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Jean-Pierre Garnier
La « ville créative » : un nouveau mythe urbain pour de nouvelles mystifications urbanistiques
Article mis en ligne le 1er juillet 2014
dernière modification le 25 juin 2014

par C.P.
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Il en va du « créatif » comme du « culturel ». Ces deux épithètes substantivés renvoient à la création et à la culture dont ils constituent la version instrumentalisée, mercantilisée et formatée. Avec le « durable », ils sont devenus les ingrédients obligés de l’« attractivité » et donc de la « compétitivité » des villes dans le cadre de la « concurrence libre et non faussée » qui les opposent entre elles sous l’emprise d’un capitalisme devenu transational. Car, bien qu’inscrite dans un projet de Constitution européenne rejeté par la majorité des Français, la concurrence est bien le principe cardinal qui régit désormais l’ensemble de nos sociétés dans tous
les domaines et à tous les niveaux, dans le champ urbain et au niveau local, en particulier [1]. Ainsi y aurait-il, en ce début se siècle, des « villes créatives » dont l’essor, le dynamisme et la prospérité reposeraient en premier lieu sur un acteur de premier plan : la « classe créative ».

Ce qui précède conduit à formuler trois questions : a t-on affaire à un concept scientifique ? Que recouvre ce mythe ? Comment expliquer son succès ?

1. A t-on affaire à un concept scientifique ?

N’en déplaise à certain sociologues, anthropologues ou géographes urbains français un peu trop pressés de suivre les modes, ne serait-ce que verbales et idéologiques, importées d’outre-atlantique, ou prêts à se comporter en chercheurs embedded — embarqués —, comme il y avait des journalistes embedded par l’US army lors que de l’invasion de l’Irak, avec pour mission dans les deux cas de célébrer et légimiter la politique menée par les puissants, bref des chercheurs à gages, vassalisés et inféodés, la notion de
« ville créative » n’a aucune pertinence scientifique, de même que celle de « classe créative » qui lui sert de support idéologique.

Qu’est donc supposée être une « classe créative » ? L’appartenance ou plus exactement la position de classe de l’auteur qui a mis cette innovation conceptuelle et langagière sur le marché des idées devrait déjà inciter à l’aborder avec quelque réserve. On la doit à Richard Florida, professeur canadien d’urbanisme et d’aménagement, néolibéral pur jus, et patron d’une société de conseil, The Creative Class Group, qui aide les villes et les collectivités territoriales d’Amérique du Nord à renforcer leur attractivité. Il aurait, en effet, inventé une recette miracle pour assurer le développement des villes, et notamment la reconversion de celles sinistrées par le passage de nos sociétés de l’ère industrielle à l’ère post-industrielle.

The Rise of the Creative Class (2002) a rencontré un grand succès outre-atlantique et son auteur est devenu un conseillé très prisé — et très dispendieux — pour nombre de maires des grandes villes des États-Unis. Des municipalités nord-américaines ont été les premières à se saisir des idées de Florida, à commencer par Toronto dont l’université a recruté à prix d’or l’auteur de la théorie de la classe créative. Autre cas exemplaire : la ville de Milwaukee, marquée par son passé industriel. D’où la refonte de l’image de la ville et le lancement d’ambitieuses politiques de réaménagement dans les années 2000 explicitement conçues pour attirer les « classes créatives », après consultation de Richard Florida. On a commené à faire de même en France dans nombre de « métropoles », bien que, curieusement, son ouvrage n’ait pas été encore traduit [2].

Ses idées, néanmoins, ont été amplement divulguées par des géographes et les sociologues urbains, soit de manière totalement a-critique, soit accommagnée de critiques superficielles qui ne remettaient pas en cause de postulat de départ de la thèse de Florida de l’existence d’une classe et de villes créatives [3].

La « classe créative » regrouperait les actifs qui, « dans l’économie contemporaine, élaborent de nouvelles idées, de nouvelles technologies et de nouveaux contenus créatifs ». Est-il besoin de souligner le caractère tautologique de cette définition ? Cette classe rassemble une grande variété de professions : les métiers de la haute technologie (ingénieurs, techniciens), de la finance [sic] (traders et brokers), de l’enseignement supérieur et de la recherche, de l’information et de la communication, de l’aménagement urbain (économistes, sociologues, architectes, urbanistes, paysagistes), du divertissement, de l’artisanat et de d’art (plasticiens, designers, stylistes, couturiers, romanciers et artistes, gens du show-business…). Cinq indices permettraient de définir une «  ville créative » : indices de haute technologie (pourcentage d’exportation des biens et services de ce secteur industriel), d’innovation (nombre de brevets par habitant), d’actifs scolairement dotés (pourcentage de la population ayant au moins le baccalauréat + 2 ou 3 années d’enseignement supérieur), de population gay (représentatifs du « désir de réalisation de soi hors des normes traditionnelles ») et de « bohémiens » [sic] (pourcentage d’artistes).
Ces indices permettraient d’établir des classements et des stratégies
pour gagner des places dans la « concurrence libre et non faussée » entre
« métropoles ».

