DIVERGENCES 2
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Jean-Pierre Garnier
Québec, ville dépressionniste
(dir.) Jasmin Miville-Allard (Moult Éditions).
Article mis en ligne le 7 octobre 2012
dernière modification le 17 septembre 2012

par C.P.
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« Mieux vaut tard que jamais », dit le proverbe. Publié en 2008 au moment où la ville de Québec célébrait où sous la houlette de ses notables le quatre centième anniversaire de sa fondation, cet ouvrage collectif a fait, à peine paru, l’objet d’un boycott non seulement de la part des instances officielles, mais des milieux intellectuels qui prétendent s’en différencier. Il faut dire que ce livre faisait tache au milieu des festivités destinées à promouvoir la capitale nord-américaine de la francophonie. Loin d’exalter, à l’unisson des porte-voix politiques, commerciaux, culturels et médiatiques, son caractère unique et la vitalité de son identité, il en ressortait que Québec
dépérissait « sous sa muséification, son abandon à la spéculation grossière, son conservatisme grandissant, son esprit policier et sa dissolution dans des périphéries conformistes ». À tel point que l’ennui qui en résultait
parmi ses habitants faisait dire aux auteurs que cette ville était
devenue « dépressionniste ».

Peut-être est-il temps de lever l’omerta dans la mesure où le point de vue exprimé par la dizaine de contributeurs québécois à cet ouvrage, en rupture de classe(s) — rupture avec leurs cursus universitaires respectifs et avec leur classe d’appartenance, la petite bourgeoisie intellectuelle — tranche avec la vision enchantée dont la capitale canadienne de la francophonie bénéficie d’ordinaire à l’étranger, en France, en particulier [1]. On objectera sans doute que leur point de vue est partial. Un argument a priori non recevable, toutefois, car on pourrait en dire autant des chercheurs qui prennent le parti de s’en tenir à une approche foncièrement positive pour ne pas dire apologétique, nuancée comme il se doit par quelques critiques partielles et sans portée, comme l’exige un regard qui se veut scientifique placé sous le signe de l’objectivité et la neutralité. Ce qui importe, c’est la véracité des faits relatés et la rigueur de l’argumentation, même si les premiers sont habituellement tenus dans l’ombre et la seconde rejetée pour cause de non conformité. À cet égard, ce livre discordant mérite de retenir l’attention. Ce qu’il montre et démontre, iconographie à l’appui, c’est que la face cachée de Québec pas n’a pas grand chose à voir avec le « visage mensonger, lifté, passé au bistouri et puis fardé de maquillage bon marché » que l’on présente aux visiteurs de passage.

À commencer par le Vieux Québec, en partie reconstruit avec des éléments surajoutés et « depuis longtemps déserté de ses habitants », seul endroit de la ville figurant sur les cartes postales faute d’avoir autre chose que des « horreurs monumentales » à montrer. Ce joyau du patrimoine mondial qui respire l’histoire, à en croire les plaquettes publicitaires de l’office du tourisme, « ne peut passer pour une vieille belle ville que pour ceux qui n’ont jamais vu de vraie vieille ville ». Son embellissement est allé de pair avec un effritement de la vie urbaine, remplacée par l’afflux des touristes. « Qui profite vraiment de cette image », s’interroge une contributrice, sinon les promoteurs, les commerçants et leur clientèle touristique voire « la fierté nombriliste » de nombre de québécois. Cette transformation d’un centre historique en objet de consommation aboutit au résultat maintes fois observé ailleurs : « la “ construction ” d’une image patrimoniale au service de l’industrie culturelle s’apparente à une réification de l’histoire comme un doigt d’honneur à l’appropriation citoyenne ».

En dehors de ce « décor pour poupée Barbie », on ne trouverait rien à Québec qui soit susceptible d’être inscrit dans une stratégie de vente auprès du touriste moyen. Tel le boulevard Hamel, du nom d’un ancien maire, « lieu fondamentalement rebutant » dont le parcours désolant donne lieu malgré tout à un chapitre réjouissant. Que l’on se réfère, note l’auteur, à la démarche des surréalistes qui « s’étaient intéressés aux lieux chargés de signes, au connections magiques des êtres et des choses […] dans un jeu de plis et de replis où les symboles surgissaient pour former un nouvel espace mythique », ou à celle des situationnistes qui « ont fait de la ville leur terrain de jeu en se laissant influencer par les aléas du décor urbain au cours d’une marche guidée selon les pôles d’influence, qui pouvait durer des heures, voire des jours », « ces méthodes ne sont malheureusement d’aucun secours » pour explorer un boulevard d’une quinzaine de kilomètres de long sur lequel « il est impossible de marcher », corridor pour automobilistes bordé de boîtes à fast-foods, de stations-service, de motels. « Espace qui se consomme vite », à l’image des activités (nourriture, essence, hébergement, sexe) qu’abritent les installations qui le jalonnent. Des bâtiment eux-mêmes à l’existence précaire car « si on construit beaucoup, la durée du bâti est singulièrement courte, et surtout, on oublie de démolir, si bien que le parcours est ponctué de vestiges qui lui donnent l’allure d’un village fantôme en devenir ». Néanmoins, contrairement à ce qu’affirme l’auteur, cet « endroit le plus hideux, le plus vulgaire » de l’aire urbaine québécoise qui en compte beaucoup d’autres, est loin d’être « le plus insignifiant ». À sa façon, en effet, il est hautement significatif du type de civilisation urbaine sans qualité, pourrait-on dire, qui perdure depuis déjà plusieurs décennies dans le monde capitaliste « développé ». L’auteur en résume d’ailleurs fort bien la consistance (ou l’inconsistance). « Cas unique de jetable non-jeté : simplement abandonné, le boulevard Hamel est son propre dépotoir, la fourrière du commerce éphémère, musée à ciel ouvert d’un mode de vie pas encore disparu ».

