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Jean-Pierre Garnier et la revue Les Zindigné-es
Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale
Anne Clerval (La Découverte)
Article mis en ligne le 1er juillet 2014
dernière modification le 9 juin 2014

par C.P.
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Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale s’appuie à la fois sur les recherches engagées par Anne Clerval dans le cadre de la préparation de sa thèse et prolongées par la suite, et sur différents travaux monographiques produits au cours des dernières années sur le sujet.

À partir d’une connaissance très fine du terrain, l’ouvrage propose une réflexion d’ensemble sur les expressions et les leviers de la gentrification
à Paris. La réflexion de l’auteur s’inscrit dans la droite ligne des travaux de Neil Smith (1954-2012) qui, à propos de la reconquête des centres des grandes villes américaines, a livré une lecture marxiste des processus de cette réappropriation dite de gentrification.

Pour Neil Smith, ceux-ci sont inscrits dans les logiques de développement inégal propres au capitalisme ; ils doivent être lus comme « la
conséquence de la circulation du capital à la recherche du profit qui, au gré de cycles de valorisation dévalorisation revalorisation, alimente la différenciation spatiale ».

La thèse développée par Anne Clerval est que les forces à l’œuvre à Paris concourent à l’éviction du « peuple » en dépit de politiques qui, sous couvert de projet de mixité sociale, ne feraient de qu’accompagner, au plus provisoirement ralentir ce mouvement.

Au-delà du cadre théorique adopté, cet ouvrage livre une analyse approfondie des modalités suivant lesquelles se retisse à micro échelle l’espace parisien. Cet ouvrage très stimulant est à lire attentivement par tous ceux qui veulent mieux comprendre les expressions des dynamiques à l’œuvre dans les centres métropolitains français, un peu à l’écart des sentiers battus.

Jean-Pierre Garnier

L’entretien qui suit est paru dans la revue Les ZIndigné-es !, N° 13, Mars 2014.

Les Z’indigné-es : Quel est l’intérêt de la notion de gentrification ? Que révèle ce processus ?

Anne Clerval : La gentrification désigne l’embourgeoisement des anciens quartiers populaires à travers un double processus de remplacement de la population et de transformation matérielle de l’espace urbain. Cette appropriation des quartiers populaires par une classe intermédiaire, mieux placée dans les rapports de classe, est une des formes de l’embourgeoisement généralisé de la région parisienne. Si la gentrification est le processus dominant intra-muros, l’embourgeoisement continu des espaces moyens ou déjà aisés (comme les beaux quartiers de Paris ou les communes de la banlieue ouest) est très important au niveau de toute la région et il ne faut pas l’oublier.

L’intérêt de la notion de gentrification est de faire le lien entre des transformations urbaines unanimement valorisées et généralement soutenues par les politiques publiques (réhabilitation du bâti, amélioration de l’espace public, éventuel renouveau des commerces) et un processus social d’éviction des classes populaires en périphérie (ou sur place, dans les segments les plus dévalorisés et dégradés du parc de logements). Bien que progressive et moins apparemment violente qu’une expulsion locative, la gentrification recouvre un processus de conquête et d’appropriation
matérielle et symbolique qui s’inscrit dans des rapports de domination,
j’y reviendrai.

Ce processus dépasse la seule intentionnalité des politiques urbaines et résulte de logiques économiques et sociales issues des recompositions contemporaines du capitalisme qui se jouent à plusieurs échelles.
Au niveau mondial et macro- économique, l’internationalisation de la production et la recomposition de la division internationale du travail entraînent une désindustrialisation, donc un déclin des emplois ouvriers dans les pays dominants. En revanche, les fonctions de commandement
et les activités capitalistes stratégiques restent concentrées dans un petit nombre de grandes villes au niveau mondial, dont fait partie Paris.
Ce processus de métropolisation entraîne l’augmentation conséquente des emplois très qualifiés et le développement d’une classe intermédiaire d’encadrement qui prend peu à peu possession des anciens quartiers ouvriers, malgré le renouvellement partiel des classes populaires par l’immigration internationale.

Au niveau local, ce rapport de force s’inscrit dans le fonctionnement du marché immobilier. La ville est fondamentalement une production capitaliste, l’immobilier, le logement ayant un rôle de fixation du capital en circulation pour une rentabilisation ultérieure. La gentrification est aussi une activité lucrative, un investissement rentable, et le jeu des prix immobiliers assure lui- même la sélection sociale des résidents.

