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Christiane Passevant
La censure militaire et policière 1914-1918 et Militants contre la guerre 1914-1918
Maurice Rajsfus (cherche midi) et Julien Chuzeville (Spartacus)
Article mis en ligne le 1er juillet 2014
dernière modification le 22 juillet 2014

par C.P.
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Première Guerre mondiale, autre vision…

La censure militaire et policière 1914-1918

Maurice Rajsfus (cherche midi)

Militants contre la guerre 1914-1918

Julien Chuzeville (Spartacus)

Les deux auteurs seront sur Radio Libertaire, le 9 août à 13h30, dans les Chroniques rebelles.

Dans ces temps de commémoration à plusieurs centaines d’ouvrages et milliers d’images sur la Première Guerre mondiale, cette profusion suspecte et son déploiement médiatique obligé donne une furieuse envie de discordance pour parler de la « grande guerre », ou plutôt de la grande boucherie. Deux auteurs, Maurice Rajsfus pour une réédition aux éditions du Cherche-midi de La censure militaire et policière 1914-1918, et Julien Chuzeville pour la publication chez Spartacus de Militants contre la guerre 1914-1918 offrent une perspective bien différente de celle qui, sans l’admettre, ne déroge guère à l’histoire officielle, empreinte, c’est selon, de
relents patriotiques ou de vision fataliste et inéluctable du Premier conflit mondial.

La censure militaire et policière 1914-1918 est tout d’abord une formidable enquête sur les égouts du pouvoir imbécile et répressif en temps de guerre. L’ouvrage montre avec force détails la censure mise en place dès le début du conflit et la collaboration étroite entre l’armée et la police pour encadrer la population et endiguer toute velléité de critique ou de rébellion pacifiste.

Partir la fleur au fusil, c’était l’image choisie d’une propagande sans doute primaire, mais néanmoins très active. Mais l’on connait moins la résistance qui a existé, et de plus en plus au cours des années de guerre, tant sur le front où se multipliaient les conseils de guerre et les exécutions, que chez les civil-es, notamment parmi les femmes qui remplaçaient les hommes dans les usines. L’histoire officielle, frappée d’amnésie, parle en effet rarement sinon jamais des femmes qui ont mené des grèves importantes. Il était évidemment de mise de passer sous silence ces résistances qui ont jalonné ces années de guerre imposées à une population qui n’en voyait plus la raison.

Lorsque l’on considère les effets de la censure qui touche en premier lieu la presse qui doit être aux ordres, puis le cinéma, le théâtre, les spectacles, le courrier, les chansons, sans parler des actes militants ou de l’expression populaire spontanée, on se dit qu’il a fallu une multitude de censeurs pour traquer la moindre dissidence vis-à-vis de la pensée unique : travail, famille, patrie.

« Les militaires [écrit Maurice Rajfus], ne craignent rien tant que la propagande pacifiste. En temps de guerre, d’ailleurs, cette volonté de paix s’apparente, dans leur esprit, à cet antimilitarisme fruit de tous leurs cauchemars. Vouloir la paix devient alors un crime d’État qu’il faut combattre, et la censure a pour tâche prioritaire de faire taire les humanistes. »

Il fallait donc à tout prix ignorer la souffrance dans les tranchées, la mort absurde dans des conditions épouvantables et le manque de formation des armées confrontées pour la première fois à une artillerie meurtrière. Pourquoi ?
Pour le profit de quelques-uns. Les poilus doivent néanmoins se montrer enthousiastes de monter au front et mourir en silence pour cause de stratèges séniles et incompétents.

Si dans chaque journal, un censeur est déjà à demeure, la censure se montre particulièrement vigilante pour la presse qui parvient au front :
« Le moral de la troupe est directement influencé par la lecture des journaux. La puissance de l’article imprimé reste grande dans son esprit.
Il faut que la lecture du journal ne soit pas une source de scepticisme ni de rancœur, mais de persévérance et d’enthousiasme. » D’ailleurs, « pour Pétain, trop de journaux parviennent au front. Il faut classer leurs écrits
en deux catégories : ceux qu’il faut éviter et ceux qu’il faut inspirer et propager. »

La population n’est pas exempte d’une surveillance forcenée exercée par la censure : « La censure étend sa juridiction préventive sur toute la rédaction des journaux. Articles et doctrine politique, informations parlementaires, faits divers même, rien n’échappe à sa rigueur soupçonneuse. »

Cette mainmise de la censure nous ramène à une question essentielle : comment les militants et les militantes contre la guerre, les internationalistes ont-ils/elles pu continuer à s’exprimer pendant la guerre ? C’est ce qu’analyse Julien Chuzeville dans son livre, Militants contre la guerre 1914-1918.

Mais tout d’abord, que s’est-il passé pour que l’internationalisme bascule dans une union sacrée en très peu de temps ? Quel rôle la censure a-t-elle joué pour sauver les apparences d’un conflit qui était rejeté ? Les internationalistes auraient-ils pu arrêter la guerre ?
Début 1913, les socialistes et les syndicalistes de la CGT se mobilisent contre le vote d’une loi allongeant le service militaire d’une année. Dans le même temps, « les socialistes français et allemands publient un manifeste contre la course incessante aux armements. »
Si l’on revoit les textes de l’époque, il est troublant de constater que
« jusqu’aux derniers jours de juillet 1914, […] l’attitude était claire : “Non à la guerre !” et la menace de grève générale paraissait suffisante à certains pour faire échec au conflit. »

