Christiane Passevant
Pearl. Film d’Elsa Amiel
30 janvier 2019
Article mis en ligne le 3 février 2019

par C.P.

« Avec le bodybuilding, je tombais dans un monde d’apparence et d’abnégation, qui m’attirait par ses paradoxes, un monde d’extrêmes, sans cesse confronté à la limite de l’humain, qui provoque attirance et répulsion. Un monde où le corps est roi et qui touche à quelque chose qui nous dépasse. » Par ces mots, Elsa Amiel explique non seulement son attirance pour ce type de performance, mais surtout décrit la dimension originale du film comme la rareté du sujet. L’univers du bodybuilding au féminin n’est en effet guère évoqué au cinéma, même dans les documentaires, ces derniers traitant plutôt du bodybuilding au masculin, comme si l’intérêt des femmes dans ce domaine avait quelque chose de déplacé, une attirance « qui ne se fait pas ». La réalisatrice s’attarde donc sur une matière à la fois « complexe et terriblement cinégénique qui, en plus, [lui] a donné envie de questionner la norme, à travers un personnage féminin, une héroïne de notre époque. »

C’est un point essentiel du film qui, grâce au personnage principal de Pearl, touche au patriarcat exigeant des normes depuis les origines, même si certaines circonstances ont pu générer une lente et modeste évolution. Si l’on parle des origines, on pense évidemment aux amazones refusant la domination masculine. Pearl d’Elsa Amiel brosse justement le portrait d’une femme ayant choisi le bodybuilding pour affirmer son autonomie, et qui se présente à la compétition pour le titre prestigieux de Miss Heaven. Ce faisant, elle est prisonnière de règles strictes pour obtenir le corps d’athlète exigé par la discipline, la contraignant de se plier aux normes qui font d’elle un objet, une sculpture vivante, normes décidées par son entraineur et la participation au concours.

Dès les premières images, la réalisatrice utilise presque uniquement de très gros plans, une sorte de découpage du corps de l’athlète, existant en fonction d’une matérialité propre à la représentation de cette discipline, entrainement poussé à l’extrême, surveillance incessante du poids et observation de règles incontournables. Dans le regard de l’entraineur, l’image du corps fantasmé de Pearl représente pour lui un enjeu pour sa réussite personnelle. Dès les premières séquences du film, on voit pourtant la peau, la sueur, la douleur, le sang et ça n’a rien d’une image fantasmée. D’un autre côté, si l’on comprend peu à peu que Pearl a fui son rôle assigné de femme et de mère, elle a toutefois reconstruit une autre forme de femme-objet, une norme similaire dans le fond, même si celle-ci est différente dans la forme. Là intervient à nouveau la relation normée par la domination masculine.

Tout semble cependant fonctionner dans le couple entraineur et entraînée docile dans le but de remporter la compétition, jusqu’à ce qu’un bug intervienne dans le dernier round avant le concours. L’ex-mari de Pearl débarque avec leur fils, qu’elle n’a pas vu depuis quatre ans, dans l’hôtel réservé aux athlètes participant au concours…

Le film décrit dans les moindres détails la préparation du corps, les gestes et les pratiques nécessaires au bodybuilding. La démarche de la réalisatrice de mêler ainsi genre documentaire et fiction offre certainement une vision différente du culturisme au féminin et souligne aussi une ambiguïté qu’elle exprime à propos du film : « J’avais envie d’explorer les différentes formes de la féminité, la beauté, l’apparence, la soi-disant faiblesse, la maternité... Et je voulais aussi approfondir la thématique du corps, la question de sa représentation. » Ce qui évidemment pose la question : « Comment vit-on exclusivement par, pour et à travers son corps ? » Ces images de femmes, semblables à des superwomen, provoquent une sensation de malaise en même temps qu’elles fascinent. Son fils lui demande d’ailleurs si elle est aussi forte que Spiderman, « plus » répond-elle, comme si elle voulait par ce mot combler sa longue absence auprès de l’enfant.

L’un des enjeux du film est aussi « d’inscrire une autre image de la femme, loin des diktats et des injonctions habituelles de la société vis-à-vis de la féminité. Comment sort-on de toutes ces injonctions qui […] sont faites tout au long de [la] vie ? » Car les vieux clichés sont présents : les hommes se doivent d’être fort et les femmes d’être jolie. Dans le film, les rôles sont parfois inversés — des hommes pleurent — et Pearl est celle qui fait ses choix.

Pearl d’Elsa Amiel est sorti en salles depuis le 30 janvier.