Christiane Passevant
Knives and Skin de Jennifer Reeder (20 novembre 2019)
Article mis en ligne le 15 novembre 2019

par C.P.

Knives and Skin
Film de Jennifer Reeder (20 novembre 2019)

La disparition d’une adolescente dans une petite ville de l’Illinois remet en question toutes les valeurs affichées en surface d’une communauté. Malgré la pseudo indifférence générale, l’absence de corps suscite un malaise, sans doute latent, où se mêlent mensonges, frustrations, dénis et hypocrisie. Les seules personnes à exprimer leur inquiétude, hormis la mère anéantie et le shérif, sont les amies de Carolyn. « Je voulais [que Carolyn] représente clairement le cliché américain de la jeune adolescente en costume de fanfare pour l’ancrer dans le Midwest. Cette histoire d’une fille qui disparait après avoir été blessée est une interprétation ou une représentation féministe du cinéma de genre : Carolyn est à la fois un zombie, puisque son corps veut revenir à la vie, et un fantôme qui vient hanter la ville et ses habitants. Mais elle n’est ni effacée, ni même effaçable. Cette mort qui n’a pas de sens, c’est un appel à l’action pour les femmes — un cri de guerre puissant. » Par ailleurs, Jennifer Reeder évoque l’influence de David Lynch qui excelle à jouer avec les non dits de la société états-unienne. Lynch est né dans le Montana et son film, Twin Peaks. Fire Walk With Me, est situé dans la région.

Dans Knives and Skin, les ados se cherchent et les adultes craquent. Au début du film, Carolyn semble décider de sa sexualité et le fait savoir au garçon qui l’accompagne ce soir-là, mais ses conditions le déstabilise quelque peu, d’autant qu’elle change finalement d’avis malgré sa promesse, « c’était il y a cinq minutes et maintenant c’est fini ». Ce qui peut paraître comme une attitude capricieuse est en fait un besoin d’affirmation et une réaction de colère devant l’attitude attendue, convenue de la part d’une adolescente. La sensation d’enfermement dans une petite ville états-unienne y est certainement aussi pour quelque chose. Knives and Skin est « un film où l’horreur réside dans la violation du consentement, avec l’idée que c’est une forme d’horreur à laquelle de nombreux adolescents sont confrontés chaque jour. Ils essayent juste de survivre au quotidien, pendant que les adultes autour d’eux ignorent leur devoir au moment où ils devraient les protéger. »

Comme le remarque la réalisatrice, les rôles semblent inversés, certes les adolescent.es sont en crise de passage à l’âge adulte ( ?), mais les parents paraissent absolument immatures, dépassés et en total décalage avec leur rôle supposé de protection vis-à-vis des enfants. Il y a la « mère en deuil, et je voulais vraiment dépeindre les extrémités de son deuil, jusqu’à ses aspects les plus douteux comme lorsqu’elle cherche à toucher le garçon dont sa fille a été proche. Il y a aussi une femme qui ment à son mari et à ses enfants. Et une autre qui en a fini avec la maternité, et qui n’a pas su relever les défis de sa vie, ni revenir à une vie normale. J’ai voulu faire un film féministe autour d’une jeune fille morte et de femmes proches du point de rupture, qui suscitent une forte empathie. »

Également inspirée par la peinture et la photographie, Jennifer Reeder revendique une « sensibilité à la fois féminine et féministe » dans sa démarche cinématographique, originale et étonnante.
Une cinéaste à découvrir absolument, un film à voir le 20 novembre.