Gilles Tourman
Oleg de Juris Kursietis (30 octobre 2019)
Article mis en ligne le 29 octobre 2019
dernière modification le 6 octobre 2019

par C.P.

Oleg
Juris Kursietis (30 octobre 2019)

Garçon boucher, Oleg quitte sa Lettonie pour Bruxelles, espérant une vie meilleure. Viré suite au mensonge d’un collègue, il tombe entre les mains d’Andrzej, petite frappe polonaise. Par delà son cruel aspect social, un film d’une richesse symbolique foisonnante et édifiante.

Étendu sur la neige lettone, Oleg s’interroge sur le sacrifice du Christ et chute sous la glace. Introspection. À Gand, Sergueï l’accueille et lui trouve un emploi de boucher. Un collègue polonais, Krzystof, se blesse et l’accuse. Viré, Oleg est récupéré par le “chef” de Krzystof, Andrzej (à qui il a dit la vérité) et son amie Malgosia. Andrzej l’intègre à son équipe pour retaper une maison. Paumé, Oleg se rend à la cathédrale Saint-Bavon. Andrzej ne le payant pas, il fuit à Bruxelles où il échoue dans une soirée privée entre comédiens. Il y rencontre Zita. Il lui laisse croire qu’il est de la troupe. Après avoir fait l’amour chez elle, il lui dit la vérité. Elle le vire. Oleg re-tourne chez Andrzej qui en fait son homme de courses.

Oleg vole dans un magasin pour se faire arrêter. En vain. Sans issue et Andrzej lui offrant un faux passeport polonais, il feint de s’intégrer. Déjà caractériel, Andrzej menace Oleg sous les effets de l’alcool et le fait embaucher dans une socié-té de taxis en vue de la dévaliser. Oleg réussit à appeler sa grand-mère en Pologne et lui demande d’alerter la police belge. Malgosia voulant le quitter, Andrzej la brutalise et l’emmène inerte malgré l’intervention d’Oleg. Il est interpellé alors qu’il fuit avec Krzystof, Andrzej venant de braquer le dépôt. Innocenté, Oleg prend un billet pour Riga. Se promenant, il découvre Malgosia dans la vitrine d’une maison du sexe. Il se revoit sous la banquise, sort de l’eau et embrasse une icône tendue par un pope.

Pour son second film, inspiré de l’histoire vraie d’un travailleur étranger, le réalisateur de Modris (2012) réussit un film lumineux par sa sombreur ! Détournant la mystique christique de l’agneau sacrificiel, notamment en milieu orthodoxe, il nous offre un pamphlet contre la soumission aux autorités (religieuse, administrative, sociale, etc). À l’épaule ou fixe, sa camera décline avec talent tout le panel des plans et cadrages possibles, créant un rythme vif, quasi documentaire. Et les couleurs (ocre, bleu, blanc) s’unissent par une même tonalité blafarde, en phase avec le récit.
Même l’Espérance est battue en brèche : en fuyant, Oleg et Malgosia sont condamnés à s’enfermer lui dans ses dettes, elle dans la prostitution. Un étouffement intelligemment illustré par le format carré de l’image.

Il est vrai, dans ce monde, que ce soit pour travailler ou manger, la chair n’est que de la viande (Oleg est boucher). Même l’acte sexuel entre Oleg et Zita répond à la pulsion bien plus qu’au désir. Et si l’amour est absent, la fausseté est partout, jusque dans le verbe : faux papiers, faux aveux (aux policiers), faux témoignage (Krzystof), mensonge par silence d’Oleg à Zita. Le sublime polyptique des Van Eyck L’adoration de l’agneau mystique où “le Christ ne souffre pas” est de la même engeance illusoire que l’icône tendue par le pope au docile agneau Oleg dans la séquence finale. On en ressort avec la conviction que la seule vérité menant à la Délivrance est de briser nos jougs intérieurs. Un sacrifice relevant de la volonté et de la conscience individuelles. En ce sens, Oleg est un film d’une mystique laïque libératrice.