Les libertés sociales sont d’un coup mises entre parenthèses, « Il n’y a plus de droit ouvrier, plus de lois sociales. Il n’y a que la guerre. » (Alexandre Millerand). À partir du 2 août 1914, c’est l’état de siège. Le droit à la parole est confisqué et les droits civiques supprimés. Pourtant des grèves sont organisées, mais privées d’accès à l’information. Les femmes sont aux avant-postes du pacifisme. Elles remplacent les hommes dans les usines, mais sont exploitées et rémunérées par salaires plus bas et le patronat est de plus en plus arrogant. De nombreuses grèves ont lieu dans l’industrie (1916), dans l’armement, le textile, mais la censure empêche la presse d’informer sur les grèves jugées comme des trahison. Les féministes sont particulièrement actives durant la guerre, des femmes sont emprisonnées pour diffusion de tracts, par exemple pour celui-ci : « Femmes françaises, on vous trompe. Pourquoi cette guerre sans fin ? Refusez de travailler aux munitions et la guerre cessera ! » Un rapport de la police décrit « les mœurs quasi masculines des ouvrières d’usine » !

Au fur et à mesure des années de guerre, les informations filtrent malgré le maillage de la censure, les tracts sont de plus en plus nombreux et les services de police sont dépassés. Le bilan de la guerre est catastrophique et les tracts le dénonce : « Ce serait un grand malheur si la France était victorieuse avec la bande de propres-à-rien qui nous gouverne. Alors, on nous dit de toujours donner de l’argent pour la Défense nationale, je préférerais le mettre à la rivière que de la donner à ces bandits… Nous, Français, on marche toujours comme des imbéciles… »

Un tract du Comité pour la reprise des relations internationales, diffusé en février 1916, est on ne peut plus explicite :

« Ce qui paraît incontestable à nos yeux, c’est qu’avec la prolongation indéfinie de la guerre, il ne saurait y avoir ni vainqueur ni vaincu. C’est qu’aux millions de vies humaines anéanties, viendront s’en ajouter d’autres, ainsi que des millions de nouveaux mutilés ; aux deux cents milliards engloutis s’ajouteront d’autres centaines de milliards et toutes les nations de l’Europe seront, au terme de la guerre, épuisées matériellement, ruinées économiquement et financièrement.

Et puis sachant que la guerre ne tue pas la guerre : qu’au contraire elle développe et renforce le militarisme, cause de guerres futures, nous disons qu’il est impossible que les consciences socialistes et syndicalistes restent impassibles devant ces horreurs et ces terribles perspectives. »

Deux mois plus tard, il est déclaré à la conférence socialiste internationale de Kienthal : « Tous vaincus, c’est-à-dire tous saignés, tous épuisés : tel sera le bilan de cette folie guerrière. »

En 1916, est également publié un texte adressé Aux peuples qu’on ruine et qu’on tue. « Que les socialistes de tous les pays agissent conformément aux décisions des congrès socialistes internationaux d’après lesquels c’est le devoir des classes ouvrières de s’entremettre pour faire cesser la guerre. »
Un tract polycopié et dédié à ceux qui veulent la guerre publie un bilan effroyable : 4 500 000 morts, dont 885 000 en France.

Mais les atteintes à la liberté se poursuivent. La boucherie sur le front, la chape de plomb à l’arrière. La censure des actualités, la propagande pour souscrire à l’emprunt de guerre bat son plein. Mais les langues se délient en dépit de la propagande : « Ce serait un grand malheur si la France était victorieuse avec la bande de propres-à-rien qui nous gouverne. Alors, on nous dit de toujours donner de l’argent pour la Défense nationale, je préférerais le mettre à la rivière que de la donner à ces bandits… Nous, Français, on marche toujours comme des imbéciles… »

En novembre 1917, Georges Clémenceau, dont le journal L’homme libre était devenu L’homme enchaîné, est nommé à la présidence du Conseil. Après avoir été contre la censure, il s’écrie : « Supprimer la censure ? Jamais ! Vous êtes mes meilleurs gendarmes. »
En décembre 1917, c’est la 3ème conférence de la CGT.

La Vie ouvrière (Pierre Monatte, Fernand Loriot, Marcel Martinet, Alfred Rosmer…) dénonce « l’assassinat en masse des travailleurs » et pour contourner la censure, deux versions sont imprimées, la censurée mise sur le dessus alors que l’autre est distribuée. Les femmes libertaires distribue le Libertaire avec en titre : « Imposons la paix ! »
La SFIO propose de tendre une « oreille attentive à toute proposition de paix d’où qu’elle vienne » et dénonce « une censure empêchant à chaque instant l’expression de la pensée socialiste ».
Des écrits et des pamphlets sont trouvés sur la voie publique. « Que les capitalistes défendent eux-mêmes leur pognon… Ça m’est égal d’être français ou allemand. » Ou encore, « L’élève de sept ans devrait avoir le raisonnement d’un homme de vingt-cinq ans, et au lieu d’aimer cette hideuse patrie qui nous fait souffrir, la haïr. »

Début 1918, les tracts sont de plus en plus nombreux : « Braquons les armes sur ceux qui nous gouvernent. C’est tous des assassins. Du pain ou la révolution. Peuple, soulève-toi. À bas la guerre ! »

Le 1er mai 1918 est marqué par des grèves ouvrières dans les usines de matériel de guerre avec des mots d’ordre pacifistes.

On est bien loin des fleurs au fusil…

Première Guerre mondiale, autre vision…

La censure militaire et policière 1914-1918

de Maurice Rajsfus (cherche midi)

et

Militants contre la guerre 1914-1918

de Julien Chuzeville (Spartacus)



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