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Christiane Passevant
Jacques Demy. L’enfance retrouvée
Alain Naze (L’Harmattan)
Article mis en ligne le 1er juillet 2014
dernière modification le 20 mai 2014

par C.P.
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Jacques Demy. L’enfance retrouvée

Alain Naze (L’Harmattan, collection quelle drôle d’époque !)

En refermant le livre d’Alain Naze, Jacques Demy. L’enfance retrouvée, on se dit qu’il faut voir ou revoir tous les films de ce réalisateur. Le texte incite en effet à une découverte nouvelle de sa filmographie, ne serait-ce, en premier lieu, que pour percevoir le lien entre l’imaginaire et la démarche complexe de Jacques Demy à propos de l’idée de bonheur.

Cet ouvrage, Jacques Demy. L’enfance retrouvée, propose une déambulation dans une œuvre tout à fait originale du cinéma français. On serait tenté de penser à une plongée dans l’irréalité. Mais c’est plutôt, explique l’auteur, un retour à l’enfance, « qui jaillirait aux détours d’une image, d’une chanson, avec tous ses possibles rouverts en un éclair ».

Depuis Lola — dédié à Max Ophüls —, Les parapluies de Cherbourg — mélodrame chanté qui fait penser aux films de Douglas Sirk —, Les demoiselles de Rochefort — comédie musicale (Vicente Minelli ?) —, Peau d’âne — inspiré du conte de Perrault, où une jeune femme revendique ses choix et son autonomie —, Une chambre en ville — drame chanté sur fond de conflit social et de luttes
de classes…

Ce sont autant de films où il ne s’agit pas de « capter la réalité, dans une vision naïvement positiviste du cinéma, mais de la conduire à se révéler sur l’écran, comme on parle d’un révélateur photographique,
c’est-à-dire d’un produit capable de conduire l’image à sa visibilité. »

Belle définition qui suggère évidemment bien des questions sur une création cinématographique qui transfigure les faits et les personnages du quotidien pour atteindre une autre réalité, une dimension politique. Les films de Jacques Demy peuvent provoquer des réactions de rejet ou l’adhésion immédiate, mais il est certain qu’ils ne laissent pas indifférent ou indifférente.

« Si le cinéma de Demy parvient à nous réveiller, il sera a priori susceptible de le faire aussi bien à travers ses films visant au pur enchantement (le conte de fée), qu’à travers ceux qui viseraient à porter au jour les mécanismes de l’enchantement, pour donner à saisir un réel supposé hors fantasmagorie, à supposer qu’une telle opposition soit seulement pensable dans [sa] filmographie ».

Christiane Passevant [1] : Tu nous fait découvrir le cinéma de Jacques Demy de façon différente en tant que philosophe et non en tant que critique. Mais pourquoi Demy ?

Alain Naze : C’est la passion qui m’a amené à écrire sur le
cinéma de Demy, comme la passion m’a poussé à écrire sur Pasolini, bien que leur cinéma soit tout à fait différent. Et il est certain que mon approche est toujours liée à la philosophie, c’est en fait une rencontre entre la philosophie et la critique. Mais Serge Daney ne faisait pas non plus de la critique pure et simple, c’était aussi une sorte de mélange. D’ailleurs aborder Le cinéma de Jacques Demy par le détour de la philosophie renforce l’écart que toute critique entretient avec un film. L’écart un peu décalé par rapport à la critique plus classique, permet ici de faire éventuellement apparaître des choses qui sont seulement suggérées par les critiques, et peut-être d’essayer de les thématiser d’une manière plus systématique.

Christiane Passevant : Pas de critique classique, cependant tu parles du processus de réalisation, du choix des décors… Tu remontes à la conception même du film et tu le lies au vécu du réalisateur.

Alain Naze : Je crois que le danger à éviter était de faire du cinéma un objet pour la philosophie et de rester dans un discours strictement philosophique en parlant du cinéma comme de littérature, indifféremment.
Il s’agissait là d’aller à la rencontre du cinéma pour aller dans une démarche
altérée par le cinéma, c’est ainsi que l’on peut éviter de faire passer Jacques Demy pour un pur objet de réflexion. On entre alors dans des zones incertaines où j’énonce des possibilités, rarement des interprétations, plutôt des lectures possibles. Je ne voulais pas plaquer une grille de lecture sur le cinéma de Demy, ce qui m’a permis un peu de me libérer de l’ouvrage antérieur qui était un travail liant Pasolini à Walter Benjamin et où j’étais tenu à une structure philosophique beaucoup plus lourde. De plus, le cinéma de Demy a une fragilité qui fait que toute structure un peu forte l’aurait étouffé.

