros ?