DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Mathieu Caulier, Anne Querrien, Monique Selim
Déplacements de la domination Nouvelles substantialisations dans et par les normes de genre
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 31 mars 2014

par C.P.
Imprimer logo imprimer

« « La » » période actuelle, à l’aube du XXIe siècle, est marquée par une intense diffusion de messages ayant trait aux appartenances de sexe et aux relations que les individus qui en sont porteurs devraient avoir entre eux.
Le monde se voit ainsi renouvelé par cette entière sexuation qui, quelque temps avant, disparaissait enfouie sous l’universalisation de la "neutralité" masculine. Ce renversement des regards est présenté sous différents angles de légitimation : la notion floue de "justice sociale", qui faisait les délices de la philosophie politique avant 1968, y navigue entre les pôles de la morale et de l’éthique, sur lesquelles les politiques publiques sont appelées à s’aligner. Des évènements tragiques, émotionnellement bouleversants, nourrissent régulièrement les dynamiques de ce théâtre dans lequel les ombres ont désormais un sexe et une "orientation sexuelle" : petite fille violée et mariée selon la loi du Maroc à celui qui a déshonoré son lignage, femme éduquée ayant subi un viol collectif dans un bus urbain indien et décédée à la suite de ses blessures, journalistes occidentales violées publiquement au cours de manifestations égyptiennes, jeunes homosexuels obligés de trouver refuge dans un centre d’accueil à cause de familles et de camarades intolérants, etc. et la liste est infinie de ces faits iniques qui viennent rappeler d’une manière générale que les femmes et les êtres à la sexualité non dominante restent des victimes de violences pérennes, quels que soient leur statut et leur nationalité, ici et ailleurs dans des sociétés proches et éloignées.

Cet univers idéologique, médiatisé par Internet, nous est maintenant si familier qu’il resplendit comme une évidence. Son avènement révolutionnaire signe la modernité et la modernisation à laquelle tous les peuples et individus sont convoqués, aussi reculés seraient-ils. L’ensemble peut se résumer sous le terme polysémique de genre surplombant une pluralité de normes, marquées par plus de tensions et d’hétérogénéités que d’unité, et objet d’importations, d’exportations et de redéfinitions permanentes. C’est sur cet agrégat de normes et sur les processus de normalisation contradictoires qui en découlent que nous nous pencherons en étudiant successivement : la superposition des termes féminisme et genre dans le cadre des politiques publiques globales et nationales (France, Mexique, Chine), leurs contradictions internes entre égalitarisme et dispositifs propres aux femmes, les résistances à l’intégration du genre, enfin l’inefficacité des normes de genre sur les champs de travail. Les perspectives analytiques que nous développons ici concernent l’institutionnalisation du genre après la phase critique contemporaine de l’émergence des nouveaux mouvements féministes.

Politiques de genre à l’échelle mondiale

Genre, féminismes et politiques publiques sont des signifiés qui renvoient à une histoire complexe, notamment au niveau des politiques internationales. Devant la difficulté des États à rendre effective leurs décisions en matière d’égalité des sexes des organisations non gouvernementales se sont constituées pour défendre une politique de genre à l’échelle mondiale. Cette politique se décline selon trois axes : la santé reproductive, c’est à dire la lutte contre la mortalité infantile et périnatale et le développement du contrôle des naissances par les femmes ; la généralisation de l’emploi salarié et le développement des services à la personne, ainsi que la généralisation de l’attitude entrepreneuriale dans les situations les plus précaires grâce au microcrédit ; enfin les politiques symboliques qui d’un côté font des femmes les victimes par excellence de la brutalité du monde et de l’autre développe une gouvernance englobante et consensuelle. Ces orientations ont été consacrées au sommet de l’ONU de 1995 à Pékin, qui rompt avec la politique de recherche de l’égalité entre les hommes et les femmes pour promouvoir un égal intérêt pour les problèmes « sexospécifiques » de toutes les communautés de genre. La revendication féministe est abandonnée pour un travail expert sur le genre.