Christiane Passevant : Très souvent, on s’arrête à cette légèreté qui parfois est qualifiée de mièvre. Mais peux-tu revenir aux décors dont tu soulignes l’importance, et surtout des passages…

Alain Naze : Pour Demy, les passages sont liés à son enfance, le passage Pommeraye où il a acheté sa caméra… J’ai d’emblée privilégié cette architecture chez Demy parce que cela résonnait aussi du côté de Benjamin pour moi. C’est à partir de là que j’ai embrayé sur la question des passages, que Benjamin envisage comme une forme d’appareil, et c’est ce qui m’intéressait, cet emboîtement entre ces deux formes d’appareillage, le cinéma et le passage. Comment l’un fonctionne par rapport à l’autre ? L’appareil cinéma va-t-il écraser l’appareil passage ou les deux vont-ils entrer en résonance ? Du coup, cela fonctionne différemment dans les trois films que j’évoque, Lola, Les parapluies de Cherbourg et Une chambre en ville. Dans Lola, l’appareil cinématographique ne laisse pas entrevoir le passage pour lui-même. C’est aussi un espace de rencontres, un lieu d’exposition de la marchandise, des prostituées qui passent, de la présence de Lola dont le rôle est un peu ambigu. Pour Demy, c’est un lieu privilégié, lié à son enfance, où il pouvait aussi se perdre.

Christiane Passevant : C’est aussi le début de son voyage dans le cinéma…

Alain Naze : Absolument. C’est un lieu central qui revient dans son cinéma.

Christiane Passevant : Est-ce qu’on trouve dans son cinéma des allusions au féminisme. Je pense à Peau d’Âne [2] .

Alain Naze : Cette dimension a été directement prise en charge par Demy. Après une discussion avec Agnès Varda au cours de laquelle elle avait évoqué le fait qu’il soit enceint, et il l’avait pris au pied de la lettre. Dans Peau d’Âne, il y a effectivement cette percée des préoccupations féministes. Et son voyage aux États-Unis en 1968 fait qu’il était effectivement de plein pied avec le courant féministe de cette époque.
Ce qui est aussi intéressant dans Peau d’Âne, c’est la question de l’enfance, bien sûr avec le conte de Perrault qui inspire le film, de même que d’autres histoires, Demy fait un mélange dans ce film. Il s’adresse aux enfants et on pourrait le prendre au premier degré, celui du conte. Or si l’on considère le film seulement sous cet angle, on s’aperçoit que cela concerne l’enfance dont nous sommes toujours porteurs, l’enfance retrouvée. Une enfance non situable qui revient dans une fulgurance à l’occasion d’une musique, d’une chanson, d’une odeur, très proche du temps retrouvé chez Proust. Dans les films de Demy, le bouleversement que l’on peut avoir n’est pas sans rapport avec la lecture de Proust.

Christiane Passevant : Tu parles d’un « virtuel insurrectionnel, inscrit dans l’épaisseur du temps »…

Alain Naze : C’est ce qui est fondamental pour l’idée de l’enfance. Une enfance susceptible de revenir, l’enfance au sens de l’état civil et une part de notre enfance que nous avons vécu, sur un mode inconscient. C’est ce qui fait la similarité de la chose qui nous revient du passé, donc chargé de nostalgie et, en même temps, de quelque chose d’inouïe puisque c’est une première rencontre. Ce n’est pas un retour nostalgique sur son passé, mais
introduit du nouveau et correspond à la définition que donne Walter Benjamin du bonheur, comme bonheur intégral, qui réunirait les deux pôles, le jamais vu et le déjà perdu qu’il regrette. Les deux conjoints dans une impossibilité apparente. Cette dimension insurrectionnelle crée la dimension politique.

Notes :

[1Transcription d’une partie de l’entretien avec Alain Naze sur Radio Libertaire, dans les Chroniques rebelles, le samedi 19 avril 2014.

[2Voir l’article d’Alain Naze dans ce même numéro de Divergences, « Supplément au voyage chez Jacques Demy »

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