DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Christiane Passevant
Baraque de foire
Jérémy Beschon. Introduction d’Alèssi dell’Umbria (L’atineur)
Article mis en ligne le 1er juillet 2014
dernière modification le 9 juin 2014

par C.P.
Imprimer logo imprimer

Baraques de foire

Une pièce et un livre de Jérémy Beschon (éditions l’Atinoir)

Dans une poursuite de lumière, une madame loyale nous présente la cérémonie télévisuelle des Art and Business Awards européen. Nous assistons, en tant que public plébiscité, au sacre du capitalisme et de l’art. Quoi de mieux que le mensonge du marketing spectaculaire pour travestir l’injustice et la violence de notre société ? Mais si lors d’un show télé, les acteurs (élus et dirigeants d’entreprises) maîtrisent leur rôles à la perfection, il n’en est pas de même au quotidien, de l’autre côté de l’écran, dans le monde « réel ». Là, les protagonistes résistent, abdiquent, s’affrontent, délirent aux fanfares de l’idéologie dominante. La valse de l’État et du libre marché s’accélère, et malheur à celui qui voudrait changer de tempo...

La comédienne passe d’un personnage à l’autre, mêlant la grande Histoire à la petite : une maîtresse et ses élèves dans une salle de classe ; un employeur et une employée à un entretien d’embauche ; un mercenaire blanc et un barman « nègre » au zinc d’un bar africain. Ces différentes scènes auxquelles nous avons accès, tel des hors champs du show télé, s’enchainent et se répondent comme autant de manèges au sein d’une grande foire politique.

Une pièce drôle et cinglante qui prend source dans des évènements historiques et contemporains. Car malheureusement, l’auteur n’a presque rien inventé, travaillant à partir d’articles et d’archives pour éclairer notre lutte au sein des sociétés modernes.

Baraque de foire ou c’est quoi ce cirque ? Ça commence avec une cérémonie de remise des Art and Business Awards… à la télé bien évidemment ! L’art sans le business n’existe pas !

L’Art doit être rentable avant tout ! Les musées, la maison de la Radio, les théâtres sont affublés d’une nouvelle appellation : entreprises culturelles.
Le fric, c’est chic ! La loi de la marchandise, la norme du profit et tout ce qui va avec, c’est la norme ronflante…

De la créativité ? Que nenni, il s’agit d’apprécier un spectacle à l’aune de la rentabilité… Il faut s’adapter… à la crise ! La crise est une opportunité pour faire avaler des procédures d’abêtissement de plus en plus en vogue ! Souriez, le bonheur est dans l’allégeance au capitalisme.

Dans Baraque de foire, Jérémy Beschon met en scène le processus de formatage des esprits des futurs consommateurs et consommatrices, bien dans le moule, bien dans le rang, autrement dit des citoyens et des citoyennes responsables ! Le grand mot est lâché, celui qui fait florès : citoyens, citoyennes !

Donc citoyennes, citoyens, ne vous posez plus de questions, penser est inutile, la COM le fait pour vous, vous faîtes partie d’un pays, d’un État,
alors répétez avec moi : « la solidarité, [c’est] le sentiment d’appartenir
à un groupe de personnes qui sont d’accord entre elles. »
Vive la hiérarchie et l’ordre qui en découle !

On pourrait penser que Baraque de foire se plaît dans la parodie ou l’anticipation… À peine, et même pas du tout. C’est une critique acerbe et sans concession des slogans à décérébrer. À voir et à revoir ! À lire aussi…

EXTRAIT INTRODUCTION :

(...) On se dira que de toutes façons, il est bien difficile de faire une expérience sensible et intelligible dans cet univers métropolitain où chacun est pris en charge par des dispositifs qui le dispensent de se risquer. C’est vrai, et la culture fait à présent partie intégrante de ces dispositifs. Qui a eu le malheur de voir sa ville proclamée une année durant “capitale européenne de la culture” en sait quelque chose.

Ceux qui habitent leur monde n’ont pas besoin d’être cultivés. Nous, nous contentons de traverser en état d’absence une suite de non-lieux et d’assister à une série de pseudos-événements. Notre présence au monde, quand elle arrive, est de toutes façons trop douloureuse — nous sommes alors comme ces employés de France Télécom quelques secondes avant qu’ils ne se jettent par la fenêtre.