Cette évolution historique mondiale se rencontre dans les différents continents. Nous l’avons suivie aux Etats-Unis et en Amérique latine, principalement, car ces pays ont été pionniers dans la promotion d’une politique étatiste féministe. Le premier sommet onusien pour la promotion des femmes s’était tenu à Mexico en 1975. C’est à travers la conquête de positions de pouvoir au sein des grandes fondations philanthropiques que des féministes nord-américaines ont jeté les bases d’une institutionnalisation des agendas politiques féministes au cœur même des institutions internationales, onusiennes notamment. Lentement construites, les positions des féministes au sein des fondations Ford, Rockefeller ou MacArthur furent les nœuds d’impulsion d’une réforme des politiques de population mais aussi les espaces institutionnels depuis lesquels ces femmes, pour la plupart issues du champ académique, développèrent avec leurs partenaires latino-américaines, un nouveau champ centré sur la santé et les droits reproductifs.

La construction d’un espace global du genre fut ainsi saisie dans le cadre de la réforme des politiques de contrôle antinataliste des pays du Sud (conférence du Caire 1994). Mais, plus que la « santé reproductive » des femmes, qui fut promue par les activistes issues des grandes fondations étasuniennes en lieu et place de la « population », ce fut le genre comme norme des politiques publiques qui s’imposa. Le genre devient ainsi un synonyme de « femmes », comme nous le verrons dans l’exemple mexicain.

Féminisme et genre

Bien que le genre concerne tous les problèmes « sexospécifiques » portés par des communautés dédiées, féminisme et genre sont aujourd’hui associés quasi toujours, ou bien employés l’un pour l’autre, indifféremment comme si les deux termes recouvraient également un même espace de pensée. Se trouve là scotomisée la différence importante entre d’un côté des mouvements sociaux originellement contestataires de l’ordre établi, dont sexuel, aux profils différents selon les pays, et de l’autre, des normes de gouvernance globale s’imposant aux politiques publiques, qu’elles s’en inspirent ou qu’elles soient contestées en leur nom. La confusion est entretenue par les acteurs-actrices entre la revendication de nouveaux droits et l’invention de modes de libération inédits. Il en résulte l’installation d’une gouvernance et des processus de normalisation qui affaiblissent inévitablement les imaginaires de la liberté. En d’autres mots l’intégration dans les cases de l’appartenance en devient impérative et l’interdit est précisément posé de s’affranchir de toute appartenance, au risque de l’anomie ; une orientation sexuelle doit être choisie, statuée, car elle est dépositaire de l’identité et une fois sélectionnée, elle est un support de revendications.

Communautarisation des femmes

Dès lors les droits peuvent s’empiler. Derrière l’identification du féminisme au genre et inversement, se donnent à voir une série de transformations décisives en termes économiques, politiques et idéologiques. Si existent des "lois du genre" [1] selon une formulation qui se durcit tous les jours, au point d’être un mime biologique, où donc les féminismes pourraient-ils bien prendre racine et ce quelle que soit la façon réformiste ou de principe par laquelle on entend le terme de loi. En avalant féminisme et sexe, l’éponyme du genre a donc plongé chacun et chacune dans le champ de la gouvernementalité propre au monde globalisé présent, unifié par la financiarisation du capitalisme. La construction de communautés gouvernables, comme autant de monades aux déterminations propres, est essentielle dans cette optique et l’un des tous premiers changements opéré vise à édifier l’appartenance de sexe en fondement de la communauté des femmes comme première des communautés sexuellement minoritaires. Mais auparavant, encore faut-il bâtir cette appartenance au sexe féminin comme une qualification négative, y engranger l’exclusion et la stigmatisation pour postuler l’ensemble des traitements positifs qui peuvent lui être appliqués. Les textes qui aujourd’hui rangent les femmes parmi une série de communautés discriminées sont si nombreux qu’ils semblent décrire une vérité première à laquelle nul être sensé ne saurait s’opposer. Prenons en un parmi tant d’autres qui a l’intérêt d’articuler immédiatement des traits négatifs d’appartenance aux possibilités d’emploi et de carrière. Il s’agit d’un entretien avec le sociologue Norbert Alter [2], titré "les dirigeants en situation de handicap ont une efficacité anormale". Tout le propos vise à argumenter la possible inversion du négatif en positif, autre version de la résilience, thème cher à la période présente de crise, a la fois exorcisme et "remontant" susceptible de redonner de l’espoir aux plus démunis de capitaux.