Cette présentation appelle plusieurs remarques. D’abord, les catégorisations utilisées sont imprécises : la gamme des professions entrant dans le dénombrement de la « classe créative » est trop large. Ce n’est un conglomérat peu cohérent et peu stable de réseaux d’individus qui n’ont de fait en commun que les mêmes choix de consommation — les « styles de vie » — dictés par le même souci élitiste et normalisé d’affirmer leur « différence » par apport à d’autres groupes sociaux. Ensuite, associer la « classe créative » et le développement économique ne prouve rien dans la mesure où ce ne sont pas les individus qui favorisent ledit développement, mais le mode capitaliste de développement — en fait le modèle d’accumulation du capital — à un certain stade de son évolution qui requiert tels ou tels types d’activités et donc d’actifs. Lesquels, avec le processus et la politique de métropolisation en cours, fondés sur la polarisation socio-spatiale des fonctions de commandement, tendent à se concentrer à proximité des lieux proches les centres de décisonnels et directionnels dont ils dépendent en tant que prestataires de services.

Beaucoup de chercheurs admettent que le pseudo-concept de « classe créative » est un véritable fourre-tout. L’un d’eux, sociologue, a même intitulé un article « La “créative classe” existe-t-elle ? » [4] Mais il conclue que, même si elle n’existe pas, on a bien fait de l’inventer car cette notion, ausssi floue soit-elle dans sa définition, aide à « redéfinir les politiques publiques » — entendre étatiques au nivreau local —, en « partenariat » avec les puissancs privées — en misant sur la construction d’infrastructures et d’équipements, et la fabrication d’« événements » susceptibles d’attirer les « concepteurs » de nos sociétés, en tant qu’acteurs essentiels du développement urbain.

Or, ce que tous oublient ou feignent d’oubler, c’est que, comme le soulignait le sociologue Henri Lefebvre, et aujourd’hui le géographe David Harvey, dans les sociétés capitalistes, les acteurs principaux de l’urbanisation restent d’abord, bien qu’ils ne se tiennent pas sur le devant de la scène et agissent en coulisses, les capitalistes eux-mêmes (banquiers, chefs d’entreprises, directeurs de firmes, constructeurs, promoteurs…), pour qui les villes sont à la fois un objet de profit et une condition de profit, et que ce que Florida appelle les « concepteurs » sont au service des premiers. En fait, cette merveilleuse classe créative dont la présence conditionnerait l’avenir radieux des villes est un véritable mythe.

Rappelons qu’un mythe est un récit qui se veut explicatif et surtout fondateur d’une pratique sociale. Il propose une explication à l’apparition de certains aspects fondamentaux de la vie de l’humanité. Par exemple, la création du monde, la genèse d’une société, la naissance d’une ville ou sa renaissance voire, comme dans le cas qui nous concerne aujourd’hui, la métamorphose d’une agglomération et, plus largement, d’une région urbaine, en « métropole ». Ainsi en va t-il en France du Grand Paris, du Grand Lyon, de Lille métropole, de Grenoble métropole et autres. Mais le terme « mythe » est aussi souvent employé pour désigner une croyance erronée partagée par un nombre significatif de personnes, croyance qui peut se rapporter à des éléments concrets exprimés de façon…
mystificatrice. L’étude critique des mythes est appelée mythologie.

Pour l’écrivain et essayiste Roland Barthes, le mythe a pour mission ou fonction de transformer idéologiquement une évolution ou un phénomène social, un événement, un projet, une intention, une valeur, en faits de nature [5]. Le mythe sert à faire oublier l’origine sociale de ce qui est produit ou de ce que se produit. La fonction du mythe est donc d’évacuer le réel, de masquer le caractère historique et social donc politique, au sens non vulgaire du terme, des pratiques sociales en les naturalisant. Ce qui revient à en gommer la dimension politique.

