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Christiane Passevant
Il a plu sur le grand paysage et Le grand paysage d’Alexis Droeven
Deux films — un documentaire et une fiction — de Jean-Jacques Andrien
Article mis en ligne le 1er juillet 2014
dernière modification le 8 juillet 2014

par C.P.
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Il a plu sur le grand paysage

Film documentaire de Jean-Jacques Andrien (2014) est sur les écrans le 14 mai.

Le grand paysage d’Alexis Droeven

Film de Jean-Jacques Andrien (1981) sera sur les écrans en août 2014

Avec Maurice Garrel, Nicole Garcia et Jerzy Radziwiłowicz

Rarement un réalisateur a approché et décrit d’une manière aussi profonde la réalité actuelle du monde paysan et sa culture spécifique. Les deux films sont d’une force exceptionnelle, la fiction — Le grand paysage d’Alexis Droeven — et le documentaire — Il a plu sur le grand paysage —, que séparent plus de trente ans pour la réalisation. Le constat du documentaire étant en résonance avec la fiction qui fait figure de prémonition des dégâts générés dans le domaine agricole par les quotas imposés et autres règles drastiques du marché européen et de la gestion néolibérale au plan mondial.

1981 : Le grand paysage d’Alexis Droeven. Un fermier (remarquable Maurice Garrel), très impliqué au niveau syndical et dans la défense des droits des producteurs laitiers, meurt d’une crise cardiaque en plein champ. Le choc est rude pour ses deux fils et la décision à prendre au sujet de la ferme n’est pas simple, c’est un choix de vie. Le fils aîné, Jean-Pierre (Jerzy Radziwiłowicz, inoubliable interprète des films de Andrzej Wajda [1]), est confronté à la décision à prendre sur fond de manifestations et de conflits entre francophones et Wallons. Dans Le grand paysage d’Alexis Droeven, la crise est d’abord linguistique et politique, avant d’être essentiellement économique trente trois ans plus tard, dans Il a plu sur le grand paysage.

L’émotion des neuf protagonistes du documentaire est si poignante qu’elle envahit littéralement l’écran et dépasse de loin le cadre du monde paysan. Les acteurs et actrices de cette tragédie subissent de plein fouet les règles de la mondialisation, sont dépossédés de leur travail, de leur culture, de leur dignité et de leur univers par des lois érigées au nom de la logique du profit. Ils et elles n’existent plus. Leur raison d’être depuis des générations, malgré les efforts et les investissements, est simplement éradiquée par la dérégulation mise en place. Ce qui fait dire à un jeune agriculteur : « La logique économique que nous vivons aujourd’hui agit sur nous d’une façon telle que nous nous déconnectons du monde dans lequel nous vivons. Nous en arrivons à nous irréaliser de plus en plus. […] J’ai l’impression de vivre dans l’absurde. Sans passé auquel me référer et sans futur dans lequel espérer. »

Il a plu sur le grand paysage est aussi un avertissement quant aux conséquences catastrophiques qui découleront de ces décisions, pour les producteurs laitiers d’abord, mais aussi pour les agriculteurs et les consommateur-es. L’emballement du système aboutit immanquablement à une agriculture dénaturée sans alternative possible.

Jean-Jacques Andrien filme le paysage comme un peintre. Chaque travelling sur les vallons brumeux laisse une impression étrange, la sensation d’un paysage voué à la disparition, en même temps qu’un écho au cinéma de Dreyer. On ne peut parler de nostalgie, non c’est plutôt une envie de garder en mémoire une image, une sérénité qu’évoque Élisabeth (interprétée par Nicole Garcia) dans Le grand paysage d’Alexis Droeven.

Dans Il a plu sur le grand paysage, le réalisateur « donne la
parole aux gens ». Elle est simple et directe, d’où l’émotion intense transmise par les protagonistes du documentaire, véritable cri d’alarme sur les risques encourus par les futures générations. Jean-Jacques Andrien ajoute que, déjà, dans Le grand paysage d’Alexis Droeven, réalisé quelque trois décennies auparavant, la question centrale du film était « que peut transmettre un père à ses enfants en situation de crise grave ? » Les deux films livrent là une réflexion sur un monde en perdition et une catastrophe annoncée.

Jean-Jacques Andrien : Trente trois ans séparent ces deux films, j’ai terminé Le grand paysage d’Alexis Droeven en 1981. Les deux films ont en commun le lieu de tournage, c’est donc le même paysage. C’est pour cela que j’ai voulu que le mot paysage soit dans les deux titres : Le grand paysage d’Alexis Droeven et Il a plu sur le grand paysage.

Christiane Passevant : Les deux récits traitent des mêmes problèmes, Jean-Pierre Droeven garde finalement la ferme dans le premier film.