Dès la première question posée au spécialiste des patrons atypiques sont énumérées des "communautés" touchées : handicapés, autodidactes, issus de l’immigration, homosexuels, femmes. Dans ce mélange étonnant détonant de profils séparés qui forment autant de communautés équivalentes dans la légitimité de leurs droits, les femmes se retrouvent paradoxalement minorées, car trop diverses dans leurs revendications, loin derrière les handicapés par exemple ou des citoyens désignés en fonction de leurs origines ethniques. Elles font partie de toutes ces communautés également, et ces appartenances les qualifient autant au sein de la "diversité" que leur nature biologique. La logique du discours postule que la différence — d’origine, de sexe, d’orientation sexuelle, comme autant de marqueurs handicapants — confère plus de force, d’empathie, d’engagement à l’individu, obligé de se décaler et finalement de faire plus et mieux. De cela, les femmes sont très vite convaincues dès leur plus jeune âge, mais avec le genre, elles ont appris de surcroît à penser que leur appartenance de sexe est un authentique handicap et une forme d’assignation ethnique, altérisante si l’on en croit aussi la mission de la parité et de la lutte contre les discriminations (MPADI) qui, en 2010, soulignait que les inégalités persistantes "touchent principalement les femmes, les personnes handicapées et les français issus de cultures différentes".

Institutionnalisation du genre

Institué désormais par le gouvernement, alors que les féminismes éclosent historiquement le plus couramment dans des révoltes et des aspirations à changer les ordonnancements sociaux, le genre ne cesse de s’institutionnaliser pour mieux rayonner, être plus visible et surplomber l’organisation de la connaissance et des pratiques. C’est ainsi qu’en France le ministère des droits des femmes s’attache à pénétrer avec la préoccupation du genre tous les programmes gouvernementaux concurrents. Un site internet rend compte de ses activités quotidiennes et intègre la question des femmes à la société du spectacle en multipliant les évènements à videographier. Le programme scientifique de l’Institut du genre, créé en France en 2013 sous la houlette du CNRS avec la participation d’universités et d’établissements publics de recherche, illustre cette volonté dans son préambule qui rappelle que "les études sur les femmes, le genre, et les sexualités connaissent aujourd’hui en France un essor remarquable mais insuffisamment visible". L’objectif est de promouvoir l’interdisciplinalité dans toutes les thématiques, de les « genrer » de façon systématique quelle que soit leur nature, qu’il s’agisse de l’épistémologie, du politique, du territoire , de la mondialisation, de la production, du marché, de l’art, de la religion, etc. Au-delà de cette intention qui s’appuie sur le fait que les rapports de sexe innervent tous les champs sociaux, matériels et idéels, on peut s’interroger sur les logiques d’adhésion que suscite une telle mobilisation idéologique qui se révèle à la fois un plateau général d’action pour les politiques publiques et les ONG imbriquées.

L’affadissement du genre

Accompagnant le développement du capitalisme financiarisé et globalisé, le genre qui en est un outil idéologique de gouvernance, semble avoir perdu en route quelques lignes d’inspiration des féminismes, aussi pluriels soient-ils. Comme l’analyse avec beaucoup de rigueur Nancy Frazer [3], en se centrant uniquement sur la topique des comportements des habitudes et des "mœurs", et la sphère dite "culturelle" aux USA, en délaissant le terrain économique, des politiques sociales et de la redistribution, le genre a fait une "alliance dangereuse" avec le néolibéralisme. Pleinement intégré à la globalisation, qu’il entend en apparence rendre plus juste et plus morale et que par la même, il active, il est devenu une sorte d’injonction déconnectée à l’instar de celles dont usèrent les gouvernements communistes dans leurs périodes planificatrices. Les recherches publiques et privées viennent alimenter en permanence les connaissances genrées mécaniquement, répondant aux appels d’offres qui se multiplient et spécifient toujours plus les angles d’attaque, effaçant les problématiques plus générales. Féminisme et genre ne sont donc pas interchangeables et si des passerelles ponctuelles peuvent se présenter entre ces deux topos, il est préférable de les garder distincts. C’est pourquoi les expressions de féminisme d’État ou d’État féministe paraissent semer plus de méprise que réellement éclairer les configurations [4]. Un féminisme d’État a été attribué autant à l’État maoïste qu’à la France sarkozienne alors même que les deux cas sont bien différents ; il s’agit dans le premier simplement de politiques publiques favorables à la sortie des femmes du foyer, à leur emploi et donc aussi à supprimer un certain nombre d’usages fonctionnant comme autant de barrières au travail (pieds bandés, mariage arrangé, prescrit, etc.). L’emploi des femmes sur le modèle de l’URSS qui alors soutient économiquement la Chine entre dans la perspective de l’Etat-parti. En revanche, le gouvernement français entre 2007-2012, inscrit la montée en puissance de la thématique des femmes — leur liberté, leur égalité — dans la construction d’une identité nationale destinée à refouler les étrangers dans la barbarie. La crise financière augmente en effet le chômage et la "préférence nationale" instille la sphère politique. Il ne s’agit pas plus de féminisme que lorsque le gouvernement de Bush, partant en guerre en Afghanistan, prétend, dit-il, arracher les femmes à l’horreur de l’hégémonie masculine.

