Christiane Passevant
Tommaso. Film d’Abel Ferrara (8 janvier 2020)
Article mis en ligne le 24 janvier 2020

par C.P.

Tommaso
Film d’Abel Ferrara (8 janvier 2020)

Le film s’inspire seulement d’éléments de sa vie, mais on a l’impression qu’Abel Ferrara va plus loin et s’y met à nu, sans doute en raison de l’interprétation impressionnante de son comédien alter ego, Willem Dafoe. Dans un huis clos confortable, un réalisateur, ancien junkie, partage sa vie entre sa compagne, sa petite fille, l’écriture, les cours de théâtre et les réunions d’anciens alcooliques. On est bien loin de l’Addiction pour ne citer que ce film, loin des sensations brutales procurées par la drogue ou l’alcool. Le film est tourné dans l’appartement du cinéaste, avec sa famille, dans le même quartier de Rome où demeure Dafoe.

Tommaso et Nikki vivent une crise, et Deedee, la petite fille observe, elle qui danse si joliment dans le plan final, elle est aussi la filleule du comédien. Bref c’est un film entre ami.es, d’une certaine manière de l’entre soi, où la ville de Rome est filmée comme rarement, Rome et le quotidien des jolis quartiers. Pas de zone, pas de drame, un film à la fois intimiste et distant.

Ferrara prend le temps de filmer les gestes quotidiens, Tommaso prépare les repas, discute avec les gens du quartier, se balade avec sa fille au parc, toute une gamme de gestes qui étonnent si l’on songe à la part destructrice du personnage. On le voit vivre une vie apaisée après l’addiction à la came et à l’alcool, on suit ses pérégrinations journalières sur l‘écran en se demandant à quel moment il peut craquer, une situation sur le fil du rasoir. Le personnage créé par Ferrara, celui d’avant, est comme en suspens, et l’on se pose à tout moment la question du dérapage.

C’est d’ailleurs là que l’interprétation remarquable de Dafoe est impressionnante, car entre les courses chez les commerçants du quartier, l’écriture, la méditation, les cours de théâtre, son apprentissage de la langue italienne, les rencontres avec des groupes d’anciens junkies, la vie familiale régulière… s’immiscent peu à peu des cassures, les angoisses, les doutes… Peu à peu, la réalité se mêle au cauchemar et le réflexe de contrôler sa compagne n’est que l’illustration des premiers dérapages. Nikki portant n’en demande pas tant, sinon d’avoir l’espace de s’exprimer et de suivre ses envies à elle. Puis c’est au tour de la hantise du danger pour son enfant, enfin la jalousie qui émerge au détour d’un regard, d’une parole, et l’on ne sait plus si la réalité entre pour une part de vérité dans la vie de couple ou l’en éloigne.

La violence se construit sur des flashes soudains, irrépressibles, incontrôlables, c’est l’impression de ne plus être aimé, de ne plus être le centre de la famille jusqu’à la vision de la crucifixion en plein Rome, qui, dit Ferrara, viendrait du film de Scorsese, La Dernière Tentation du Christ.

Mais il y a Dee Dee qui danse merveilleusement dans le plan de fin.
Tommaso d’Abel Ferrara est sur les écrans depuis le 8 janvier.