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Christiane Passevant
El Verdugo (Le bourreau)
Film de Luis Garcia Berlanga
Article mis en ligne le 30 mars 2014

par C.P.
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El Verdugo (Le bourreau) [1] est un chef-d’œuvre d’humour noir qui non seulement montre une Espagne soumise et triste sous dictature franquiste,
mais s’attaque à un sujet tabou, la peine de mort et son mode d’exécution, le garrot. Luis Garcia Berlanga réalise avec ce film un retour à la farce libertaire qui fait penser au détournement de Nuestro Culpable de Fernando Mignoni (Les films de la CNT, 1938). Il y reviendra d’ailleurs en 1977 avec La escopeta nacional (La carabine nationale).

Le film sort sur les écrans en copie restaurée le 9 avril.

Les années 1960 représentent une période de grand changement dans le cinéma espagnol qui, en plein régime franquiste, est toujours sous haute surveillance de la censure qui interdit les films ou en coupe les scènes jugées subversives. Cependant, entre la nouvelle vague française qui a des répercussions sur le cinéma international et une génération de cinéastes espagnols qui s’interroge sur le rôle de la création cinématographique, le cinéma entame une évolution importante vers une expression qui se libère.

Déjà, les Conversations de Salamanque, organisées par le ciné-club de Salamanque du 14 au 29 mai 1955, rassemblent de nombreux cinéastes, avec Basilio Martin Patino et Juan Antonio Bardem, réalisateur de Mort d’un cycliste (1955), et marquent un tournant pour une réflexion critique du cinéma. Critique de la vacuité cinématographique et de l’allégeance à l’ordre moral ambiant : « Le cinéma espagnol vit isolé. Isolé non seulement du monde, mais de notre propre réalité. » Juan Antonio Bardem y ajoute un bilan sans concession : « Le cinéma espagnol actuel est politiquement inefficace, socialement faux, intellectuellement infirme, esthétiquement nul et industriellement rachitique. »

Luis Garcia Berlanga, qui ne s’apparente à aucune école de cinéma, a certainement contribué à cette attente de renouveau, ne serait-ce qu’avec trois de ses films réalisés dans les années 1950 et coécrits avec Juan Antonio Bardem : Ce couple heureux (1951), Bienvenue, Monsieur Marshall (1952) et Les jeudis miraculeux (1957) interdit pendant quatre ans par la censure. Cette même censure qui interdira jusqu’à la mort de Franco de nombreux films, dont l’inoubliable documentaire, Canciones para despues de une guerra (Chansons pour un après-guerre, 1971), de Basilio Martin Patino, réalisateur de Neuf lettres à Berta (1965). Il choisira ensuite la clandestinité pour produire deux autres films documentaires, Très chers bourreaux (1973) et Caudillo (1974), fulgurantes attaques de la dictature franquiste.

C’est dans le contexte dictatorial ambiant, et bravant une censure à l’affût, que se situe El Verdugo (Le bourreau, 1963), dont le scénario est le fruit d’une collaboration Luis Garcia Berlanga-Rafael Azcona qui se poursuivra tout au long de la carrière cinématographique de Berlanga. On peut se demander comment ce film a passé la censure, car l’ironie grinçante du film est explosive. De plus le sujet s’attaque directement à la peine de mort par garrot, type d’exécution qui sera appliquée au jeune anarchiste, Puig Antich, en mars 1974.

El Verdugo est sans aucun doute un sujet qui défia la censure, mais le film était une coproduction italienne et la pression qu’elle exerça n’empêcha pas le film d’être projeté à Venise et d’y obtenir le prix de la critique et une reconnaissance internationale.

José-Luis travaille dans une entreprise de pompes funèbres et rêve de partir en Allemagne pour apprendre la mécanique. Dans une prison, après une exécution, il croise le bourreau, Amedeo — inénarrable Jose Isbert —, un vieil homme qui fait son « boulot » et exécute au garrot les condamnés, avec conscience et sans état d’âme. Le jeune fossoyeur n’a guère de succès auprès des femmes, son statut social faisant repoussoir. D’ailleurs, il a dans l’idée de partir à l’étranger et de devenir mécanicien. Mais il rencontre Carmen, la fille du bourreau, qui fait fuir les prétendants lorsqu’ils apprennent la profession du père. Les jeunes gens ont une aventure et Carmen est enceinte, il faut donc se marier et le rêve de mécanique s’envole.

La scène du mariage est chef-d’œuvre d’humour de critique sociale où l’on voit la différence de traitement entre un mariage bourgeois qui bénéficie de tous les apparats — candélabres, fleurs, musique et guirlandes — et celui de Carmen et Jose Luis — avec un seul candélabre — qui est expédié. Le film est une véritable farce sociale, qui dépeint avec un humour féroce le retour à l’ordre moral, les conditions de vie lamentables de la population, mais aussi les comportements d’allégeance à l’autorité.

Le couple n’a pas d’endroit pour vivre, il faut donc acquérir un appartement dans les nouveaux immeubles mais, pour pouvoir jouir de ce type de logement, il faut que l’un des conjoints soit fonctionnaire d’État. Le beau-père, à deux mois de la retraite, propose alors comme successeur son gendre. José Luis, poussé par son beau-père lui assurant qu’il n’y a plus de condamnation à mort, et malgré bien des hésitations, accepte finalement.
Il est alors nommé bourreau officiel et peut emménager avec la famille dans un HLM de la banlieue de Madrid...

Que se passera-t-il si une exécution intervient ?
C’est la hantise de Jose Luis : exécuter un condamné au garrot pour un appartement de fonction…

Notes :

[1El Verdugo (Le bourreau) de Luis Garcia Berlanga (Espagne/Italie, 1963, 1h 27 mn, N&B, version restaurée). Scénario : Luis Garcia Berlanga, Rafael Azcona. Image : Tonino Delli Colli. Montage : Alfonso Santacana. Musique : Miguel Asins Arbo. Avec Nino Manfredi, Emma Penella, Jose Isbert, Jose Luis Lopez Vazquez, Angel Alvarez, Guido Alberti.

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