Néanmoins, on remarquera que hommes et femmes sous tous les cieux sont souvent dupes de ces promotions étatiques des droits des femmes, dont l’astuce est précisément d’apparaître le fruit d’une juste intention en masquant les combinaisons économiques et les machineries politiques dans lesquelles elles se moulent. Les proclamations peuvent être d’autant plus frappantes, percutantes, que, détachées des leviers économiques de transformations souhaitées, elles restent purement décoratives.

Le genre des ONG

Déjà fortement impulsées par les conférences internationales de la Décennie Internationale des femmes — Mexico, Copenhague et Nairobi — les normes de genre devinrent des normes globales au cours des années 1980 et 1990. Les Nations Unies et les états signataires de la CEDAW [5] se voulaient garants de celles-ci, bien qu’elles soient très imparfaitement intégrées aux législations nationales. Rio, où WEDO [6] fut tant active, et Le Caire, marquèrent un tournant dans l’intégration des normes d’équité de genre au sein des conférences environnementales et de population et firent des normes de genre une composante axiologique essentielle de la gouvernance démocratique promue par les institutions internationales. La constitution des normes de genre en valeurs universelles doit également beaucoup à l’institutionnalisation des études féministes au cœur des universités américaines, sous la forme des Women’s et Gender Studies. Presque partout dans le monde, les études de genre sont devenues une norme universitaire et scientifique qui reflète les liens et échanges avec le champ universitaire étasunien (El Maleh, 2003 ; Guilhot 2004 : 36-48 ; Bourdieu & Wacquant 1998 : 109-118). Soutenues par ces effets de champ, les normes globales de genre ont pris place au cœur du système onusien et ont finalement été « sacralisées » lors de la dernière grande conférence internationale sur les femmes sous les auspices des Nations Unies à Pékin en 1995. Depuis que les deux dirigeantes de l’IWHC (International Women’s Health Coalition) réussirent à forger des alliances avec d’autres femmes à la tête d’autres fondations et qu’elles firent systématiquement pression sur des acteurs centraux du champ des politiques de population pour que ce soit leurs ami-es qui prennent la tête des programmes philanthropiques (Carmen Barroso), les ONG sont devenues plus réceptives aux nouvelles normes de la santé reproductive portées par les fondations philanthropiques dans les années 1990, notamment le principal bailleur privé : la fondation Ford. Le consensus atteint au Caire a permis aux organisations de contrôle des populations d’éviter des attaques répétées de la part des féministes et les inscrit de plein droit dans les normes onusiennes en faisant d’elles des organisations dédiées à la santé reproductive des femmes. Lent, mais inébranlable, le procès de conversion a gagné toutes les organisations du Population Control. Certaines se sont radicalement converties à une image et une communication « gender ».

La dimension « exportée » des luttes spécifiques aux champs politique et universitaire étasuniens ne peut qu’être soulignée, tant les femmes qui se servirent des fondations philanthropiques pour avancer leur propre agenda féministe s’inscrivirent dans une lutte idéologique contre les conservateurs religieux et le parti républicain. Dans une Amérique latine paradoxalement dirigée par des Chicago boys, des nord-américaines, positionnées au sein des fondations philanthropiques, trouvèrent d’objectives alliées dans les mouvements féministes et les universitaires. Elles contribuèrent ainsi à reproduire les combats qui étaient les leurs aux Etats-Unis par le biais des financements philanthropiques. Ce faisant, elles ont considérablement transformé les modes d’action des mouvements féministes et ont produit un phénomène de différenciation au sein des féminismes latino-américains. Ceux-ci furent rapidement professionnalisés et projetés dans la préparation de conférences onusiennes qui intéressaient peu les féministes précédemment. Lors du procès d’intégration des nouvelles normes aux politiques internationales, les agents producteurs de la réforme des politiques de population trouvèrent des alliées dans de nombreux espaces sociaux nationaux et développèrent un véritable espace social transnational avec le soutien de la philanthropie étasunienne. Le champ s’est peu à peu fixé localement et a réuni de nouvelles entrepreneures du genre et des politiques publiques de genre. La fusion a été possible grâce aux fonds internationaux anciennement alloués aux politiques de population et redirigés, au début des années 1990, vers la « santé reproductive ».

