Christiane Passevant
Synonymes de Nadav Lapid (27 mars 2019)
Premières impressions
Article mis en ligne le 29 mars 2019

par C.P.

Un jeune Israélien arrive à Paris, avec l’espoir que la France et la langue française le sauveront de la folie de son pays. Synonymes, Ours d’or au festival de Berlin, est un film qui suscite le débat, les impressions sont polémiques et les avis tranchés.

Nadav Lapid réussit à présenter des personnages n’éveillant aucunement l’empathie, qui, au demeurant, tendent un miroir aux sociétés israélienne et française, c’est dérangeant. D’une part, il y a Yoav, traumatisé par un système dont il veut s’échapper et, d’autre part, deux personnages, Caroline et Émile, qui s’ennuient dans leur confort bourgeois. Les trois semblent vivre dans une sorte de dérive, faite de vacuité pour le couple, et de colère pour Yoav.

Synonymes ou le film de la discussion, dans tous les cas, car il ne laisse pas neutre et donne une vision toute personnelle de la France. La séance « d’intégration » pour étrangers est un véritable morceau d’anthologie : chanter la Marseillaise, savoir le nom des présidents de la Ve République et se souvenir que « le coq est français parce qu’il est courageux, parce qu’il chante et se lève tôt »… Grande leçon ! Yoav veut à tout prix s’approprier la langue française en répétant les mots et leur signification, de manière quasi obsessionnelle ; c’est une autre facette de la nécessité pour lui de rompre avec ses origines. Il refuse de parler l’hébreu moderne pour achever une rupture qu’il considère nécessaire dans sa démarche de couper les ponts avec Israël. À son arrivée, le vol de son sac et de ses vêtements, le laissant complètement nu, est symbolique du dépouillement total de son identité.

Nadav Lapid manie sans concession la critique de l’État israélien, et de ses fondements mêmes après sa création en 1948. Il exprime ce que nombre de jeunes, et moins jeunes (sur plusieurs générations), ont dit ou disent, que ce soit après 1967 (guerre de Six jours), 1973 (guerre du Kipour/Ramadan), 1982 ou encore au moment de la première Intifada (1987). Le sauve-qui-peut évoqué par Yoav dans ces accès de révolte, se retrouve dans les propos de Michel Warschawski (A tombeau ouvert. La crise de la société israélienne [2003] et Programmer le désastre : La politique israélienne à l’oeuvre [2008]), ou encore dans ceux d’Eyal Sivan à propos de l’idéologie qui sous-tend le système étatique israélien. L’armée est un passage obligatoire à partir 18 ans et renforce à coup sûr la peur de l’Autre, instillée dès le jardin d’enfants : ("Nous sommes entouré.es d’ennemi.es et il en existe à l’intérieur, faisant référence aux 20 % de la population palestinienne-israélienne).

Le côté « conquérant », puis cassé de Yoav illustre bien les conséquences psychologiques engendrées par un système, où il n’est pas envisageable de perdre. L’abandon du yiddish (langue des vaincu.es et des victimes du génocide) et l’adoption de l’hébreu moderne pour créer une rupture avec une certaine forme de judéité est symbolique de cet enfermement, auquel il est difficile d’échapper, ou même de contourner. Le film de Dalia Hager et Vidi Bilu, Une jeunesse comme aucune autre (2005), illustre l’impact de l’armée sur les mentalités des soldats et soldates, comme sur le personnage de Yoav dans Synonymes.

C’est vrai qu’il n’est guère sympathique Yoav, il est si tendu qu’on s’attend à tout moment le voir péter un câble, Et il ne se contente plus du dédouanement du « Shoot and cry » de Valse avec Bachir de Ari Folman (2008). Nadav Lapid parle directement du Betar en montrant les attitudes brutales de certains de ses membres et leur idéologie.

Quant aux deux ami.es bourges, assez fades, Yoav les intéressent par son côté naïf et sauvage. Il représente une forme d’aventure qui les divertit un temps, mais Caroline s’en lasse très vite en laissant tomber un « dommage » indifférent lorsque Yoav passe les bornes durant un concert. Synonymes est en partie basé sur l’expérience personnelle de Nadav Lapid et le jeu de son acteur, Tom Mercier, y ajoute une touche d’émotion imprévue et de véracité impressionnante.

L’originalité des axes de prises de vue, la caméra qui semble faire corps avec Yoav, adopter son regard sur la ville, le rythme du montage, font de Synonymes un film qui peut être déroutant, en même temps qu’absolument passionnant.