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Jeanne Carratala
Le « monde à l’envers » : le Carnaval de la Plaine chamboulé par la police à Marseille
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 27 mars 2014

par C.P.
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Cette année encore, le carnaval indépendant de la Plaine a réuni différentes générations autour d’un défilé enjoué et alerte. Ce 16 mars 2014, le charivari [1] jugeait Marseille la luxueuse, Marseille 5 étoiles. L’hôtel Dieu, ancien hôpital reconverti en grand hôtel chic, était directement visé, mais les 5 étoiles renvoyaient aussi à la brasserie 4 étoiles en cours d’opération à Noailles, le cœur populaire de Marseille, aux croisiéristes pour lesquels le port de la Joliette est réaménagé et aux boutiques de luxe attendues ça et là dans le nouveau centre-ville d’Euroméditerranée.

« Il y a eu beaucoup de monde ! Beaucoup de familles et de participants. Dans une ambiance bon enfant ! », n’ont cessé de répeter les carnavaliers. La police était présente, mais elle semblait moins pressante que l’an passé. Dès midi, la place de la Plaine s’était trouvée encerclée de fourgons de policiers et de CRS dans un silence immobilisant. Puis ceux-ci avaient suivi et défilé dans leur uniforme avec les carnavaliers, pris part au cortège pour se confondre dans le charivari en mouvement. Ils avaient même arrêté la circulation autour des déambulations. Pourtant, le carnaval s’est mal terminé.

Les policiers, statues immobiles et insensibles, derrière leurs boucliers de plastique et leur casques d’attaque, observent le feu. Caramentran (Carême entrant), un mannequin grotesque bourré de paille représentant selon la tradition provençale une figure du pouvoir abhorré, est en train de brûler. L’Hôtel Dieu et le bateau de croisière qui le transporte, se consument. Les flammes luttent dans la nuit tombante, mais elles ont été allumées tôt cette année et elles s’amenuisent peu à peu. Autour d’elles, l’on danse, l’on boit et l’on se déhanche. Un carton de vin passe de bouche en bouche, versé joyeusement aux musiciens qui accompagnent des chants en occitan et en français.

Trois carnavaliers, sur le son des tambours, tournent autour du feu et l’attisent de leurs gestes comme envoûtés. Soudain, de temps en temps, une ronde dansante redessine le cercle enflammé.

Il est tôt, le procès du Caramentran a déjà eu lieu et la nuit peine à s’obscurcir. Mais la police s’impatiente. « Ils sont pressés, ils veulent faire l’apéro ! ». Un camion de pompier s’approche de la scène aux cotés des policiers. Comme un cheval de Troie, les pompiers s’élancent sur la place avec leur jet d’eau froid et repoussant, alors qu’une armée de policiers fait front à l’arrière. Sous la violence du jet, un homme manque de tomber dans le feu. L’ensemble des carnavaliers s’insurge et défend les flammes. « Ils demandent d’éteindre le feu pour pouvoir continuer la fête mais le feu est le cœur de la fête ; l’éteindre, c’est éteindre la fête ». Le charivari refuse cette intrusion.

Des morceaux de bois enflammés sont projetés vers les pompiers et les policiers. Les braises éclairent le ciel enfin noirci par la nuit. Certains s’attaquent au tuyau d’incendie et le percent. Tous conspuent les uniformes. On crie, on siffle, on se défend. Les carnavaliers font bloc, les policiers reculent. Temps suspendu, petite victoire populaire, émotion vive devant ce spectacle : un instant, la place est reconquise sous le regard des forces de l’ordre qui battent retraite.

Mais les policiers répliquent avec des gaz lacrymogènes. Dans le tas. Les tables du bar qui jouxte la scène se retournent. Les chaises tombent sous le poids des corps gazés, attaqués. Une jeune femme hurle à la douleur, le gaz coagulant avec ses lentilles de couleur. Elle est emmenée dans un bar pour soins d’urgence. Une enfant de 12 ans est également gazée. Les carnavaliers s’insurgent. La place et les hommes disparaissent sous une fumée blanche épaisse. « Attention ! On ne voit plus rien ! »

Dans le même temps, les policiers procèdent à une attaque furtive, un carnavalier est pris. Matraqué et gardé. Ils vont très vite. Mais les carnavaliers commencent à ébruiter le fait. « Un camarade a été arrêté. On va tous au commissariat de Noailles pour le soutenir ! ». Les musiciens sont prévenus. On discute sur la pertinence d’y aller. Rester là, sur la Plaine, et marquer le territoire. Ne pas céder, ne pas partir. C’est carnaval. Ou se déplacer. Surprendre les uniformes postés. Soutenir le camarade et défendre le carnaval.