Autre fleuron de l’aménagement urbain « dépressionniste », le campus de l’Université Laval. Un aménagement précédé d’un déménagement tout aussi « dépressionniste », tant pour les étudiants que pour les habitants. Implantée dans le Quartier Latin, cette université irradiait le cœur de ville grâce au dynamisme estudiantin. Avec son départ vers une lointaine périphérie, « il ne reste de latin dans ce quartier qu’une ou deux bonnes librairies, un café potable et un contingent de mauvais restaurants italiens ». La vie sociale disparue a fait place à l’ « animation » du tourisme de masse ou d’affaires, durant la journée du moins, car « l’ambiance “ ville fantôme ” de la nuit en fait à coup sûr l’endroit le p !us froid entre les deux pôles ». Encore que l’atmosphère qui règne à Saint- Foy, là où le nouveau campus a été installé, est tout aussi réfrigérante. Fonctionnaliste, austère et médiocre, l’architecture en a fait un univers de désolation et de séparation, sans aucun espace public digne de ce nom, qu’« à moins d’une raison majeure, on préfère de loin traverser rapidement plutôt que de s’y attarder ». On objectera que, malgré l’exil, la monotonie, le béton, la grisaille, l’Université Laval « produit son taux diplômés pour le marché du travail ». Mais son isolement à l’égard de la ville, son repli sur elle-même et l’absence de lieux de rencontre en son sein, en un mot le mépris de la dimension civique dans la formation des étudiants dont témoignent sa localisation et sa configuration, les enferment dans des « rapports déterminés par la recherche d’une carrière, que ce soit les stratégies individuelles pour l’attente du marché du travail ou les obligations d’ordre académique ».

On pourrait allonger la liste des aberrations urbanistiques commises par les édiles québécois, comme, encore, la « revitalisation » du quartier Saint-Roch, qui l’a vidé de sa substance populaire au profit de la « classe créative ». Mais ceux-là sont-ils seuls en cause et constituent-ils vraiment une exception ? Au fil de la lecture, en effet, on ne peut manquer de relever des analogies entre ce qui est décrit de la réalité urbaine à Québec avec celle que nous connaissons de ce côté-ci de l’Atlantique. Destruction des quartiers anciens à l’exception de ceux de ceux qui sont disneylandisés à des fins commerciales et touristiques, délocalisation des couches populaires hors du centre, standardisation et uniformisation des projets urbanistiques et architecturaux, édification de bâtiments gigantesques et souvent hideux déconnectés du contexte, omniprésence de l’automobile et des infrastructures afférentes (bretelles d’autoroutes, parkings), étalement sans limites de la périphérie, décisions majeures prises de manière technocratique sans tenir compte de l’opinion des populations… En réalité, ces similitudes sont logiques puisque c’est la logique du profit qui, au Québec comme ailleurs, régit l’aménagement et le développement urbains.

Pourtant, il semble, si l‘on s’en tient à ce qu’en disent les auteurs, que ces aspects négatifs soient nettement plus marqués dans cette ville au point de la faire apparaître comme un véritable contre-modèle urbanistique. En fait, comme en témoigne les valeurs quelque peu surannées invoquées pour le légitimer (« croissance », « modernité » et « progrès »), elle figurerait plutôt, si l’on excepte la dimension touristique, comme une matérialisation caricaturale de celui qui prévalait dans certains pays d’Europe (France, Belgique, Italie, Espagne…) dans les années 1960, avant que les résistances et les luttes que ses ravages sociaux, écologiques et esthétiques avaient suscitées ne conduisent les autorités à l’abandonner partiellement pour donner un tour plus « urbain » à l’urbanisation du capital. Reste à savoir à quoi attribuer le fait que celle-ci revête à Québec des traits aussi accentués pour ne pas dire grossiers. Existerait-il une spécificité locale qui expliquerait ce phénomène ?