Tels que le définissent et le justifient les discours officiels, la classe comme la ville « créatives » sont des mythes. Par discours officiels, il faut entendre non seulement ceux des gouvernants à toutes les échelles de l’État, des technocrates de l’urbain (aménageurs, urbanistes, architectes, paysagistes…), mais aussi ceux des experts et spécialistes qui les conseillent les précédents (chercheurs, universitaires), des « communicants » (chargés de la propagande et de la publicité) et des journalistes. Autrement dit, l’émergence de la « classe créative » est d’abord un récit fondateur et justificateur. Fondateur parce que la figure de la « classe créative » est née de ce récit, et justificateur parce que ce récit vise d’abord démontrer la nécessité absolue, indiscutable parce que irréfutable de placer cette classe au centre des projets urbains. Or, il convient de démonter ce récit.


Jean-Pierre Garnier au Salon du Livre Libertaire, 10 mai 2014.

2. Que recouvre ce mythe ?

La promotion de la « ville créative » au rang de « concept » est socialement déterminée aussi bien dans ses finalités que dans les modalités de son inscription territoriale. Elle répond, en effet, à des impératifs, des stratégies, des intérêts, des logiques sociales, des visions du monde. Car affirmer que la classe créative est un mythe ne veut pas dire que les agents sociaux qui sont classés dans cette catégorie et ce qu’ils font sont dénués de toute réalité. Au contraire, cette appellation scientifiquement non contrôlée est idéologiquement performante dans la mesure où elle légitime des politiques urbaines réelles tout en masquant les déterminations de classe auxquelles elles obéissent. Lesquelles n’ont rien à voir avec on ne sait quelle « classe créative », mais avec les classes au sens matérialiste, pour ne pas dire marxien du terme, définie par leur place et leur fonction au sein des rapports de production capitalistes : exploitation économique, domination politique, assujettissement idéologie. Il s’agit en l’occurrence de la classe dominante, la bourgeoisie, et, surtout de celle dont l’identité transparaît de manière biaisée au travers de la notion de « classe créative » : la petite bourgeoisie intellectuelle. Classe intermédiaire, médiane et médiatrice, elle a pour fonction structurelle, dans le cadre de la division sociale du travail de domination, de faire le lien entre dominants et dominés au service des premiers et aux dépens des seconds.

Une sociologue française a essayé d’introduire en France le concept made in England de service class [6].
Or, il n’est acceptable que si l’on considère comme pertinent le vocable
de « services » pour désigner la production de « biens » — autre terme discutable — non matériels. On sait la visée apologétique des notions de
« biens » et de « service » forgées par l’économie politique bourgeoise. Outre qu’elles donnent une aura philanthropique à l’activité des entreprises, leur connotation éminemment positive fait oublier que ce qu’elles produisent sont d’abord des marchandises. En revanche, la dénomination de « classe de serviteurs » conviendrait assez bien pour rendre compte de la place et du rôle subalternes, par rapport à la classe dirigeante, de cette frange supérieure des « nouvelles classe moyennes », comme on les appelait dans les années 1960 et 1970, à la fois dominantes et dominées. C’est pourquoi le sociologue Pierre Bourdieu définissait les membres de cette classe comme les « agents dominés de la domination » [7].

Ajoutons que l’utilisation du terme de « classe » appliqué et accolé à « créatif » tend à évacuer le fait que ce qui continue à structurer la société sont des rapports de production. Or, en régime capitaliste toute production est d’abord production de plus-value. Et cela vaut aussi pour la « création », quelle que soit la branche considérée, comme le confirme d’ailleurs R. Florida lui-memê lorsqu’ils affime dans son livre que « la classe crétive intègre toutes les personnes dont l’activié ajoute de la valeur économique ». Ainsi en va-t-il de la production de connaissances scientifiques et techniques ou de marchandises culturelles, qui autorise certains idéologues — le philosophe italien Antonio Négri, par exemple, un marxiste défroqué, et ses disciples — à parler de « capitalisme cognitif » alors que la « matière grise » qui en serait, si l’on peut dire, le fondement, est achetée et vendue, au même titre que les « gros bras » ou les « petites mains » des ouvriers et des employés, avec extorsion ou, au contraire, rétrocession de plus value à la clef selon la place occupée dans la hiérarchie sociale.