Finalement, décision est prise de partir. Lentement en ondulant, les carnavaliers se déplacent au son de la musique. Les policiers ne bougent pas, ils regardent, tentent sûrement de comprendre le mouvement, réfléchissent à quelles actions. Il est bientôt 20h30.

On descend la rue de la bibliothèque. On prend la rue. La circulation est bloquée. On danse devant les voitures qui s’arrêtent. Un homme arrive en haut de la rue et klaxonne au rythme des tambours du charivari. Joie partagée des carnavaliers qui le laissent alors passer. Les conducteurs sourient, acceptent ce mouvement et attendent de circuler. On entend les volets claquer, les fenêtres s’ouvrent et des visages curieux apparaissent. Une femme applaudit, un homme sourit. L’ambiance est légère. On est presque surpris par les sourires des passants immobilisés et la bonne humeur des habitants. On échappe un peu aux attentes mortifères d’un centre-ville calme et ordonné.

La prise de la rue Sénac accélère le train et excite certains. Deux hommes renversent les poubelles de la rue. Ils les tirent, les poussent et les jettent énergiquement. Leurs visages sont peints et colorés mais on distingue leurs traits. Un troisième carnavalier intervient et prend soin de mettre les poubelles au centre de la voie pour obstruer toute circulation. Des policiers en moto sont bloqués et tentent de se faufiler entre les déchets. Mais cela ne convient pas à tous et certains, déçus et énervés, décident publiquement de quitter le mouvement. « C’est pas ça l’ambiance, c’est pas ça le carnaval ! Les mecs y font n’importe quoi ! ». Mais l’ensemble des carnavaliers continue. Il ne reste plus que des adultes ; les familles et les enfants sont partis devant la tension policière et la colère croissante des participants.

L’arrivée sur la Canebière est encore festive et musicale. Mais plus le commissariat se rapproche, plus les tensions sont palpables. La musique continue de faire danser des carnavaliers tandis que certains crient leur colère et demandent la libération de leur camarade arrêté su la Plaine. Les renforts policiers tardent à venir. Ironie du mouvement qui a semé un instant la garde pourtant si préparée à la Plaine. Mais ils arrivent, se renforcent, se positionnent. Ils ferment l’accès au cours Lieutaud en formant une chaîne de casques noirs.

Les carnavaliers bloquent la Canebière. Trois voitures sont arrêtées au croisement avec le cours Lieutaud. Le premier conducteur éteint le moteur au bout d’une dizaine de minutes. Il attend patiemment. Allume une cigarette. Son fils sort de la voiture pour s’informer. Ils discutent. Il ne s’énerve pas. En plein milieu de la voie, deux bus patientent. Ils ne klaxonnent pas. N’interpellent personne. Ils attendent. Le tramway est également à l’arrêt. Le conducteur prend position, maintient son visage dans sa main droite et regarde les carnavaliers qui animent la rue au rythme de leurs danses. Lui non plus ne réagit pas.

Deux conducteurs individuels et les passagers d’un car privé interviennent en criant leur colère d’être bloqués. Le dialogue est tendu. Mais les carnavaliers ne bougent pas. « C’est leur faute aux flics ! On faisait carnaval, ils ont attaqué ! C’est quoi cette violence ! Et ils ont arrêté l’un d’entre nous. Il est sans papier et a été emmené au commissariat ! ». Les automobilistes repartent bredouille tandis que le chauffeur du car est descendu parler aux policiers, en ayant pris soin d’enfermer les passagers de son car qui, tels des bêtes encagées, tentent de provoquer les carnavaliers en bavant derrière leurs vitre. Il choisit finalement d’avancer coûte que coûte. Doucement il se fraie un chemin et disparaît au loin.

Les bus et le tramway sont toujours là, au croisement Canebière-Lieutaud. Une heure est passée. L’annonce d’un deuxième carnavalier arrêté sur la Plaine tourne. Ils réclament la libération des camarades. Ils dansent. Les musiciens changent d’instruments. En fabriquent avec des bouteilles et une casserole. L’apéro recommence. D’aucuns achètent des kebabs à la sandwicherie de l’angle, d’autres partagent des bières. On se prépare à rester.

21h30. Deux heures se sont écoulées. Les bus rebroussent chemin. Le tramway a réussi à continuer sa route. Le conducteur et son fils ont été autorisés à passer : « il est sympa le mec. Depuis le début, il dit rien. Allez on le laisse passer. Ecartez-vous !! ». Il y a quand même quelque émotion à voir la Canebière bloquée par une prise de la rue spontanée, libre et revendiquée. Les spectateurs sont de plus en plus nombreux. Ils regardent, bras croisés, la scène et attendent. Ils mangent leur sandwich au snack Le Splendide en commentant les jeux de rôles. Ils interrogent les carnavaliers ou les policiers.