Nous pensons que la culture, à notre époque, a principalement pour fonction de s’interposer entre nous et le monde, de tout mettre à distance, dans cette mise en perspective qui ne débouche jamais que sur du vide. Voilà sa véritable fonction politique.

Comme disait un romantique allemand, l’homme habite le monde en poète. Et nous savons à présent que ni la culture ni l’art ne pourront plus nous soulager de l’incapacité dans laquelle nous sommes d’habiter, en ce monde.

Alèssi Dell’Umbria

P.S. :

« Ici la culture est partout » proclament fièrement les publicités du Conseil général des Bouches-du-Rhône [alors que] « Marseille-Provence » est capitale européenne de la culture. Derrière cet unanimisme culturel qui gomme tout esprit critique, il est facile de voir l’union sacrée de l’État, des collectivités locales de tous bords et des grandes entreprises — dont les buts, faut-il le souligner, n’ont rien à voir avec la gratuité, le désintéressement et l’accès du plus grand nombre à l’art et au savoir. Alors que cela devrait à tout le moins interroger, voire inquiéter, tous ceux [et celles] qui mettent la création, la connaissance et la raison au centre de leurs préoccupations, nombre d’acteurs culturels s’en accommodent et adoptent une étrange schizophrénie entre leurs convictions et les conditions de leur activité. Est-il tout à fait innocent d’accepter, par exemple, le mécénat d’une entreprise comme Orange pour mener à bien un projet culturel alors même que chacun connaît — ou est à même de connaître — sa politique de gestion du personnel et les nombreux suicides qui s’en sont suivis ?

Est-ce parce que Jérémy Beschon, son collectif théâtral, son préfacier et son éditeur sont Marseillais qu’ils poussent ce coup de gueule en forme de pièce de théâtre contre l’union obscène du capitalisme et de l’art au cours d’une année où, effectivement, la culture est partout, et surtout où elle ne devrait pas être ? En tout cas, l’exercice est réussi et démontre l’utilité du travail de Jérémy Beschon dont le collectif « Manifeste rien » (http://manifesterien.over-blog.com/) propose l’adaptation théâtrale de travaux de Pierre Bourdieu, Tassadit Yacine-Titouh, Benjamin Stora, Gérard Noiriel, Alèssi Dell’Umbria, Howard Zinn, afin de faire éprouver au public ce qui a été prouvé par les sciences sociales que ce dernier n’a guère l’occasion de rencontrer.

Cette pièce s’appuie sur divers auteurs (Benoît Eugène, Jean-Pierre Faguer, Philippe Geneste, Xavier Renou, François-Xavier Versache) et des articles de revue (Actes de la recherche en sciences sociales, Agone, Marginales) pour proposer en douze courtes scènes un étrange aller-retour entre les représentations audiovisuelles d’un monde « parfait » régi par les bons sentiments et l’alliance idéale de l’art et de l’entreprise et un monde réel, on s’en doute, nettement plus prosaïque. Dans ce dernier, l’État au service du libre marché s’appuie sur la force brute (la figure du mercenaire blanc) dans les pays du Sud et la domination symbolique (le spectacle télévisé, la maitresse d’école, le recruteur d’une entreprise, le metteur en scène) dans les pays du Nord pour affirmer dans tous les cas le TINA (there is no alternative) thatchérien.

On passe ainsi d’une scène à l’autre pour toucher du doigt l’obscénité d’un monde dominé par un capitalisme qui voudrait se faire passer pour un horizon indépassable, mais aussi se faire craindre quand il ne se fait pas aimer. Encore et toujours il s’agit avant tout pour le système en place de « divertir pour dominer » : l’hyper-capitalisme y poursuit sa course folle en anéantissant toute liberté.

En lisant cette suite de saynètes qui se succèdent dans une ronde des modes de représentation de la domination, on vérifiera aussi que, comme souvent, la réalité dépasse la fiction. Ainsi de cette entreprise de « sécurité » lauréate d’un prix qui voit le mariage réussi de l’art et de l’entreprise sous l’égide du Comité européen pour le rapprochement de l’économie et de la culture, le CEREC. Non, cela ne s’invente pas ! Comme l’écrit le préfacier, « nous savons à présent que la culture ne pourra plus nous soulager de l’incapacité dans laquelle nous sommes d’habiter, en ce monde ».

Dans un paysage consensuel parfaitement insipide, le principal mérite de ce texte est de fournir les premières armes de la critique des nouveaux modes de fabrication du consentement dans une forme adaptée à un large public.

Courant Alternatif



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4