Ainsi le patron d’une entreprise de publicité — un « communiquant » en novlangue entrepreneuriale —, sera t-il financé par la firme dont il vante le produit sur la plus-value soutirée aux travailleurs de cette firme (ou de ses sous-traitants), à charge pour lui d’exploiter à leur tour ses propres collaborateurs-travailleurs pour garantir sa marge bénéficiaire.
L’avènement du soi-disant capitalisme cognitif témoigne simplement de la pénétration de ce mode de production dans des sphères de l’activité humaine qui échappaient jusque-là, partiellement ou complètement, à
son emprise. Est-il besoin d’évoquer la loi sur la réforme de l’université qui « réforme » celle-ci sous couvert d’« autonomie » pour la placer plus directement sous la coupe du patronat ?

Reste enfin la troisième question.

3. Comment expliquer le succès de la notion de créativité ?

Pour y répondre, il conviendrrait de poser une autre question : auprès de qui rencontre t-elle du succès ? Auprès des élus locaux, des technocrates de l’urbanisme, des gestionnaires des politiques culturelles, des architectes, urbanistes, paysagistes, designers, des « communiquants », des chercheurs et autres « professionnels de l’urbain ». Et aussi de la « matière grise » qu’il s’agit d’attirer, par un marketing urbain ciblé, en même temps que les « investisseurs [8] ». Une matière grise qui est, sociologiquement et souvent idéologiquement, à l’image des élites néo-petites bourgeoises qui tiennent les leviers de commande dans les institutions métroplitaines et pour qui , comme à Grenoble et autrs métropoes « innovantes », elles ont voté en masse.

En fait, la vogue de la « classe créative » comme pseudo-concept participe de l’autocélébration de la petite bourgeoisie intellectuelle. Ne serait-elle pas caractérisée, si l’on suit R. Florida, par la Technologie, le Talent et la Tolérance, valeurs postives s’il en est. Quoi de plus valorisant, dès lors, pour les membres de cette classe, que d’indexer sémantiquement leurs activités professionnelles à la création et non plus à la production ! Le temps est loin où les chercheurs marxistes français s’autoqualifiaient de « travailleurs intellectuels » et de « producteurs de concepts » pour faire croire que leur sort et leurs aspirations étaient liés à celui des prolétaires. Aujourd’hui, avec l’avènement de la prétendue société post-industrielle, le mot « production » sent l’usine et la sueur. Alors que celui de « création » nous élève dans les sphères éthérées de la religion et de l’esthétique, pour ne pas dire de la beauté et du sacré.

En plus, dans le champ de la culture et de l’art, les actifs qui se veulent « créateurs » ou « créatifs » aiment à se parer d’une touche d’anticonformisme et de déviance. À lire les articles apologétiques, les annonces publicitaires ou les critiques complaisantes dont font l’objet les « manifestations » et les « événements » ludico-culturels où ils sont impliqués, leur créativié serait « dérangeante » voire « décoiffante ». Rappelons, parmi les indices qui, selon Florida, permettraient d’établir des classements et des stratégies pour gagner des places dans la palmarès des « métroples créatives », « le poucentage de population gay, représentatifs du désir de réalisation de soi hors des normes traditionnelles », alors qu’ils sont devenus tout aussi conformistes que les hétéros « normaux » qui leur servent maintenant de modèle : l’idéal de ces citadins soi-disant « libérés et autoréflexifs », selon le sociologue social-libéral Antony Giddens, n’est-il pas de se marier et d’avoir des enfants. Et que dire de ces « bohémiens » métaphore empruntée à l’essayiste David Brooks [9], dont le pourcentage dans la population active témoignerait
aussi de la « vitalité créatrice » d’une métropole, artistes « décalés »
dont la rébellion de confort va de pair avec la subversion subventionnée,
à la différence des vrais bohémiens c’est-à-dire de ces « Roms » venus d’Europe centrale, pourchassés et déportés parce qu’ils font tache dans le tableau aseptisé de la « ville créative ».

Si elle est fausse et même mystificatrice, l’hypothèse — présentée comme une réalité — de l’apparition d’une « classe créative » est, en revanche, fructueuse sur le plan de la publicité et de la propagande. En effet, elle met en scène un acteur urbain fascinant puisqu’il cumulerait un rôle clef dans l’essor économique de la ville, chose des plus sérieuses s’il en est puisqu’il conditionne la prospérité des citadins privilégiés, avec la « non conformité » et le « ludique » en matière de culture et de mode de vie. On comprend, dès lors, que les « bobos » en général, les « communicants » en particulier à la recherche de nouveaux labels, et des chercheurs entichés d’innovations théoriques en phase avec l’air dépolitisé du temps, aient fait bon accueil à ce « concept novateur ».

