Christiane Passevant
Sibel de Guillaume Giovanetti et Çağla Zencirci
Conte et émancipation
Article mis en ligne le 7 mars 2019

par C.P.

Sibel
Film de Guillaume Giovanetti et Çağla Zencirci (6 mars 2019)

Dans un village isolé dans les montagnes, au Nord de la Turquie, vit Sibel, avec son père et sa sœur. Bien que muette, la jeune femme communique avec sa famille et les gens du village dans une langue ancestrale, la langue sifflée.

Ainsi le film s’ouvre sur un prélude expliquant le processus des sons. De toute évidence, cette langue, si elle n’est pas répandue, existe encore en Turquie, dans région de la Mer Noire et, pour Sibel, cela signifie qu’elle peut s’exprimer et partager avec les autres. La langue est un sujet passionnant et en étudier une forme très particulière, la langue sifflée, a quelque chose de fascinant. Selon les sons et la façon de les moduler, elle exprime un langage ayant son vocabulaire et ses nuances dans tout un panel de la communication.

Sibel est une jeune femme éprise de liberté, chaque jour, après le travail dans les champs, elle part en forêt chasser, ou plutôt elle traque sans relâche un mythe, un loup qui soi-disant rôde dans la forêt et fait l’objet de fantasmes et de craintes des femmes du village.

Un loup ? Le récit semble dériver alors vers une fable moderne, fantastique, car la jeune femme mutique, rejetée par la population du village, sillonne la forêt à la recherche de traces laissées par le loup mythique, menace pour les femmes se rendant sur un certain rocher pour allumer un feu, annonciateur de noces. La légende est assez claire, les femmes sont en danger dans la forêt, mais Sibel brave l’interdit et espère, en chassant le fameux loup gagner l’estime de son village.

Or, durant l’une de ses randonnées, elle croise un fugitif hirsute, sur la défensive et proche d’un animal. On pourrait soudain penser que le film est une transposition contemporaine du Petit Chaperon rouge, sauf que Sibel est armée. Mais non, en fait l’homme est blessé et fuit on ne sait trop quoi… Soigné et caché dans un abri forestier par la jeune femme, l’homme pose alors un autre regard sur elle. En revenant au village, elle rencontre son père et des policiers qui recherchent, selon leur dire, un dangereux « terroriste » qui s’avère être un réfractaire refusant le service militaire ! « Je me bats pour moi, pas pour un État ! » ; c’est logique n’est-ce pas… Mais il est intéressant de voir qu’un réfractaire est un « terroriste » aux yeux des « forces de l’ordre » qui le recherchent.

Présente dans tous les plans du film, Sibel (extraordinaire Damla Sönmez) est la figure même de la rebelle refusant de se plier aux normes et aux coutumes. D’ailleurs, n’est-elle pas déjà marginalisée par le village ? Vivant dans son monde à elle, avec ses propres codes et ses rêves, elle participe cependant à la récolte du thé et fait fi de l’agressivité des femmes qui la frappent et la traitent de putain. Elle prend alors la résolution d’affronter le village, de pousser sa sœur à partir faire des études plutôt que de se marier, et d’affirmer ce qu’elle est : une femme aspirant à l’émancipation et déterminée quoiqu’en dise les rumeurs et les traditions.

Sélectionné dans la section longs métrages en compétition lors du festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier (CINEMED 2018), Sibel est une très belle fable sur l’émancipation des femmes, tournée dans un paysage magnifique, avec des comédien.nes formidables.

Sibel de Guillaume Giovanetti et Çağla Zencirci, sortie nationale le 6 mars 2019)