Francis Gavelle
Personal Shopper : de l’art des récurrences et de la nouveauté
Article mis en ligne le 19 décembre 2016
dernière modification le 24 décembre 2016

par C.P.

© Carole Bethuel

Olivier Assayas aime filmer Paris, l’activité des milieux professionnels, les vies mondialisées de celles et ceux dont l’existence oscille entre réussite sociale et précarité bohème. De la même manière, Olivier Assayas aime précipiter, au travers de personnages, des actrices étrangères dans des « univers hostiles made in France » : de Maggie Cheung, star du cinéma de Hong-Kong, confrontée à un tournage en déroute (Irma Vep, 1996), en passant par Connie Nielsen, à l’époque nouvel atout d’Hollywood, prise aux filets de transactions opaques entre holdings financières transnationales (Demonlover, 2002), et aboutissant, aujourd’hui, à Kristen Stewart, égérie qui réconcilie cinéma d’auteur et production mainstream, en charge de la garde-robe d’une icône de la jet-set — elle est son Personal shopper — et s’activant entre exigences de cette dernière et desideratas des maisons de couture.

Tout comme, au cœur d’un même film, Olivier Assayas peut s’ingénier à contraindre le corps de son héroïne, pour mieux le libérer plus tard dans le récit. Ainsi, subtile résonance, encore, entre deux œuvres, Maggie Cheung doit-elle subir, dans Irma Vep, un désagréable essayage de combinaison en latex, tenue emblématique du personnage, avant de revêtir, de sa propre initiative cette fois-ci, le costume noir, pour une escapade nocturne et transgressive dans l’hôtel où elle réside ; Kristen Stewart répond-elle, ici à l’exigence d’une créatrice de mode, qui la force à essayer, avant achat, un bustier qui comprime sa poitrine, pour ensuite, de retour chez celle qui l’emploie, le porter sans contrainte, au cours d’une nuit de plaisir solitaire dans les draps d’une intimité autre que la sienne.

Mais évoquer ces récurrences dans le cinéma d’Olivier Assayas suffit-il à circonscrire ce nouvel opus ? La réponse est évidemment négative, aucune mention n’étant faite, jusqu’ici, de la présence fantomatique de Lewis, le frère de Maureen (Kristen Stewart), avec lequel celle-ci tente d’entrer en contact, suite à sa récente disparition. Et, aussitôt, de se demander, prolongeant ainsi le jeu des parallèles entre les films, si la
« figure » du fantôme apparaît, pour la première fois, dans la filmographie de l’auteur. On pourra répondre qu’il n’en est rien, en se rappelant les films « naturalistes » (au sens chronique du quotidien) du réalisateur, dans lesquels des personnages disparus viennent hanter vivants et lieux, le temps que s’accomplisse le travail de deuil.

Ainsi, d’Adrien Willer (François Cluzet), écrivain malade en quête de reconnaissance dans Fin août, début septembre (1999) ou d’Hélène Berthier (Edith Scob), aïeule préparant sa succession dans L’heure d’été (2008), sans négliger Wilhelm Melchior, dramaturge et mentor d’une actrice (Juliette Binoche) désormais auréolée de gloire, dans Sils Maria (2014). Mais, si ce dernier film entretient — en dehors de l’apparition de Kristen Stewart, dans l’univers du cinéaste — un lien particulier avec Personal shopper, c’est parce qu’il met en œuvre une figure de disparu, non incarnée par un acteur dans une première partie du film : de fait, le décès de Wilhelm Melchior est annoncé dès le début du récit ; tandis que celui de Lewis se produit avant même que le récit ne commence. Et c’est grâce à cette éviction narrative que peut se jouer, nouveauté chez Olivier Assayas, la dimension « cinéma de genre », emprunté par le versant fantastique du film. Une dimension, qui confrontera le quotidien de Maureen aux forces occultes et aux communications virtuelles. Une dimension, qui offrira au public une expérience, visuelle et romanesque, tout aussi déroutante que fascinante.