Christiane Passevant
Avant l’aurore. Film de Nathan Nicholovitch (19 septembre 2018)
Article mis en ligne le 28 septembre 2018

par C.P.

Proche du documentaire, Avant l’aurore de Nathan Nicholovitch livre une vision brutale du Cambodge d’aujourd’hui, toujours hanté par un passé tragique : la colonisation, les guerres civiles et le génocide perpétré par les Khmers rouges. Prise en tenaille par son histoire et le chaos actuel, dans lequel les institutions sont absentes sinon corrompues, la population a malgré tout la volonté de survivre. Mais à quel prix ?

Encouragé par un régime autoritaire, un libéralisme des plus sauvages règne avec le commerce d’êtres humains, la prostitution des femmes et des enfants… Le nombre des femmes prostituées serait passé de 6 000 à 60 000. Dans un pays où la misère touche la majorité de la population, le tourisme sexuel est lucratif pour certains et les parents vendent leurs enfants à des proxénètes, souvent des anciens Khmers rouges reconvertis au commerce des êtres humains.

« À mon arrivée à Phnom Penh, [explique le réalisateur] j’ai pris la ville de plein fouet... Ses odeurs, sa langueur, son chaos... Des enfants en guenilles mendiaient, des hommes dormaient sur leur mototaxi, des grand-mères regardaient dans le vide. Une animation foisonnante qui, brutalement, au détour d’une rue, faisait place au vide et à l’obscurité - des appartements aux fenêtres aveugles - comme des traces de Phnom Penh vidée de ses habitants en avril 1975. »

Avant l’aurore de Nathan Nicholovitch nous plonge directement dans ce quotidien dur et sombre, avec pour guide Mirinda, un Français travesti qui se prostitue et vit dans le quartier De River Side, lieu des bars et du racolage. David D’Ingeo incarne incroyablement Mirinda dans son errance et joue étonnamment dans son rapport au corps. C’est un mélange de Denis Lavant et de Iggy Pop, sans aucune limite dans l’expression, ce qui renforce l’impression chaotique du film.

De nombreux personnages se croisent, les Khmers, les mafieux, les Occidentaux des ONG, du Tribunal international, les touristes attirés par un paradis peu cher, les marginaux, tous et toutes existent, même si rien n’est dit directement, on devine les fêlures, le vécu par un regard, une attitude, une parole, un geste…

La trame du film est la violence au quotidien, banalisée, notamment à l’encontre des enfants qui deviennent de la marchandise. Au Cambodge, une enfant de 12 ans comme la petite Panna « côtoie » la prostitution qui est partout visible. Destinée elle-même à la prostitution, Panna choisit de suivre Mirinda, car elle décèle chez cet homme travesti quelque chose d’humain et de généreux, dans un monde qu’elle juge mauvais. Elle se réfugie tout d’abord dans le mutisme, se cache d’instinct comme un animal, s’inventant un monde onirique habité par un fantôme et un vieillard. Sa voix off à la fin du film est bouleversante.

Avant l’aurore de Nathan Nicholovitch secoue, impressionne par la manière d’aborder plusieurs problématiques, sans juger. C’est un film fort et juste, un film politique et de réflexion, qui montre une réalité sans concession ni voyeurisme.