La tension monte. Deux poubelles sont renversées devant les rangées de policiers. Quelques individus s’approchent des poubelles, les déplacent, les replacent. A tour de rôle, on danse devant elles. Un homme en particulier joue avec l’une d’elle. Il gire autour de la poubelle, lui donne des coups de pied, de jambe, la rattrape. Çà pourrait devenir une bataille de dance. Çà pourrait être un jeu de provocations scéniques. Mais les policiers sont raides et les carnavaliers en colère. Un homme s’avance et enflamme un premier conteneur. Un autre allume la deuxième poubelle. Les capuches et les foulards se sont plus nombreux, plus visibles. La musique continue mais l’ambiance est plus compliquée : entre les danseurs, les apéros, les revendications, entre ceux qui provoquent et ceux qui observent, sur leur garde. Prêts à courir. Prêts à réagir.

De temps en temps, quelques policiers attaquent. Avec vitesse, précision et violence. Technique codée, opérations chirurgicales, répétées et maitrisées. D’un mouvement brusque, ils avalent un carnavalier, le dévorent de coups pendant que les escadrons profitent de la surprise et de l’adrénaline suscitées pour avantager leurs positions. Quatre personnes supplémentaires sont arrêtées. Les poubelles fondent. La musique s’est tue. Les carnavaliers sont dispersés. Les rangs de la police se sont avancés, ont récupéré du terrain. Le cours Lieutaud leur appartient. Le bas de la Canebière est gardé par leurs chiens, qu’ils excitent par des jeux de laisse. Ils sont droits, ils sont raides. Fiers dans leurs bottes. Convaincus sous leurs casques.

Ils ont chargé sur la Plaine. Ils ont provoqué la foule. Ils ont attaqué. Et tous en sont là. Campés sur leurs positions. Front contre front. Armes contre bières. Il n’y a pas de fin possible. Les carnavaliers exigent la libération des camarades avant de s’en aller. Des interlocuteurs signalent que le préfet ne lâchera pas. Que les interpellés ne sortiront pas.

Soudain deux femmes prennent le centre de l’arène. Auprès des feux, au regard des policiers et des carnavaliers, elles dialoguent avec certains d’entre eux. Le ton est fort et leurs gestes amples. On entend la voix de l’une d’elle, pourtant, aigue et basse à la fois : « Tu te prends pour qui ? Hein ? Mais tu te prends pour qui ? Rentre chez toi ! ». « On a pas de chez nous ! » réplique l’un d’eux. Puis elles se rapprochent d’un groupe de carnavaliers inquiets. Elles ont été appelées par le commissariat parce qu’elles sont connues pour leurs actions et leur association envers les sans papiers. Elles expliquent qu’elles ne pourront rencontrer le détenu sans papier que si les carnavaliers abandonnent leurs positions. Les autres camarades interpellés ne sont pas mentionnés.

Le débat est vif. Entre la tentation d’accepter, pour rencontrer le jeune homme sans papier, voir sa condition, lui apporter de l’aide. Et refuser. Parce que les autres interpellés le resteraient, parce qu’aucune assurance de bon traitement ne serait engagée. Parce qu’aussi « c’est du chantage. Vous demander à vous madame d’obtenir notre accord ! Mais nous ne répondons pas de vous et vous ne répondez pas de nous. Nous sommes un rassemblement spontané. Nous ne sommes pas une association. Nous sommes réunis spontanément pour défendre des camarades et un carnaval. Qu’espèrent-ils ? Que vous alliez parler à chacun d’entre nous pour obtenir un accord ? C’est un chantage et perdu d’avance. Ils le savent ».

Le corps carnavalier est resté. Même s’il s’est affaibli, dispersé, défait avec les heures qui passent. À 22h30, ils étaient encore là. Les poubelles brûlaient encore. Les casques noirs et leurs bâtons défiaient la rue à côté de maitres-chiens frémissant d’attaques.