Sous cet angle, au demeurant, la « classe créative » mérite son érection au rang de concept. On sait que le terme de « concept » a été détourné de son acception philosophique et scientifique pour acquérir la signification qui lui est donnée dans le milieu de la publicié. Hommage que les « comuniquants » rendraient aux penseurs ? Non : emballage sémantique pour ennoblir les productions ou les produits les plus aliénants, les plus dérisoires voire les plus vulgaires.

À une époque où l’on promeut le « changement urbain » (dans la continuité capitaliste) et où l’on apprécie tout ce qui peut faire « bouger » les villes pour coller au mouvement du capital, l’idée que leur avenir dépend en premer lieu de l’« interaction » entre les « entrepreneurs performants » et les « créateurs » en tout genre, c’est-à-dire entre les bourgeois innovants et les néo-petits bourgeois passés à leur service, ne peut que satisfaire les uns et les autres. Par exemple, on n’aurait qu’à se féliciter comme le font certains sociologues alignés, de ce que « les gentrifieurs élèvent le niveau socio-économique d’un morceau de ville en modifiant ses valeurs symboliques […] contribuant ainsi de manière décisive au renouvellement urbain » [10]. Un renouvellement qui va de pair, comme chacun sait, avec celui de la population des anciens quartiers populaires expulsés sans ménagements excessifs au large de la « ville créative ».

Cette « dépossesion par l’urbanisation », pour reprendre la terminologie de David Harvey a été baptisée « gentrification ». On pourrait tout aussi bien, si l’on en observe l’autre face du phénomène, parler de « dépeuplement », non pas au sens démographique mais sociologique, puisque ce processus et la politique urbaine qui l’encourage ont pour effet sinon pour visée d’éjecter le peuple des lieux où il vivait.

On ne sera donc pas surpris que les mêmes observateurs patentés du monde urbain discernent dans la « classe créative » « l’avant-garde des modes de vie » [11]. À quelle « vie » mène cette avant-garde (auto)proclamée ? Et à quelle survie tous ceux qui n’en font pas partie ? C’est évidemment là, pour les penseurs autorisés ou les philosophes de pacotille de l’urbain, des questions hors sujet.

Notes :

[1Le président de la Chambre de commerce de Marseille, également président de l’Association Marseille-Provence 2013 chargée
de patronner les festivités cette ville érigée en « capitale européenne
de la culture » en 2013 résumait parfaitement la « philosophie »
inspirant désormais les politiques de développement urbain.

Défendant la « nécessaire compétitivité » de la région urbaine marseillaise,
il affirmait : « la compétition concerne tout le monde, depuis le chef d’entreprise jusqu’au petit commerçant, le politique comme le simple citoyen ».

[2Il n’existe en langue française qu’un livre consacré aux théorisations de Richard Florida : Rémy Tremblay, Diane-Gabrielle Tremblay, La classe créative selon Richard Florida Un paradigme urbain plausible ? Presses universitaires de Rennes en coédition avec les Presses de l’université du Québec, 2010. Dépourvu de tout point de vue critique, cet ouvrage collectif « s’adresse aux décideurs publics, comme à tous ceux qui s’intéressent au développement local, régional et national, ainsi qu’au rôle des activités culturelles et artistiques dans le développement économique et dans l’aménagement des territoires urbains ».

[3Denis Eckert, Michel Grossetti, Hélène Martin-Brelot, « La classe créative au secours des villes ? », La vie des idées, 2012.

[4Alain Bourdin « La “créative classe” existe-t-elle ? », Urbanisme n° 473, 2010.

[5Roland Barthes, Mythologies, Seuil, Paris, 1957

[6Catherine Bidou-Zachariasen, « À propos de la “ service class ” : les classes moyennes dans la sociologie britannique », Revue française de sociologie, Volume 41, n° 41-42, 2000.

[7Pierre Bourdieu, La distinction, Critique sociale du jugement. Paris, Le Editions de Minuit, 1979.

[8Comme « enprepeneurs », « investisseurs » est un terme noble servant à faire oublier qu’il s’agit de capitalistes. L’essor du capitalisme financier explique que ce second terme soit préféré depuis quelque temps au premier.

[9David Brooks, Les
“ bobos ”

[10Alain Bourdin, art.c it.

[11Ibid.



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