DIVERGENCES 2
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Christiane Passevant
Les excès du Genre. Concept, image, nudité
Geneviève Fraisse (Lignes)
Article mis en ligne le 11 novembre 2014
dernière modification le 21 octobre 2014

par C.P.
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« Les études nées avec le féminisme des années 1970 ont travaillé doublement, à partir de la pensée de l’émancipation des femmes, et avec l’analyse de la domination masculine. Les deux se mélangeaient, et pour bien distinguer ce qui ferait rupture, ce qui accompagnerait le mouvement politique de libération des femmes, l’idée de se déprendre de la nature (la contraception et l’avortement jouent un rôle fondamental) est essentielle. » Geneviève Fraisse, Les Excès du genre. Concept, image, nudité.

Le nouveau livre de Geneviève Fraisse soulève de nombreuses questions et, littéralement, offre un monceau de réflexions. Des réflexions à tiroirs que l’on ouvre, l’un après l’autre, pour découvrir, au « prisme du genre », que se placer à la jonction de plusieurs « disciplines » permet, notamment, de comprendre la construction et l’organisation « d’une hiérarchie sociale » — patriarcat et domination masculine —, « avec pour corrélat, l’oppression et l’exploitation des femmes. »

Il faut certes déconstruire l’organisation des inégalités entre les femmes et les hommes, elle « est inhérente à la constitution de la dualité des sexes », autrement dit, il est primordial de « déconstruire la fabrication sociale des inégalités », mais, dans le même temps, il est important d’avoir conscience des évolutions que cela implique au plan social, philosophique et politique.

« Le sexe de la sexualité indique l’organe et le désir, l’altérité et la chair, bref beaucoup de ce qui fait l’humain, comme corps et comme projet. » Or, il s’agit bien, par cette déconstruction, de « transformer en profondeur nos repères philosophiques, avec toutes les conséquences théoriques et pratiques induites dans le réel ». Ce qui pose en premier lieu une question majeure : « L’action vient-elle de la dénonciation, de la déconstruction, du dévoilement, ou, au contraire de l’affirmation, du déplacement, de la subversion ? »

Cette interrogation appelle des précisions et provoque d’autres questions. Quel est le pouvoir de l’image, par exemple, dans une société qui semble de plus en plus lui être dédiée ? Le message normatif hommes/femmes est-il aussi efficace qu’il y parait ? Quelles sont actuellement les actions, ou l’expression subversive, qui pourraient susciter la révolte ou générer un profond changement social ? Quels sont aujourd’hui les lieux de dissidence ? Le néoféminisme, ou nouveau féminisme, suppose-t-il de nouvelles pratiques ? Etc.

Il faut souligner que « le féminisme ne s’est pas contenté d’une demande de droits, on sait qu’il est [également et inéluctablement] porteur de subversion “culturelle” ».

La question sexe/genre entraine, de toute évidence, une réflexion générale, bien au-delà des constats sur la domination masculine, sur les inégalités et les discriminations de genre, elle touche le point crucial de toute réflexion politique radicale, à savoir l’émancipation des êtres humains. C’est en cela que le livre de Geneviève Fraisse, les Excès du genre, excelle par la synthèse et les questionnements qu’elle propose dans le contexte social contemporain, entre les mouvements féministes historiques et les luttes actuelles pour l’égalité des droits des femmes, et en conséquence, ce que cela implique. La « sexuation du monde est un axe de lecture, au centre, et non à la périphérie de l’histoire humaine, comme du savoir de cette histoire. » Et « “Au prisme du genre”, on peut observer toute chose, comprendre en fait ce que la sexuation fait à l’Histoire en cours. [De plus, ajoute l’auteure,] le prisme permet de résister à tout esprit de système. »

Les Excès du genre. Concept, image, nudité, de Geneviève Fraisse est un essai incisif, clair, qui n’hésite pas à pointer les contradictions, à les analyser, à émettre des critiques fines et constructives, à revenir sur l’origine des inégalités, les examiner, remettre en question les certitudes, ancrées très souvent dans l’appréhension du changement, pour mettre en écho la réalité et l’imaginaire. Ce qui, pour le coup, bouscule les préjugés, les clichés, la pensée normative… Et pour cette étude originale, il fallait bien la vision d’une philosophe, à la fois historienne, sociologue et femme engagée.

Les Excès du genre. Concept, image, nudité, de Geneviève Fraisse est un texte à se mettre dans la poche, à partager et à débattre avec excès.

« Avec le féminisme, il y a souvent du contretemps historique. Et dire la vérité est facilement perçu comme un excès. »

Geneviève Fraisse : Ce livre, je n’avais pas prévu de le faire. Mais il s’est imposé pour alléger certaines rages ou certaines critiques qu’on a envie de formuler. C’est la première chose. Je travaille sur la pensée féministe depuis plus de quatre décennies et j’ai toujours essayé de trouver quels étaient les problèmes posés par l’égalité des sexes, la liberté des femmes, l’émancipation, la démocratie, la révolution, donc une sorte de changement de cette structure faite de domination et d’inégalités… J’ai cherché le problème : service domestique, consentement, démocratie exclusive, moralisme du féminisme, habeas corpus des femmes, etc.

J’ai en général refusé de passer du temps à dire si j’étais pour ou contre, jadis c’était étude différentialiste ou universaliste, puis pour l’égalité ou la différence, maintenant c’est le genre, parce que j’ai toujours pensé que c’était des impasses, non pas au niveau des discussions que cela suscitait, mais au niveau des solutions auxquelles on nous demandait d’adhérer et surtout d’un positionnement, qui était en général d’adhésion, alors que, par ma formation de philosophe et sans doute aussi par tempérament personnel, j’ai plutôt envie de poser des questions que de donner des réponses. Si je voulais valider la pensée féministe et valider une démarche de recherche, qui balbutiait à partir de années 1970 dans le champ de la pensée française, il fallait que j’indique « comment penser » plutôt que
« que penser ». Dans ce « comment penser », il y a tous les objets que j’ai tenté de parcourir en parallèle à ces discussions. Mais je n’ai jamais refusé d’intervenir sur ce que je pensais de ces discussions. Par exemple, sur le terme de genre, ma première intervention date d’un colloque que j’avais organisé au collège international de philosophie en 1990, qui s’intitulait
« l’Exercice du savoir et la différence des sexes ». Dans un texte que j’avais appelé « une différence des textes, une différence historique », je me plaçais du point de vue de cette historicité que je recherche, depuis bien avant 1990 et jusqu’à aujourd’hui, et non pas savoir si j’allais me positionner entre nature/culture, sexe/genre, etc. À cette époque, j’ai déjà dit que le terme genre me posait un certain nombre de problèmes.
À partir de là, les débats sont devenus quasiment violents [1].

Notes :

[1La suite de cet entretien sera publié dans un prochain numéro de Divergences2.



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