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Survivre et vivre. Critique de la science. Naissance de l’écologie
Coordonné par Céline Pessis (L’échappée)
Article mis en ligne le 11 novembre 2014
dernière modification le 14 novembre 2014

par C.P.
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Une critique écologiste radicale

Céline Pessis (coord.), Survivre et vivre (critique de la science, naissance de l’écologie), l’échappée, 2014

Durant les « Trente glorieuses », les élites étatiques et technocratiques ont poursuivi le but de reconstruire le « rayonnement » et la « grandeur » de la France en s’appuyant sur des projets prétendument novateurs, mêlant inextricablement technique et politique et mettant la science au service du développement du techno-capitalisme.

Au lendemain de Mai 1968 un groupe de scientifiques, autour des mathématiciens Claude Chevalley, Alexandre Grothendieck et Pierre Samuel, conteste les liens entre les savants et l’appareil militaire. Puis il se propose de démystifier la science, avant de s’opposer radicalement au nucléaire et de prôner la subversion culturelle pour s’affirmer comme un « laboratoire idéologique de la révolution écologique » et de ses alternatives concrètes (objection de conscience, agriculture biologique, naturisme, technologies douces et autonomes, etc.).

L’aventure du groupe et de la revue Survivre et Vivre durera de 1970 à 1975. Cette dernière publiera 19 numéros et de nombreux articles dont on retrouve un large choix dans le livre coordonné par Céline Pessis. Les deux axes forts de la revue étaient, d’abord, la critique des
sciences par des scientifiques conscients des dérives et des dangers de
leur discipline mise au service exclusif de la megamachine capitaliste
et, ensuite, celle du nucléaire, alors même que la France commençait à
développer un énorme programme électro-nucléaire. C’est cette
dénonciation radicale du nucléaire qui est abordée dans l’extrait que
nous reproduisons ici. Ceux-ci font de Survivre et Vivre le précurseur du mouvement écologiste en France et l’antidote au « capitalisme vert »
ou à la « croissance verte », ces oxymores de communicants en mal d’imagination.

Aujourd’hui, la multiplication de « grands projets inutiles », l’acharnement thérapeutique de nos prétendus élites pour poursuivre envers et contre toute raison dans la voie de l’énergie nucléaire ou encore l’insistance sur l’innovation dans de nouvelles technologies contestables et mortifères rendent cette critique écologiste radicale inaugurée dans les années 1970 plus actuelle que jamais.

Pourquoi sommes-nous opposés à l’énergie nucléaire… allez savoir !

Cet article explicite les positions antinucléaires du mouvement. En connectant risque nucléaire, lien civil/militaire et l’effet d’aliénation que génère la complexité des technologies nucléaires, il élargit le spectre de la contestation de cette technologie et préfigure les thèses sur l’électrofascisme qui marquent l’entrée de l’extrême gauche dans le combat antinucléaire.

Survivre… et Vivre n° 14, octobre-novembre 1972, p. 13-18.

Dépasser le débat technique

Sur le thème de l’énergie nucléaire, notre propos principal n’est nullement de nature « technique ». Il n’est pas, par exemple, de contribuer à forcer
les autorités « compétentes » à abaisser draconiquement les seuils de
« sécurité » (sic) concernant les doses de radioactivité « admissibles » (resic) pour la population ou pour les travailleurs des centrales nucléaires et des centres de recherche ; ou à prendre certaines précautions élémentaires dans le stockage des déchets radioactifs ; ou à améliorer la fiabilité des dispositifs de sécurité des réacteurs nucléaires pour diminuer
les chances d’un accident majeur. Nous engager dans une telle voie
comme le font certains groupes écologiques amis reviendrait d’ailleurs, que nous le voulions ou non, à nous enfermer dans un débat d’experts qui passerait par-dessus la tête du large public, c’est-à-dire de tous ceux concernés au premier chef. Ils seraient réduits encore au rôle de témoins passifs et impuissants d’un débat où ils ne figurent que comme objets, objets de statistiques contradictoires dont la signification leur échappe.

Notre opposition à l’énergie nucléaire n’est pas non plus conditionnelle, liée à l’état d’imperfection actuel de ses techniques. Elle ne pourrait être levée par des progrès énormes dans ces techniques, par exemple par l’avènement de « l’énergie de fusion » qui est l’objet de tant de spéculations futuristes. Notre opposition ne vise rien de moins qu’au démantèlement et à la disparition de l’industrie atomique. Elle procède d’une vision globale, non technicienne, de l’évolution de la société et de nos propres désirs concernant les rapports entre les gens dans la société qui est en train de naître.