C’est ce que laissent entendre les auteurs, chacun à leur manière et en choisissant de mettre l’accent sur telle ou telle facette du « dépressionnisme » ambiant, en le rattachant à trois facteurs propres à la ville de Québec.
Le premier est que le « partenariat public privé », règle d’or de la
« gouvernance urbaine » dans les pays du capitalisme avancé, y aurait atteint un stade qui autorise à parler de collusion systématique. La philosophie en est résumée par un ancien maire, Gilles Lamontagne, pur produit du milieu des affaires et maître d’ouvrage durant son mandat des opérations de rénovation les plus mortifères : « Il est essentiel que la ville soit attrayante pour le développeur, l’investisseur de capitaux : et la notion de profit ne peut pas être étrangère à cet attrait ». On comprend que l’un des auteurs parle à ce propos d’« une longue et interminable histoire d’amour entre la municipalité et la Chambre de commerce », dont le maire cité avait d’ailleurs été auparavant l’un des présidents. Mais si les élus et leurs partenaires économiques peuvent « charcuter » ainsi à leur aise le tissu urbain québécois « main dans la main avec les businessmen »,
c’est avec l’aval implicite d’« une majorité des habitants dont la futilité
de l’engagement politique se résume à voter pour des maires et à les
laisser faire ce qu’ils veulent, c’est-à-dire ce que la chambre de commerce veut et ce que les modes et les diktats économiques du marché indiquent. »

Certes, Québec a sa part comme toute autre ville, de militants, de résistants et de mouvements populaires progressistes, mais ces mouvements ne pèsent pas lourd dans la balance de l’engagement politique ». Néanmoins, la passivité de la majeure partie de la population face à la dévastation de leur ville révèlerait un état général avancé de dépolitisation : « l’être anencéphale manipulable et manipulés qu’est l’habitant moyen de la ville de Québec » serait « presque imbattable sur le plan de l’inepties politique ». Ce qui le conduirait à se choisir des représentants à son image. Et là intervient le troisième facteur à l’origine du désastre urbain qu’incarnerait cette ville. Celui-ci porterait la marque indélébile de « décideurs » locaux particulièrement obtus qui cumuleraient l’« ignorance », « la bêtise »
le « mauvais goût ». Bref, telle qu’elle se dégage de l’ouvrage, la mentalité du Québécois lambda serait un mixte de masochisme et d’autosatisfaction. « Les habitants de la ville ont prouvé que pour ce qui est de miner leur propre vie, pour ce qui est de rendre la ville ennuyeuse, hostile et très peu invitante, ils sont les champions », conclue l’auteur d’un chapitre.

On trouvera sans doute ces appréciations outrées et un peu courtes. Et assez réductrice la vision psychologisante qui les inspire. Pour expliquer cette hargne de jeunes contestataires Québécois à l’encontre de la population de leur ville et, au-delà, de ce que l’on appelle, par antiphrase selon eux, la Belle Province, et leur refus d’éprouver une fierté quelconque d’en faire partie, on peut risquer une l’hypothèse. Celle d’une déception politique causée par le déclin de l’idéologie souverainiste. « Je ne vois pas comment il serait possible d’être fier d’être un spécimen d’un “ peuple ” qui a refusé par deux fois son indépendance nationale, affirme l’un des auteurs, ou, pour être plus précis, son extraction hors du pays le plus soporifique de la planète [le Canada J-P G], dont les caractéristiques essentielles sont l’absence totale de quoi que ce soit donnant envie d’y consacrer un espace neuronal, l’aplatissement servile devant les pouvoirs extérieurs et l’hypocrisie interne d’une domination centralisante que les gens
appellent assez étrangement “fédéralisme”. » Il y a effectivement là
de quoi déprimer !

Mais il ne s’agit que d’un motif parmi bien d’autres, car, comme l’énonce le collectif dont les auteurs de l’ouvrage sont membres, qui animent par ailleurs aussi une revue tonique et décapante qui se veut le « miroir informant d’un monde déformé » [2], « tout se passe exactement comme si une conspiration se chargeait d’organiser tous les éléments matériels et spirituels de nos vies de manière à réduire l’existence à sa plus simple expression, et donc à nous déprimer, à nous vider de notre humanité ». À cet égard, ce qu’est devenu Québec ne fait qu’illustrer la tendance générale. Et la férocité dont les auteurs font montre, sur le mode sarcastique voire parfois saugrenu, pour le disséquer et le dénoncer, n’exclue pas une indéniable lucidité.

Notes :

[1Cette vision est régulièrement alimentée par une propagande destinée à l’étranger dont on trouvera un échantillon dans une enquête en forme de publi-reportage, intitulée « Une capitale à l’offensive économique », publié dans le supplément du Monde diplomatique de juin 2012, consacré au Québec.

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