Jean-Jacques Andrien : Jean-Pierre fait en quelque sorte partie des personnages du documentaire Il a plu sur le grand paysage. Ce qui m’intéressait était d’écrire et de réaliser des films à partir de la réalité, donc qu’il y ait une connexion entre le récit pour le documentaire et le réel autant que possible, et pour la fiction aussi. La fiction a été écrite par rapport à du vécu, à l’observation de la réalité. Ma volonté était de réaliser des films en relation avec la réalité, que ce soit pendant la préparation, l’écriture, le tournage et le montage.

Christiane Passevant : Vous avez parlé de trois films sur ce sujet ?

Jean-Jacques Andrien : J’ai fait un troisième film dans la région sur la dimension politique. J’ai développé cette dimension politique qui surgit dans le documentaire avec quelques extraits que j’ai filmé moi-même dans les Fourons. Le pays de Herve est dans le nord-est de la Belgique et de la Wallonie et le village des Fourons se situe en bordure du pays de Herve et de la frontière linguistique. Dans cette région, deux dimensions m’intéressaient pour les filmer, elles émergeaient à la surface, la dimension politique avec les problèmes communautaires belges — toujours présents aujourd’hui même s’ils s’expriment autrement, avec la résurgence d’actions de groupuscules d’extrême droite —, et la dimension économique, la problématique agricole. En tant que cinéaste, c’était très intéressant de rencontrer dans un lieu, à fleur de peau, ces deux problématiques, qui représentent aussi des problématiques générales européennes. D’ailleurs l’extrême droite, on la retrouve aussi partout en Europe.

Christiane Passevant : Si je compare vos deux films, je dois dire que le documentaire est peut-être encore plus bouleversant. La séquence de la manifestation avec le lait répandu sur les champs est terrible, les visages sont crispés et poignants. Ils luttent pour leur survie. Il y a le constat désespéré d’une situation et cette charge émotionnelle très forte dans
Il a plu sur le grand paysage.

Jean-Jacques Andrien : Je suis content d’avoir revu Le grand paysage d’Alexis Droeven après avoir terminé le documentaire. Dans le film de fiction, il y a la direction d’acteurs, des comédiens. Je trouve Jerzy Radziwilowicz formidable et Nicole Garcia est d’une fragilité, d’une finesse. Je peux en parler avec recul à présent, après plus de trente ans, les deux sont d’une grande justesse. Pour répondre à la remarque, il s’agit ici, dans la fiction, d’une émotion reconstruite et c’est le réalisateur qui prend la parole. Tandis que j’ai choisi le documentaire pour être en prise directe avec l’émotion des personnages, et je ne dirige pas ceux et celles qui s’expriment.
Les paroles surgissent d’elles même à l’écran, au moment où les personnages le décident. Dans le documentaire, l’émotion la plus forte est dans les moments où chacun des personnages, pas tous, parlent de leur rapport à leurs enfants ou à leurs parents. Et je ne pose pas de questions, je ne provoque pas ce moment, cela surgit spontanément. C’est au-delà de la personne, c’est universel.

Lorsque la jeune fermière dit : « Je suis fille, je suis fille… », elle ne sait pas dire d’agriculteurs, elle craque. Je lui ai demandé pourquoi, mais elle ne sait toujours pas pourquoi. Je lui ai demandé si elle voulait que je coupe la séquence au montage, elle m’a répondu que non. Elle sait qu’il s’est passé quelque chose de personnel, mais aussi quelque chose d’autre. Et ça le documentaire le permet : cette qualité et cette force d’émotion. La fiction, c’est autre chose. Je m’en doutais et c’est pourquoi j’ai choisi le documentaire. Bien sûr, on écrit un scénario et l’emplacement de la caméra n’est pas anodin, mais souvent on a filmé dans des endroits et à la place choisie les personnages. La grande différence entre documentaire et fiction, c’est que je donne la parole aux gens dans le documentaire. C’est pourquoi, les plans sont longs, ils ne sont pas coupés. La respiration du personnage l’emporte sur la volonté de montage, de rythme ou de tempo de l’auteur.

Vous avez raison, la nature de l’émotion n’est pas la même, mais elle existe aussi dans la fiction. Le rapport au père est vraiment très émouvant, dans une problématique générationnelle et de transmission. Quand on réfléchit sur la situation du père, la question est : dans une situation de double crise, que peut transmettre un père à ses enfants ? Et il laisse le choix à son fils. C’est cela la question. Et dans le documentaire, ça explose. Nous étions surpris pendant le tournage, car je ne cherchais pas à provoquer ce moment-là. Il surgit de lui-même. Cela signifie que la paysannerie vit aujourd’hui une situation très grave. Cela touche aussi à la culture paysanne et ils le savent.

Christiane Passevant : C’est important je crois de voir les deux films.

Jean-Jacques Andrien : C’est la décision du distributeur. Il a plu sur le grand paysage est sur les écrans depuis le 14 mai et Le grand paysage d’Alexis Droeven sort 13 août prochain.

Notes :

[1L’homme de Marbre (1977) et L’homme de fer (1981).

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