Ainsi, notre propos est de contribuer à briser le silence qui continue à se faire autour du visage et des finalités de l’industrie atomique ; de contribuer à créer un climat propice à un large débat public où chacun de nous, qu’il soit ouvrier, paysan, petit employé, ou physicien, biologiste, médecin, ingénieur nucléaire, etc., soit incité à examiner le problème dans son ensemble et à faire entendre sa propre parole, suivant ses propres désirs ; et de prendre ce débat comme une occasion parmi d’autres pour exprimer nos propres options comme une partie intégrante de cette vision commune, de ces désirs communs.

Trois raisons pour être contre
Pourquoi donc, en l’occurrence, sommes-nous fermement opposés à l’industrie atomique ? Nous voyons en fait trois groupes de motifs puissants, que nous allons présenter succinctement.

Raisons techniques : l’industrie atomique est dangereuse
On commence seulement à s’apercevoir qu’il en est ainsi de tout processus de production « industrielle », c’est-à-dire de toute production de masse centralisée, où de grosses quantités de choses variées (énergie, produits usinés, produits alimentaires ou pharmaceutiques, déchets, etc.) sont produites en un lieu relativement restreint, avec nécessairement une planification centralisée de la production. Il se trouve que l’aspect irréversible, donc destructeur, des processus industriels (que révèle la pollution généralisée) est valable pour les processus classiques de production d’énergie (centrales thermiques, grands barrages, gazomètres, etc.).

Néanmoins, le nombre et la nature des dangers associés à l’énergie nucléaire sont particulièrement impressionnants. La négligence avec laquelle les promoteurs de cette énergie les ont traités en est d’autant plus hallucinante, ainsi que le mépris du public, qu’ils ont systématiquement maintenu dans l’ignorance. Dans un autre article, nous donnons une liste des principaux dangers connus associés à l’énergie nucléaire, et des aspects particulièrement inquiétants de la pollution radioactive parmi les autres types de pollution . Cela ne veut pas dire nécessairement que nous considérons le problème de la pollution radioactive comme le problème numéro un de tous les problèmes de la pollution industrielle, et l’énergie atomique comme « la plus polluante » des énergies actuellement utilisées.

Il nous semble illusoire de vouloir comparer en termes soi-disant « objectifs » « l’importance » des différents types de pollution. C’est là une démarche caractéristique de cet « esprit technicien » dont nous sommes tous plus ou moins prisonniers. Pour l’homme que les bruits de l’usine ou de la ville mènent à la dépression nerveuse, n’est-ce pas la pollution par le bruit qui est la plus importante, et ne serait-il pas ridicule de prétendre lui prouver « objectivement » qu’il n’en est rien et que la pollution radioactive (dont il n’a peut-être jamais entendu parler) est plus importante encore ?

Le développement de l’industrie atomique est étroitement lié à celui de l’armement atomique. En France comme aux États-Unis, en URSS ou en Angleterre, tout le plutonium obtenu par le traitement du combustible usé des piles atomiques est utilisé par l’armée pour la fabrication de bombes A. Il est sans doute inutile de s’étendre ici sur le potentiel destructeur de ces armes, sur le caractère cauchemardesque de leurs effets (cf. les cobayes humains d’Hiroshima et Nagasaki ) et le caractère suicidaire de l’utilisation à grande échelle des armes atomiques dans un éventuel conflit planétaire. À l’heure actuelle, tout le plutonium utilisé dans les bombes provient de ces piles. L’armée est le premier et le principal client de l’industrie atomique, qui s’est d’ailleurs développée d’abord aux États-Unis à la suite du gigantesque effort technique et financier du « Manhattan Project » en 1942-1945 (dont l’aboutissement a été les bombes « expérimentées » sur Hiroshima et Nagasaki). La première fonction de cette industrie était de fournir régulièrement à l’armée le plutonium qui, autrement, lui serait revenu à un prix prohibitif. Cela reste vrai dans une large mesure à l’heure actuelle. Nous sommes persuadés qu’on investirait bien moins dans « l’atome pacifique » si l’atome belliqueux n’était pas derrière lui.

La dépendance vis-à-vis de l’énergie nucléaire nous empêche d’être nous-mêmes « maîtres de notre vie ». C’est là encore un aspect commun avec tous les processus de production industrielle centralisée. Dans la mesure où nous dépendons d’un tel processus, nous dépendons en même temps d’une superstructure industrielle, immense et enchevêtrée, pratiquement à l’échelle planétaire. Vu ses dimensions démesurées et son extraordinaire complexité, nous n’avons sur elle aucune prise pratique ni théorique. Lorsqu’il est question de la sécurité de tel ou tel procédé, de l’opportunité de telle ou telle option, de telle ou telle implantation, les aspects techniques incompréhensibles au profane sont systématiquement mis en avant, ce qui lui enlève la parole au bénéfice des « experts ».

