DIVERGENCES 2
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Philomène Le Bastard
La griffe et le velours
Serge Utgé-Royo (Noirs Coquelicots, Édito lettres, Divergences)
Article mis en ligne le 1er juillet 2014
dernière modification le 24 juin 2014

par C.P.
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La griffe et le velours… Ce sont trois nouvelles d’humanité, trois nouvelles de félins, trois nouvelles à propos de chats et de chattes…

De Paris à Liège et jusqu’en Catalogne, les chats de Serge Utgé-Royo sont à l’image d’êtres d’une sagesse millénaire, intemporelle. Ils et elles regardent les humains avec une perspective différente, plus contrastée, des couleurs inconnues et jaillissantes des profondeurs de champ déroutantes. Sait-on seulement ce que les chats voient lors du guet ou de l’observation ? Des univers étranges, c’est sûr, à travers des pupilles tour à tour dilatées ou fendues, à la manière de certaines pierres précieuses et irisées… Étranges comme les histoires que Serge Utgé-Royo conte au travers de ses rencontres, de ses voyages ; Plutôt de ses pérégrinations…

Pérégrinations, le mot sied parfaitement au félins agiles et silencieux se mouvant sur des coussinets doux comme de la soie. Quant aux félines, elles font partie des secrets … Elles sont plus douces, plus curieuses, plus fines et plus déterminées… Enfin… Peut-être n’est-il question ici que des clichés projetés par les humains en quête de différences de genre et pressés de conclure que la maternité influe sur les comportements des chattes…

La griffe et le velours, trois fables de réflexion sur un monde en danger, sur la gent humaine meurtrière et chasseresse, et sur le don d’ubiquité que possèdent le clan félin… Toutes appartenances de couleurs, de sexe et de formes, et même de classes, confondues…

Trois histoires donc, étranges, poétiques, facétieuses, sociologiques, philosophiques, et même dans un style thriller parfois… En un mot, surprenantes et captivantes.

La griffe et le velours de Serge Utgé-Royo. Trois histoires de chats, de chattes et d’humanité… Vous ne pouvez pas le louper, il y a le chat rebelle des IWW et de la CNT sur la couverture.

Les chats de Paris (extrait)

Il pleuvait. Quelques voitures passaient de temps à autre, bruyamment, projetant de l’eau sale sur le trottoir, les murs et les poubelles.
La cour était sale et mouillée. Les pavés disjoints accentuaient l’aspect misérable de l’ensemble d’immeubles gris. Donnant encore plus de tristesse à l’endroit, une grille aux énormes barreaux noirs en interdisait l’entrée. Sur la façade de la rue, une plaque bleue indiquait : « Gaz à tous les étages. »
Le petit bâtiment d’un étage abritant la concierge pouvait sembler pittoresque aux uns et ratatiné et lépreux à d’autres… Au-dessus d’une fenêtre du rez-de-chaussée, une plaque blanche notifie qu’« on est prié de donner son nom après 10 heures du soir », tandis qu’une autre prévient les colporteurs qu’ils « ne sont pas admis dans la cour et les escaliers ».
La petite porte de la loge s’ouvre et une femme sort ; son peignoir épais, bleu délavé, aspire la pluie matinale. Les bâtisses de l’Hôtel meublé des Récollets pouvaient avoir trois cents ans. La concierge semble plus jeune, malgré le poids d’immenses responsabilités qui courbe sa tête et ses épaules… Son regard est morne et désabusé, avec parfois une touche d’autorité butée.

Elle entreprend d’ouvrir la lourde grille à deux battants, s’y prenant à deux fois avant de faire quelques pas sur le trottoir, vers les boîtes à ordures. Elle maugrée : « Pas encore passés… Sont en retard. » Un autre peignoir délavé la hèle depuis le porche de l’immeuble voisin : « Bonjour, mame Crison ! Sale temps, hein ?

— Pour sûr, mame Lucienne ; où vous allez, comme ça, sous la pluie ?

— Au pain. J’ai attendu un peu, mais ça n’arrête pas, alors… Y faut bien se décider, s’pas ?

— Oui, d’autant que l’homme doit partir au boulot. Au fait : y va bien, vot’mari ? Son dos ?…

— Hier, il a pas travaillé ; il est allé passer une visite médicale chez la Sécurité sociale. Il attend la suite… Mais il a toujours aussi mal.

— Faut pas rigoler avec ça ; il a raison de passer des visites. Allez, je rentre, j’suis comme une éponge ! Bonne journée, mame Lucienne !

— Vous aussi, mame Crison ! »

Après avoir hurlé, les deux femmes reprennent le cours de leur vie machinale.

Au bout de la rue s’avance le camion des éboueurs, pesant, bruyant et gris. La pluie paraît redoubler de fureur, comme pour tremper davantage les hommes, les ordures, les voitures, la rue, la ville, la vie de ce matin-là…
« La Crison », comme l’appelaient les vieilles et les jeunes du quartier ou
les gamins de la cité voisine, est rentrée dans sa minuscule maisonnette.
La petite cuisine est triste, mal éclairée par une seule ampoule jaune. La cafetière est prête : la femme allume le fourneau à gaz et la pose dessus.
Puis elle sort à nouveau pour aller frapper à une porte contiguë :
« Raymond ! Il est sept heures et demie ! Raymond ! Raymond ? »
Un bruit lui répond. Elle rentre alors rapidement, peu soucieuse de solliciter davantage la pluie qui lui coule sournoisement dans le cou.

