Christiane Passevant
Entre les frontières. Film d’Avi Mograbi
Sortie nationale : 11 janvier 2017
Article mis en ligne le 2 janvier 2017

par C.P.

Le nouveau film d’Avi Mograbi, Entre les frontières, s’inspire du Théâtre de l’opprimé. Avec le metteur en scène Chen Alon, il questionne le statut de réfugié.e en Israël, c’est-à-dire le rejet et la discrimination vis-à-vis de personnes non juives qui ont fui la guerre et les persécutions de leur pays d’origine, principalement le Soudan et l’Érythrée.

Depuis des années, le réalisateur poursuit un travail de documentariste qui remet en cause les mythes fondateurs d’Israël. Qu’il s’attaque à l’occupation militaire et la violence à l’encontre de la population palestinienne, ou aux pratiques, tout aussi violentes, des autorités, consistant à garder des réfugié.es dans des camps qui sont des zones de non droit, Avi Mograbi s’efforce de susciter une prise de conscience de la société israélienne en regard de situations inacceptables. Quelle est, par exemple, la différence entre ces migrants africains et l’exil des populations juives persécutées ?

En Israël, il y a 50 000 demandeurs d’asile africains. Israël est signataire de la Convention de 1951 relative au statut des réfugié.es. Or, cette Convention doit s’appliquer de manière universelle, aux non juifs également. Mais le gouvernement, embarrassé par cette immigration qui s’accroît et rendu paranoïaque par une « menace démographique », n’a rien trouvé de mieux que de les parquer dans le camp de rétention de Holot, en plein désert du Néguev, espérant sans doute les pousser à un retour dans leur pays d’origine.

Avi Mograbi s’empare de cette problématique et, avec le metteur en scène Chen Alon, propose à des immigrés du camp de Holot de participer à un atelier théâtre et de raconter leur histoire selon les techniques du Théâtre de l’opprimé, mises en pratique par Augusto Boal dans les années 1970, en Amérique latine.

Le film commence avec la représentation de la dictature, en l’occurrence une chaise qu’occupe différents protagonistes qui s’auto déclarent ainsi dictateur : le siège devenant le pouvoir. C’est une manière d’exprimer l’oppression vécue dans leur pays, le danger qu’engendre une expression dissidente ou simplement différente. Le réalisateur entre lui-même dans le cadre et devient ainsi l’un des acteurs du film, de même que le metteur en scène Chen Alon qui incarne la position de l’État face aux exilé.es. « Ici, c’est un État juif » déclare Alon, qui ajoute « les conventions internationales, c’est juste sur le papier, elles sont écrites, mais non appliquées ». Le résultat, c’est le camp de Holot où sont relégué.es les exilé.es dans l’attente d’un statut, pour certains depuis 7 ans.

C’est là que réside le problème, le camp de Holot et ce qu’il représente : Entre les frontières. Et Mograbi d’expliquer : « nous vivons ici en Israël la même persécution que d’où nous venons. » En ajoutant : « Israël est un pays raciste où la question de la pureté de la race est sans cesse posée. Accepter de donner un vrai statut à ces réfugiés africains, c’est prendre le risque qu’ils restent s’installer chez nous. En effet, à moins que la situation ne s’améliore comme par miracle au Soudan, ils feront leur vie en Israël. Ils tomberont amoureux d’Israéliennes, ils auront des enfants… Ces enfants seront des métisses et dans mon pays, c’est un problème. »

Avec ce film, Entre les frontières, Avi Mograbi réalise encore une fois un film direct, sans concessions, véritable coup de poing dans la bonne conscience internationale.