Ces experts sont eux-mêmes étroitement contrôlés et conditionnés en faveur de la promotion de l’énergie nucléaire par la structure particulière dont ils font partie : chimie, métallurgie, pétrole, atome, etc. Le plus souvent, point n’est d’ailleurs besoin de pression explicite pour que l’expert prenne fait et cause inconditionnellement et « sincèrement » pour la promotion du type de production dans laquelle il est employé, donc pour l’expansion des services et des projets auxquels il est attaché : cette expansion ne représente-t-elle pas sa meilleure chance de promotion sociale, n’est-ce pas elle qui lui permet d’améliorer son statut privilégié dans la société, sa sécurité et son prestige ? Il est à peine question pour lui de mettre en balance un conformisme qui se matérialise en une augmentation de quelques pourcents dans la probabilité de cancers ou de leucémies pour lui-même et pour tout autre individu de la population dont il fait partie. En effet, le caractère systématiquement parcellaire des tâches et des responsabilités lui rend particulièrement facile l’ignorance des effets globaux, dangereux ou dégradants, de la production dont il est le serviteur : aucun de ces effets ne fait le plus souvent partie de sa compétence particulière.

Si même il est chargé de la protection radioactive du personnel d’une centrale ou des populations voisines, on lui demande simplement de veiller au respect des « seuils de sécurité » et de signaler à ses supérieurs « compétents » tout dépassement de ces seuils ; par contre, on ne lui demande surtout pas de se poser des questions sur la signification ni sur la validité desdits seuils, ni sur l’ignorance générale du personnel ou de la population à ce sujet. Si, par extraordinaire, il se pose de telles questions, son instinct lui dictera de les garder pour lui et en tout cas de ne pas en faire état publiquement, sous peine de perdre son emploi et d’être mis au ban de sa profession (avec, qui plus est, la bénédiction de « son » syndicat ).
L’énergie nucléaire nous paraît un cas extrême de production aliénée, mystérieuse, magique même pour la plupart des gens. Cela tient en partie à ce que qu’elle s’appuie sur une recherche de pointe, la recherche nucléaire, dont même les notions de base demandent, pour être comprises, un bagage scientifique (et, en particulier, mathématique) important, et donc de nombreuses années d’études ardues (que les obstacles artificiels de la sélection scolaire rendent plus longues et plus ardues encore).

Il est à la portée de beaucoup de se familiariser assez avec un moteur de voiture pour en comprendre les fonctionnements et en réparer les pannes principales (sous réserve de trouver les pièces de rechange ou d’avoir l’outillage pour les refaire). Rien de commun avec la technologie nucléaire, où la moindre expérience demande un outillage théorique et matériel considérable, et où la production du premier watt électrique d’une pile repose sur un appareil technologique qui a coûté des milliards ! Aussi cela ne nous semble nullement l’effet du hasard si c’est dans le cas de l’énergie nucléaire que le mépris envers le public – par le truchement notamment d’agences publiques comme le CEA (Commissariat à l’énergie atomique) et de l’EDF (Électricité de France) – est allé plus loin que partout ailleurs . C’est le seul cas, à notre connaissance, où le même organisme, le CEA, est à la fois chargé de la promotion d’un certain type de production et de la protection du public contre les effets de cette même production !