La porte contiguë s’ouvre et un jeune homme en chemise, le pull sous le bras, sort dans la cour. Mal réveillé, il rentre instinctivement la tête dans les épaules et fait la grimace en se précipitant tête baissée, en quelques enjambées, chez la Crison.

« Alors ? T’as eu du mal à sortir du lit, hein ? Si tu t’étais couché plus tôt, aussi, hein ? Au lieu de traîner…

— Maman ! Tu vas pas commencer, au moment du déjeuner, quand
même !… Je me rappelle encore ton engueulade d’hier… » Il s’approche d’elle, le visage éclairé. « Allez, fais un sourire et on boira le café au lait
avec plus de plaisir : d’accord ? » Il l’embrasse sur la joue et va s’asseoir
à la table appuyée contre le mur. La mère s’est empêchée de sourire, mais elle se radoucit visiblement.

Au-dehors, les poubelles vides rejetées par les éboueurs cognent contre les dalles de grès. Lentement, la rue s’éveille… Et une rue de Paris qui s’éveille, un jour de semaine, c’est le bruit qui monte, au fur et à mesure que les êtres prouvent leur existence : les fenêtres s’ouvrent et se referment, un concert de percussions variées commence dans les cuisines, les chasses d’eau explosent sourdement, les radios déversent des torrents d’informations, des musiques rythmées et des chansons entraînantes, les rasoirs électriques ronronnent, quelques enfants pleurent et quelques mères élèvent la voix, tandis que des hommes parlent fort en cherchant des cravates, des chaussettes ou des boutons de manchette. Peu à peu, les escaliers retentissent des cavalcades des écoliers, puis de leurs parents, des ouvrières, des employés, des sous-chefs de rayon à La Samaritaine et, déjà, de quelques contremaîtres ou de sous-directeurs. Les moteurs des automobiles endormies le long des rues toussent, hurlent et sifflent, quelques avertisseurs ponctuent les cris des conducteurs pressés et nerveux. Au loin, en fond sonore, le souffle lourd des usines gonfle lentement…

C’est fini… Cet instant privilégié du petit matin où il ne fait plus vraiment nuit mais où le jour n’a pas encore installé ses fureurs laborieuses ; cet instant où l’air est parfois bleu et sent le café… C’est fini.

Un gros chat noir et blanc, robe banale, pressé, passe devant la porte de la loge au moment où sort le fils de la concierge, ventre plein et chaud, pour aller se déguiser en travailleur : « Minou, minou… Alors, pépère, on s’mouille ? » Le chat s’arrête et miaule brièvement comme une réponse. Le garçon, accroupi, caresse doucement l’animal qui se frotte et frotte encore contre les genoux du jeune homme en miaulant à petits coups. Celui-ci se
redresse enfin pour regagner sa chambre quand deux autres chats, gris ceux-là, pénètrent dans la cour et s’arrêtent à la vue de l’humain, prudents et vaguement inquiets. « Tiens, v’là des copains ; amuse-toi bien. » Il rentre.

Les trois matous s’inspectent le museau. Deux nouveaux chats arrivent du fond de la cour dans laquelle donne le second escalier de l’hôtel. Le groupe s’éloigne rapidement vers la rue puis en direction du canal Saint-Martin, à quelques pas de là. La pluie a cessé, mais le ciel est sombre comme s’il voulait empêcher le jour de baigner la ville et de régner jusqu’au crépuscule.

Dans le square, près de l’écluse, André Dermont, que ses copains de la cloche appellent simplement Dédé, vient de s’éveiller et de s’extraire de dessous ses cartonnages. Le pont l’a bien abrité durant la nuit, mais la
pluie s’est tout de même infiltrée jusque dans sa chambre aux parois de courants d’air ; en coulant, l’eau a imbibé les cartons, les journaux et les chiffons de toute sorte qui constituaient les draps, les couvertures et le matelas de fortune du pauvre vieux. « Nom de Dieu ! », peste-t-il en se remuant pesamment et en triant les effets trempés. « Nom de Dieu de
nom de Dieu ! », répète-t-il de sa voix rocailleuse et mal assurée.

À cet instant, une péniche, descendant le canal en direction de la Seine, avance vers les bassins. Un gamin, sans doute le fils du marinier, chemine au bord de l’eau ; il tient dans sa main le papier que tous les mariniers présentent au chef d’écluse à chaque passage, avec quelques sous… En sifflotant, il arrive à la hauteur du pont au moment précis où Dédé, tout en pliant grossièrement une vieille capote militaire et une couverture de laine noire, conte ses malheurs à un groupe de chats : « Vous avez pas ce problème-là, vous les greffiers, hein ? Quand y pleut, vous montez plus haut, et y vous faut pas trop d’place pour vous loger… Tandis qu’moi, hein ?… R’garde-moi ça… Et si ça s’arrête pas pour ce soir ?… Nom de Dieu de… Tiens, qui c’est çui-là ? »



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