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Yves Pagès
Comment garder la tête froide après la gueule de bois électorale ? Au-delà de la vigilance anti-fasciste
Article mis en ligne le 1er juillet 2014
dernière modification le 20 juin 2014

par C.P.
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La victoire en trompe-l’œil de Marine Le Pen (avec 25 % des suffrages mais cependant 1,7 millions de voix en moins qu’à la dernière présidentielle) ne doit pas servir à masquer le phénomène majeur de cette élection européenne : l’abstention massive de 57,5 du corps électoral, sans négliger les 3 % de vote blanc, 1,5 % de vote nul et o,5 % obtenu par le fantomatique Parti du vote blanc, soit au total 62,5 % des 45,5 millions d’inscrits (eux-mêmes en baisse d’un demi-million depuis le scrutin de 2012), autrement dit 28,5 millions de personnes non-participantes ou inexprimés volontaires.

Bien sûr, il est difficile de distinguer parmi la multitude de celles et ceux
qui se sont soustraits à leur « devoir » républicain ou ont refusé de choisir
le « moins pire » parmi les candidats en lice, un message univoque.
Il y a dans cette désertion hors les urnes l’expression d’humeurs éparses
et fluctuantes : du j’menfoutisme à la résistance passive, en passant par d’autres motifs existentiels : le repli sur soi égoïste, l’inertie dépressive, l’indifférence aux profession de fois, le refus de cautionner qui que ce soit,
le doute conspirationniste, l’objection de conscience idéaliste, le sentiment d’inutilité, l’aigreur mysanthropique, l’insouciance juvénile, l’incompréhension des enjeux, le contre-coup de la désillusion, la flemme
de sortir dehors, le pied-de-nez potache, la défiance envers les gouvernants, l’indécision perpétuelle, le bras d’honneur au système, le fatalisme désespéré, l’oubli pur et simple, etc.

S’il serait abusif de sonder dans ce geste en creux du non-vote ou du vote neutre — tel le « je préférais de ne pas » d’un Bartleby — un refus explicite de l’ordre dominant, il est insupportable de le passer sous silence, ou pire encore, de le faire passer pour une anodine « absence d’opinion ». Quand les deux tiers des électeurs potentiels font un pas de côté (ici comme en Égypte), ce manque d’adhérence spectaculaire rappelle (une fois de plus)
la crise, sinon la faillite, du rituel démocratique et de sa soi-disant représentativité. Et du côté des moins de 35 ans, les proportions sont encore plus frappantes : car si un tiers de leurs suffrages exprimés sont pour le Front National, les trois de cette classe d’âge a préféré bouder les urnes. Ainsi le score du FN est-il moins un irrésistible triomphe (passant rappelons-le encore de 13 % des inscrits en 2012 à 10 % la semaine dernière) que l’effet de vase communicant dû à l’implosion des partis de gouvernement (UMP, PS & co) aux affaires depuis les dernières décennies.

Le vrai souci c’est que, jusqu’à maintenant, cette désaffection citoyenne
ne semble pas, en France, avoir libéré l’espace à des expériences de contestation active des impératifs de l’Austérité (comme en Grèce ou en Espagne, où cette place vacante laissée par le boycott électoral de masse
a libéré de nouvelles pratiques extra-parlementaires, soucieuses d’horizontalité organisationnelle, d’autodéfense locale, et de coopérations utopiquement concrètes… et vice versa). Mais il n’est jamais trop tard
pour relever la tête et ne pas céder à la résignation commune, induite
par ce double bind mortifère : soit le pragmatisme économique, soit le
péril populiste. Trouver la force collective de déjouer l’alternative truquée
qui voudrait désormais s’imposer à nous : se serrer la ceinture avec le FMI ou tomber sous la botte des centuries fascistes. Rien n’est perdu d’avance même si le temps presse pour court-circuiter ce chantage binaire auquel vont nous soumettre médias, démocrates de tous bords et consultants de la finance. Alors, disons que l’anti-fascisme radical est évidemment nécessaire mais si loin d’être suffisant.

La seule issue, avant que le Front National ne négocie (en position de force) une alliance/réconciliation de toutes les droites sous sa bannière ultra-modernisée (comme en Italie il y a déjà quinze ans), ce serait, sans attendre, de briser l’isolement de chacun et la lassitude échaudée de tous, pour passer à l’offensive sur le terrain de la précarisation sociale & urbaine de nos conditions d’existence. Bref, de transformer cette ligne de fuite de la dépolitisation latente en énergie collective de défiance active envers les puissants. Vaste programme, mais qui demande désormais à s’énoncer avec d’autres mots, d’autres gestes, d’autres affinités que les vieilles lunes du paritarisme syndical ou du guévarisme d’opérette du parti Front de gauche… comme tente aujourd’hui de le faire le mouvement des chômeurs, précaires, intermittents & intérimaires (avec ou sans papier) face au front commun du patronat et des syndicats les plus consensuels avec la duplicité bienveillante du pouvoir socialiste.

Ceci dit, l’urgence qu’il y a à lutter contre la violence quotidienne de
« l’Austérité perpétuelle », si elle va bien au-delà du simple devoir de vigilance anti-fasciste, ne signifie pas qu’il faudrait sous-estimer l’emprise mentale de Marine Le Pen (et de ses jeunes technocrates new-look) sur les débats de société, relayée avec zèle par les médias avides de sensations fortes ou par les néo-conservateurs de toutes obédiences partisanes qui monopolisent désormais les bancs de l’Hémicycle. Et l’on sait combien les propagandistes de l’extrême-droite, s’appropriant les théories de Antonio Gramsci, ont fait du combat pour « l’hégémonie culturelle » leur objectif central, via le marketing viral du Net (et ses rumeurs nauséabondes recyclées à dessein) ou en lançant des ballons d’essai qui jouent du chaud & du froid, jusqu’à focaliser l’attention des sunlights du Spectacle journalistique.

Négliger cette contamination, ce serait céder du terrain face à la banalisation rampante de certains mots-clefs du FN (repris de droite à gauche), aux autocollants qui fleurissent de-ci de-là sur le mobilier urbain, colportant des messages phobiques : antiarabes, antisémites, anti-drogués, antipédés, etc. On dira qu’il s’agit là d’un regain d’activisme des groupuscules ultra, en marge du
« retoilettage » électoraliste du Front National. Et pourtant, ces signes adhésifs, en se fondant dans le décor, provoquent, sinon une adhésion massive, du moins la vulgarisation de nouveaux idiomatismes qui font salement écho au désespoir social ambiant. D’ailleurs, c’est bien le but
des « créatifs » fascistoïdes qui se cachent derrière les prête-noms d’une nébuleuse de mouvements fantoches, caresser la parano complotiste,
le ressentiment haineux et la bêtise nationaliste dans le sens du poil.
Et sur ce champ de bataille, sémantique, il faut hélas bien constater que leur offensive marque des points, au diapason de la droitisation des débats publics et, a contrario, d’une crise des valeurs d’émancipation collective.



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