La polémique nucléaire
Aucun des trois groupes de motivations contre l’industrie nucléaire n’est sans réponse de la part des tenants de cette industrie ou des indécis. À l’argument « l’industrie nucléaire est dangereuse », ils répondent, s’ils sont mal informés ou de mauvaise foi, que l’énergie atomique est « propre », et d’autres slogans du même acabit qui ne résistent pas à l’examen. Sinon, ils insistent sur l’inéluctabilité du développement de cette énergie et estiment que ses dangers sont du même ordre que ceux liés à l’usage de la voiture (que les statistiques d’accidents ne freinent nullement) et qu’ils sont plus que compensés par les avantages que ce développement représente (avantages pour qui et en quoi ? – voilà une question importante qui est rarement approfondie dans ce contexte). Enfin, ils font miroiter la possibilité de développements techniques (par exemple l’énergie « de fusion ») qui permettraient, dans l’avenir, d’éliminer les dangers liés à l’industrie nucléaire. À l’argument « l’industrie nucléaire est la pourvoyeuse de la force de frappe », ils répondent en insistant sur l’utilité de cette force dans l’état actuel d’équilibre des forces – ou, s’ils sont opposés à l’atome militaire, en faisant remarquer que l’utilisation militaire du plutonium résiduel n’est pas une fatalité inéluctable, que la Suède par exemple est en train de développer une industrie nucléaire sans se doter en même temps d’une force de frappe. À l’argument « l’industrie nucléaire nous empêche d’avoir pouvoir sur notre vie », ils répondent en faisant ressortir l’impossibilité pour l’individu d’exister indépendamment de l’ensemble de la société et le caractère inéluctable, voire désirable, d’un développement rendant chacun plus solidaire de cet ensemble. Ou bien, s’ils sont à tendances socialisantes, ils évoquent la possibilité d’une société où toute la production industrielle, y compris celle de l’industrie nucléaire, serait étroitement contrôlée par des conseils ouvriers, et échapperait ainsi au contrôle des experts techniques, administratifs, politiques ou militaires.

Chacun de ces contre-arguments admet lui-même une ou plusieurs « parades » naturelles, butant à leur tour sur de nouveaux contre-arguments ou sur de nouvelles dérobades. Il ne nous semble guère utile d’entrer ici dans tous les arcanes d’une telle polémique. Sur le plan des « faits objectifs », la discussion ne saurait être qu’une discussion technique. Sur ce plan, il nous semble parfaitement possible, voire probable, qu’on puisse faire une « démonstration objective » pratiquement irréfutable de l’impossibilité de poursuivre à plus ou moins longue échéance (par exemple, jusqu’à la fin du siècle) l’industrie nucléaire sur sa lancée actuelle. Cela n’implique nullement qu’il nous semble utile ni même désirable, de développer dans un esprit scientifique une telle « démonstration », si rigoureuse soit-elle. Une telle démarche serait en effet typiquement « technicienne », et aurait tendance à emprisonner le débat, et les attitudes des populations concernées (c’est-à-dire de tout le monde), dans les limites du discours technicien, de celui qui se pose constamment la question du « comment » sans se poser jamais la question du « pourquoi ». D’ailleurs, alors même qu’une telle démonstration serait écrite et publiée dans une édition accessible à un public relativement vaste, l’impact pratique d’une telle publication sur les options prises par les gens serait sans doute faible. En effet, nous avons pu constater encore et encore, dans toute question faisant intervenir implicitement ou explicitement certaines options fondamentales de la personne, faisant intervenir sa vision du monde et son propre rôle dans la société, à quel point les arguments purement rationnels, relevant soit du bon sens soit de la rigueur de la méthode scientifique, étaient entièrement inopérants devant les réactions viscérales plus ou moins inconscientes, fondées sur le désir de sécurité, le désir de puissance, l’attachement à des valeurs et à des attitudes reçues. Peut-être pouvons-nous même discerner un reste de santé dans ce refus universel et spontané de plier nos désirs (même factices, même aliénants) à la tyrannie de la logique déductive !

… et sa vraie signification
Quand on dépasse l’aspect technique, localisé, du débat, avec ses batteries d’arguments et de contre-arguments, on s’aperçoit qu’au-delà de toute argumentation s’affrontent deux visions différentes du monde. L’une est la vision « technicienne », fondement de la société industrielle, dans laquelle, brutalement ou subtilement, le « technique » se trouve constamment mis en avant, comme un donné que nous devons nécessairement assumer, en ignorant nos propres désirs, sans nous interroger sur nos propres finalités ni sur celles des techniques qui dominent nos vies. L’autre est la vision qu’on pourrait appeler « écologique » ou « libertaire », mettant en avant tout ce qui est et en particulier nous-mêmes en tant qu’êtres vivants, désirant, appréhendant le réel d’instant en instant par une attitude d’écoute à l’affût du moment, plutôt que par des méthodes toutes faites posées en absolue.

L’une accepte pour l’essentiel la société technicienne et industrielle, sous réserve éventuellement de quelques modifications de fonctionnement au niveau des mécanismes de décision ; l’autre la refuse profondément, dans ses aspects essentiels d’aliénation culturelle et de machine destructrice de toute vie. Aussi longtemps que cet aspect du débat n’est pas compris, celui-ci est condamné à rester un dialogue de sourds, un double monologue – ou une bataille d’experts à grand renfort de millirems, de kilocuries et mégawatts.

Le comité de rédaction de Survivre… et Vivre n° 14



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