Christiane Passevant
La favorite. Film de Yourghos Lanthimos
6 février 2019
On-line gesetzt am 3. Februar 2019

von Wo

L’histoire se déroule au début du XVIIIème siècle, pendant la guerre entre l’Angleterre et la France. À la cour de la reine Anne, on ne se préoccupe de la guerre que pour faire avancer les intérêts de chacun des deux clans opposés, les Whigs et les Tories. Sinon la mode est aux courses de canards, au jeu et à comploter. Trois femmes s’affrontent dans le palais, la reine, sa favorite — Sarah, Duchesse de Marlborough — qui semble tenir les rênes du pouvoir, et une nouvelle venue — Abigail Hill — cousine déclassée de Sarah, que celle-ci prend tout d’abord sous sa protection, pensant s’en faire une alliée.

Le réalisateur a peut-être pris quelque liberté avec les faits historiques, mais si peu et qu’importe, pour faire de Sarah une femme forte, maîtresse de ses choix, qu’ils soient politiques ou sexuels, tandis que la reine, qui a mis au monde dix sept enfants, tous décédé.es, se console en remplaçant le manque de progéniture par des lapins. Toutefois si la reine Anne, certes de santé fragile et de caractère instable, lui abandonne souvent les décisions du royaume, le caprice peut changer la donne.

Lorsque Abigail arrive à la cour, elle fait très vite connaissance avec la violence des rapports à tous les niveaux de l’échelle sociale représentée dans le palais, depuis les cuisines jusqu’à l’entourage du trône. Sarah, voulant garder les mains plus libres pour exercer le pouvoir, se sert d’Abigail, mais celle-ci apprend vite à manœuvrer dans les coulisses en jouant la parfaite innocente et, peu à peu, elle la confiance de la reine. C’est en effet pour elle l’opportunité de renouer avec ses racines aristocratiques perdues. Sarah préoccupée des enjeux politiques de la guerre, et sans doute trop confiante de son influence sur la reine, ne réalise que tardivement les manigances de sa cousine pour lui faire perdre son aval sur la souveraine. Le pouvoir, aussi illusoire soit-il, est au centre du récit, illustré par l’ambition, la fourberie et la cruauté des deux femmes.

Après Canines et The Lobster, Yourghos Lanthimos réalise une fresque historique grandiose en montrant la déliquescence de la monarchie, symbolisée par la reine Anne — interprétée sans fards par l’étonnante Olivia Colman —, une femme isolée, souffrant de la goutte, s’ennuyant sur son trône qui lui échappe dans la guerre des clans sévissant à la cour, mais qui a tout de même le pouvoir. Aucune ellipse dans cette description de fin de règne, ni dans le langage d’ailleurs, où les jeux de dupes et la corruption s’en donnent à cœur joie dans une cour parasite : c’est une satire du pouvoir, où la favorite, campée par Rachel Weisz, a pour un moment tout pouvoir sur la reine, la réconforte dans tous les sens du terme et la manipule pour ses propres intérêts.

L’arrivée d’Abigail, interprétée par une Emma Stone feignant à ravir la modestie, va très vite exacerber les ambitions des deux femmes. Le va et vient entre dominantes et dominées est présent durant tout le film, se pratiquant, selon les stratégies, dans tous les domaines, trahison, sexe, poison, humiliations, chantage… Les femmes occupent les coulisses du pouvoir et en tirent les ficelles, quant aux hommes, ils ont, dans ce film, un rôle secondaire, celui de pions.

Yourghos Lanthimos offre dans ce film des images d’une grande beauté, dont l’esthétique n’est pas sans rappeler certains films de Peter Greenaway (Drowning by Numbers [1988] — notamment dans la scène du jeu de massacre avec les pommes —, ou Le Cuisinier, Le voleur, sa femme et son amant [1989], et peut-être plus encore le mordant Meurtre dans un jardin anglais [1982]). Le jeu des comédiennes, dans un trio infernal, est étourdissant, de même celui des comédiens expriment la cruauté, l’humour caustique en même temps que la décadence de la classe dirigeante. Une merveille de film dont le dernier plan est une surprise.

La Favorite est sur les écrans le 6 février.