Les Z’indigné-es : Quelles sont les conséquences de la gentrification ? Les politiques urbaines actuelles en prennent-elles suffisamment la mesure ?

Anne Clerval : La gentrification est un processus d’appropriation d’un côté et de dépossession de l’autre. Cette dépossession est matérielle : les classes populaires ne peuvent plus se maintenir dans le centre, sauf à accepter des conditions de logement indignes, ce qui est notamment le lot des primo-arrivants. Le parc social, même si on le développe, est incapable d’enrayer la perte des classes populaires en quelques décennies. La dépossession est aussi symbolique : les nouveaux habitants des quartiers gentrifiés s’approprient les signes d’une culture populaire vidée de sa substance, tandis que les classes populaires sont effacées du champ public.

Le fait que les producteurs de l’information soient fortement concentrés à Paris, dans une ville dont la composition sociale diverge fortement du reste du pays, et souvent eux-mêmes des acteurs de la gentrification n’est sans doute pas sans lien avec cette sous- représentation systématique des classes populaires et de leurs préoccupations dans les médias dominants. Pourtant, encore aujourd’hui en France, 47 % de la population vit dans un ménage dont la personne de référence est un ouvrier ou un employé peu qualifié des services, en activité ou à la retraite. Et les cadres et professions intellectuelles supérieures, surreprésentés dans les médias dominants,
cibles omniprésentes de la publicité qui défigure les paysages, et objets de toutes les attentions des pouvoirs publics, ne représentent qu’environ
16 % de cette même population des ménages. Dans la ville de Paris, le rapport est presque inversé, avec respectivement 27 % de classes populaires et 40 % de cadres et professions intellectuelles supérieures.

Cet effacement matériel et symbolique des classes populaires se retrouve dans l’horizon des décideurs politiques. Alors qu’à la tête de la région
comme de la ville de Paris, comme pour de nombreux maires de communes de banlieue de droite ou de gauche, on n’a que la mixité sociale à la bouche pour justifier la plupart des politiques urbaines, qu’il s’agisse de créer du logement social ou d’en démolir, de créer des équipements publics ou de valoriser un centre-ville, les gouvernants locaux ne prennent pas suffisamment la mesure de cette éviction des classes populaires.
Ils passent à côté de celle-ci en mettant sans cesse en avant la mixité sociale dans les espaces populaires, qui a pour effet d’accompagner cette éviction.

Les Z’indigné-es : Comment contrer la gentrification ? En quoi le droit à la ville peut-il avoir un lien avec la décroissance ?

Anne Clerval : Alors que les médias fustigent de plus en plus les
soi-disant « bobos », catégorie sans fondement sociologique, et que les pouvoirs publics ne savent pas dire autre chose que « mixité sociale », contrer la gentrification suppose de remettre en cause la production capitaliste de la ville. Cela signifie qu’il faut poser la question de la légitimité de la propriété lucrative des logements et des espaces d’activité, interroger les logiques de pouvoir qui font que la production et la gestion quotidienne de la ville échappent à ses habitants.

Cela rejoint l’idée du droit à la ville proposée par Henri Lefebvre en 1968 : il s’agit du droit de décider collectivement de la production et de la gestion de la ville, autrement dit l’autogestion de la ville par ses habitants. Cette revendication s’inscrit dans la remise en cause du capitalisme, de la propriété privée et des rapports de classe. Elle implique également une remise en cause de l’État et de la confiscation du pouvoir par une minorité, même élue. L’autogestion de la ville comme perspective de lutte rejoint celle de l’autogestion de la production des biens et services nécessaires pour satisfaire les besoins de tous. Or, le contrôle collectif de la production, tant dans son organisation que dans la définition de ses fins, passe par la relocalisation sur place, qui est une des conditions de la décroissance.

Ces perspectives politiques qui sont autant de moyens de mobilisation ici et maintenant impliquent de tenir ensemble exigences écologistes et remise en cause des rapports de classe et des prises de décision hiérarchiques. Sinon, les préoccupations écologistes sont déjà largement récupérées dans les politiques d’embellissement de la ville et d’amélioration du cadre de vie, décidées d’en haut. Sans remise en cause de la production capitaliste de la ville, ces politiques entraînent la hausse des prix immobiliers et accompagnent de fait la gentrification.



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