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Revue libertaire internationale en ligne
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Paris nous appartient
D’après la Vie parisienne d’Offenbach
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 23 mars 2014

par C.P.
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La compagnie Moukden-Théâtre travaille régulièrement à confronter des textes passés (littéraires ou théâtraux) à des matériaux plus contemporains (philosophiques, sociologiques ou documentaires) — par un jeu d’éclairage réciproque. En faisant ainsi se croiser des matériaux hétérogènes et anachroniques, nous ne cherchons pas à actualiser les textes du passé, mais au contraire, en les replaçant dans le mouvement de l’Histoire, à faire entendre leur étonnante étrangeté. Revisiter les classiques c’est donc chercher à faire voir comment ces textes peuvent encore éclairer les ténèbres de notre temps en nous aidant à penser la nouveauté de notre situation au regard de l’histoire.
[…]

Le vrai sujet de cette opérette, c’est son décor — Paris, un Paris tout jeune qui vient à peine de naître : le Paris d’Haussmann. C’est un Paris pacifié où les touristes du monde entier viennent se divertir et profiter des fétiches de la marchandise moderne : une ville de fête. En cela, l’esthétique frivole de l’opérette nous intéresse pour ce qu’elle est : une manifestation de cette séquence historique particulière qui témoigne de la façon dont le Second Empire choisit de se représenter lui-‐même. Mais ici, c’est aussi une ville leurre, une ville piège. Tout est faux dans La vie Parisienne, du grand hôtel jusqu’aux figurants du bal masqué ; le riche Baron suédois est aveuglé par son Paris fantasmé, et du Paris véritable nous ne verrons rien. Derrière les mélodies enchantées d’Offenbach, on devine en creux le vertige et la réalité d’une ville en pleine mutation urbaine.


  
Avec les grands travaux commandés par Napoléon III, Paris change de visage pour devenir une ville « moderne ». La ville s’agrandit. La banlieue est annexée. De grandes artères sont creusées pour faciliter la circulation des personnes et des biens mais aussi prévenir les émeutes des classes populaires. Les rues sont dépavées, les canalisations assainies, des logements expropriés. Le vieux Paris est mutilé, éventré, démoli.

Des arbres sont plantés. Des monuments sont érigés, d’autres sont détruits, pour accroître les effets de perspectives. À la démesure des travaux s’ajoute le souci du détail et de l’ornement. Le nouveau Paris se construit et des lignes de fracture apparaissent entre un Paris riche à l‘ouest, et un Paris pauvre au centre et à l’est, des fractures qui existent encore en partie aujourd’hui, de même qu’est encore vif le conflit qui oppose les détracteurs et les admirateurs d’Haussmann.

Crise d’une image

La Vie Parisienne est un spectacle sur une ville spectacle. En déréalisant La Vie Parisienne, Offenbach touche à la vérité du Second Empire. La société de l’époque s’étourdit de fêtes somptueuses pour oublier la réalité de l’Histoire — la répression sanglante de 1848, et les jours sombres du coup d’État. « Tout tourne, tourne, tourne ; tout danse, danse, danse ».

Le Second Empire a relancé artificiellement l’économie avec la politique des grands travaux ; mais ceux-ci sont financés à crédit et la valeur des terrains est purement spéculative. La France se réveillera bientôt de cette nuit d’ivresse avec le désastre militaire de Sedan et une crise économique sur les bras. Nous sommes en 1867, quelques années avant la Commune de Paris. Le vaudeville rencontre la tragédie à ce point de l’histoire. Paris est le théâtre de cette confrontation.

La Commune de Paris a été une tentative des habitants de se réapproprier la ville dont ils avaient été dépossédés par les promoteurs et les
« communicants » du Second Empire. Relégués dans des quartiers délaissés, ils étaient absents de l’image du « Paris moderne ». Cette réappropriation est en quelque sorte le revers de cette image. Haussmann
a détruit sans vergogne des immeubles et des pans entiers du vieux Paris pour faire monter la valeur spéculative des terrains, les communards détruisent ce qui symbolise la modernité bâtie sur l’écrasement du soulèvement populaire de juin 1848 (la Colonne Vendôme, les Tuileries, l’hôtel de Thiers... ). Haussmann a construit des boulevards, ils édifient des barricades ; jusqu’à l’atmosphère de fête populaire qui règne dans le Paris des émeutiers, comme une réponse à la « grande fête du Second Empire ».

L’histoire se retourne. Ce Paris-Haussmann qui, aujourd’hui encore, peut apparaître comme le fondement de notre modernité, apparaît comme un épisode réactionnaire pris entre deux révolutions populaires (1848 et 1871).
A travers le prisme de Paris — modèle originel de la grande ville capitaliste — c’est une certaine conception de la ville comme enjeu de communication, de représentation et de spéculation, que nous souhaitons interroger.

La ville comme horizon politique

Il s’agit moins d’interrompre la ronde de l’opérette par le théâtre documentaire que de chercher à distancer le Paris contemporain que nous croyons connaître. Brecht prend l’image de la montre pour expliquer ce qu’est la distanciation : nous regardons tous les jours notre montre, mais il faut à présent considérer son mécanisme étonnant. En jouant à confronter la fiction de l’opérette au réel du documentaire, il s’agit en définitive de voir comment le réel de la ville continue d’être traversé par des multiples représentations.

Il faut redessiner les lignes de forces et repenser la ville comme horizon politique. La révolution sera urbaine ou ne sera pas. Il ne s’agit pas ici de prophétiser les émeutes à venir, mais plutôt d’interroger la ville comme lieu du possible. À qui appartient la ville ? A ceux qui la font, à ceux qui la vendent, à ceux qui l’habitent ? Et ne devons-nous pas — en tant que nous sommes tous des producteurs de la ville — revendiquer ce droit à la ville pour en inventer l’utopie ?

(Extraits du dossier de présentation du spectacle)

P.S. :

Paris nous appartient tourne en France, et se jouera à nouveau à Paris à la rentrée… On l’espère.

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