Le carnaval s’est mal terminé, mais il s’est aussi très mal conclu.
7 personnes ont été arrêtées. Les deux carnavaliers attrapés sur la Plaine ont été condamnés à deux mois de prison ferme ; l’un d’eux accumulant en plus six mois de prison avec sursis. Les cinq autres ont été happés devant le commissariat de Noailles, lors du rassemblement de solidarité pour les deux premiers arrêtés. Trois d’entre eux ont pris six mois dont deux fermes (avec aménagement de peine). L’une a pris un mois (avec aménagement de peine également) et la cinquième personne a pris huit mois dont deux fermes, avec mandat de dépôt. A ce bilan sinistre, s’ajoute l’arrestation d’un autre carnavalier, accusé d’avoir jeté un œuf sur un policier en civil. Coupable de carnaval. Il a refusé la comparution immédiate et a été placé en détention provisoire jusqu’à son procès, fixé pour le 16 avril.

En 2013, ordre avait été donné aux policiers de charger si les carnavaliers quittaient la Plaine. Le préfet et ses forces avaient choisi la provocation et les menaces. Mais après quelques hésitations, les carnavaliers avaient décidé de déambuler. Quand même. En cette année passée, plus d’une dizaine de camions de CRS avaient défilé malgré eux derrière le caramentran. En même temps, ils étaient déjà déguisés.

Déjà en 2013, la provocation de l’autorité était déplacée. Et ironique. Marseille fêtait officiellement la « Culture » dans ses musées et, dans des élans de popularité, offrait des manifestations artistiques gratuites aux rues de la ville. Déjà, mais en réalité il faudrait dire encore, le carnaval était rejeté. La « Culture » n’avait que faire d’une manifestation spontanée, libre et politique. Elle qui ne pouvait se concevoir que comme mise en scène d’artistes (re)connus, validés, rangés au service — imposé — d’une population spectatrice. À Marseille, en 2013, on célébrait la « Culture » des autres, offerte sur un plateau à un public abruti, et l’on redoutait l’appropriation par la rue des célébrations musicales, dansantes et théâtralisées d’une déambulation joyeuse et revendiquée.

Cette année, ce 16 mars 2014, les forces de l’ordre ont délibérément provoqué les carnavaliers. Elles ont clairement signifié leur désir d’en terminer avec leur prétention au droit à la rue, au droit à la parole et à la ville. Elles ont chargé. Et elles ont travesti le carnaval en une manifestation de colère et de violence. Les images d’un défilé de familles et de déguisements ont laissé place à des images d’affrontement. Des medias ont même parlé de « guérilla urbaine ». Marseille est passée aux informations locales et nationales et n’a pas marqué. Des violences à Marseille, un fantasme habituel de « violences urbaines ». Marseille donc. Puis on passe à autre chose. Oubliant, encore une fois, de rendre à la ville, à ses luttes et à ses difficultés, toute la réalité politique qui les nourrit. Et puis surtout, là, le carnaval, ses significations, son histoire, ses revendications et sa parole, ont disparu.

Cette année, en 2014, l’ironie a atteint son comble ou du moins s’en est rapprochée. Mardi 25 mars, le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCem), bâti à grands frais pour transformer l’image de Marseille et attirer ainsi investisseurs, matière grise et touristes, inaugure une exposition sur les carnavals et les mascarades d’Europe et de Méditerranée : « Le monde à l’envers ». Le carnaval de la Plaine de 2013 y est célébré. Comme une frontière temporelle, spatiale et politique qui, le temps d’un défilé, renverse les rôles et donne au peuple l’espace et la parole qui lui sont confisqués le reste de l’année.Voilà, c’est fait. Le carnaval de la Plaine a été avalé par le musée. Digéré. Evacué. Pour des revendications populaires, une parole politique et des cultures de quartiers aseptisées. Propres. Rangées. Maitrisées.

Mardi 25 mars, le directeur du MuCem et la Ministre de la Culture lèveront leur coupe aux carnavals et au monde à l’envers. À la détention de six carnavaliers, au gazage d’enfants et de familles, au matraquage de passants. Le 25 mars 2014, la « Culture » et le politique trinqueront, encore une fois, à la mise à mort de la ville et de ses peuples, et pourront se féliciter, ensemble, de la victoire de l’ordre et de l’autorité sur ces mondes à l’envers dont ils aiment à parler, mais qu’ils rêvent surtout de remettre à l’endroit, c’est-à-dire de supprimer.

Notes :

[1Rituel de fête bruyant où le peuple descend dans la rue pour moquer les puissants, le charivari, aujourd’hui disparu des villes françaises, avait encore jusqu’ici droit de cité à Marseille. L’esprit en est résumée dans la célèbre chanson du Bossu de Notre-Dame, dessin animé de Walt Disney d’après le roman Notre-Dame de Paris de Victor Hugo :

Tous les ans, nous fêtons cet évènement,

Tous les ans, Paris est en chambardement.

Les manants sont rois, les rois sont clowns et rient,

Dans Paris, c’est Grand Charivari !



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