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Nestor Potkine
L’effondrement des sociétés complexes
Joseph A. Tainter
Article mis en ligne le 11 novembre 2014
dernière modification le 29 septembre 2014

par C.P.
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« Le déclin de l’Empire romain est, en Occident, l’exemple le plus connu d’effondrement […]. Pourtant, ce n’est qu’un cas parmi d’autres, même s’il s’agit d’un cas particulièrement spectaculaire d’un processus plutôt courant. L’effondrement est une caractéristique récurrente des sociétés humaines. »

Un livre qui commence par une idée aussi pugnace ne peut pas être inintéressant. L’effondrement des sociétés complexes de Joseph A. Tainter, Le Retour aux Sources, vaut largement que l’on ignore son style pesant. De fait, la discussion de la mortalité des civilisations date de bien plus tôt que Paul Valéry, et, de nos jours, et inspire, entre autres, metteurs en scène et auteurs de science-fiction.

L’histoire récente comme l’actualité prouvent sa pertinence, et surtout que la modernité ne vaccine pas contre la décomposition. L’Union soviétique et l’Allemagne de l’Est volatilisées ; les Etats ex-colonisés à des stades variés de putréfaction, Côte-d’Ivoire, Somalie, Lybie ; les fourmilières renversées par la stupidité étatsunienne, Irak ou Afghanistan : les exemples abondent. Prudent, Tainter les évite. D’autant que son érudition lui permet de jongler avec des cadavres aussi variés que l’empire Zhou occidental (mais si, voyons, celui qui commence à partir de 1122 av.JC), la civilisation harappéenne (Mohenjo-Daro et Harappa, allez, disons 2400 av.JC), la ribambelle de civilisations, d’États et de dynasties de la Mésopotamie, l’Égypte ancienne de la première à la sixième dynastie, l’empire hittite, la civilisation minoenne, la civilisation mycénienne, l’empire romain d’Occident (bien sûr), les Olmèques, les Basses-Terres Mayas classiques (je cite verbatim), les Hautes-Terres mésoaméricaines (Tehotihuacan, par exemple), Casas Grandes, les Chacoans, les Hohokams, les Woodlands orientales, les empires Huari et Tiahuanaco, les Kachins et les Iks.

Une remarque utile aux anarchistes

Tainter commence son livre par le recensement (énorme) et la critique (féroce) des hypothèses déjà proposées pour l’effondrement des sociétés complexes. Souvent absurdes et/ou vagues, et/ou pseudo-profondes et/ou racistes et/ou biologisantes : la virilité cédant la place à la féminisation (cette hypothèse souvent à peine déguisée par l’accusation de l’amollissement par le luxe), l’épuisement de l’élan vital, les innombrables variations sur la perte de la pureté du sang, de la Providence, de l’idéalisme, de la foi, du patriotisme, de la vertu, etc. Parfois précises : l’épuisement dû à la ponction fiscale excessive, et les variations sur les catastrophes écologiques. Plus intéressante pour nous, sa critique de l’hypothèse marxiste/gauchiste. Les sociétés meurent quand elles sont trop injustes : elles s’écroulent alors, minées par leurs contradictions internes. Tainter répond, avec une stupéfiante franchise pour quelqu’un qui n’a rien d’anarchiste : toutes les sociétés sont injustes. Toutes sont édifiées sur des contradictions injustes, toutes sont inégalitaires et dans toutes les pauvres sont exploités.

Jusque-là, la doxa anarchiste applaudit des deux mains. Mais Tainter tire ensuite une conclusion inévitable. Puisque l’injustice et l’inégalité sont présentes dans toutes les sociétés, elles ne peuvent pas expliquer la différence entre celles qui s’effondrent et celles qui se transforment lentement ! Constatons d’ailleurs que les révolutions qui réussissent, au moins temporairement, ne sont jamais simplement des révolutions où le peuple en a marre. Le peuple en a toujours marre. C’est quand les élites elles-mêmes en ont marre, que les choses s’accélèrent. Quatre exemples aveuglants : la révolution française, la révolution russe, la « révolution » états-unienne, et l’effondrement de l’Union soviétique. Seules exceptions à cette règle, les révolutions qui réussirent, au moins temporairement, sans que les élites s’en mêlent, ont été les révolutions anarchistes : l’Espagne et l’Ukraine. Dans les deux cas, les « élites » franquistes et bolchéviques se chargèrent de leur faire la peau.

La thèse finale

Tainter consacre la moitié de son livre à démolir les livres qui ne proposent qu’une seule cause aux effondrements. Après quoi il propose à son tour une seule cause… Constatons toutefois qu’elle est riche, flexible, et solide. La loi des rendements décroissants. Les sociétés, civilisations et États s’emparent d’abord des solutions et des ressources faciles. Celles-ci mènent au succès et donc à l’expansion. Mais l’expansion, dans la quantité, l’espace, la durée contraint à aller chercher les solutions difficiles et les ressources coûteuses. Jusqu’au point où des résultats minimes ne peuvent être obtenus qu’à des prix exorbitants : on pense à l’armée américaine en Irak ou soviétique en Afghanistan. C’est cependant là un résumé injustement bref d’une thèse très documentée, argumentée et détaillée, dont bien des éléments mériteraient d’être débattus et analysés.



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