En France, et dans les vieux pays industriels, le problème est davantage de récupérer la valeur intellectuelle ou sociale du travail féminin dans le cadre de la désindustrialisation. La femme libérée par des institutions sociales des tâches ménagères et de l’élevage des enfants peut s’engager dans le travail salarié ou dans l’entreprenariat. Le développement de l’éducation des filles les met en position de prendre des responsabilités plus importantes. Le
« plafond de verre » qui demeure, du fait du poids des traditions, n’est plus considéré comme fonctionnel dans la nouvelle économie verte, et dans le développement du care. La santé reproductive est déjà assurée par le système de sécurité sociale et par la politique nataliste mise en place après la deuxième guerre mondiale. L’autorisation de la contraception et de l’avortement, revendiquée par les féministes, a ouvert la porte à un investissement personnel dans la société du travail et de la consommation. Aujourd’hui on cherche à mobiliser l’énergie de la femme au travail, sa résistance à l’adversité, sa capacité de débrouillardise. Le modèle même du travailler s’en ressent : il ne s’agit plus d’effectuer quelques gestes sur une chaîne de montage ou de superviser des mouvements, il faut composer, agencer, en situation d’incertitude. La politique spectacle mise en place par le ministère des droits des femmes vise à susciter une telle mobilisation par des prix et diverses manifestations visant à susciter la force de l’imitation. Cette mobilisation concerne en particulier les dispositifs d’aide aux femmes battues et la lutte contre le harcèlement sexuel.

Les deux pôles des politiques du genre

Comme nous l’avons précédemment souligné, le genre est une mosaïque de normes en permanente évolution ; ces normes apparaissent écartelées entre deux pôles et des torsions s’infiltrent dans toutes les programmations genrées : l’égalité, la parité, le partage, au-delà des connotations variées de ces termes, tirent le genre d’un côté ; de l’autre le care, et toutes les spécifications et qualifications liées à l’appartenance de sexe font rebondir féminité et féminitude éternelles, du soin à l’empathie, du bon management à la douceur et l’efficacité, bref tous les poncifs réenluminés à l’aune du microcrédit, de l’autoentrepreneuriat féminin, et de l’empowerment. L’efficacité symbolique du genre tient sans doute beaucoup à ce flou entretenu, à cet évitement dogmatique qui permet à chacune et chacun de s’emparer du filament idéologique qui lui convient et de le tordre à sa façon et ce d’autant plus que d’un côté ou de l’autre, égalitaires, paritaires ou détentrices de dispositifs propres, les femmes restent "communautaires" comme tous les autres auxquels ou on les assimile ou on les oppose parfois (musulmans favorables au voile, Africains pratiquant l’excision, etc.). La lecture communautaire en imposant l’appartenance et les identités, évacue de fait le cadre politique de production des rapports sociaux de sexe et l’importance de la forme d’État — démocratique, autoritaire — dans l’adhésion des femmes aux modules de genre. La trilogie intersectionnaliste sexe/race/classe, infiniment déclinée de façon monotone, peut ainsi être reprise en France comme levier de dénonciation d’une "épistémologie blanche", d’un féminisme hégémonique et impérial : issus des black queer, et de la configuration politique américaine centrée sur la communauté d’origine dite "raciale", les termes sont appliqués tels quels en scotomisant l’histoire et la situation politique singulière qu’ils entendent décrypter. Pour rendre intelligible la séduction que cet appareillage idéologique exerce, il faut précisément sortir de la vision identitaire, revenir aux rapports sociaux, économiques et politiques qui précèdent leur mise en scène et la production d’une "communauté" donnée. L’entreprise est ardue si on refuse de cibler les acteurs/actrices selon leur origine comme cela aujourd’hui est devenu un habitus intellectuel, leurs émotions renaturalisées, si au contraire, on choisit de recomposer l’ensemble du tableau où ils/elles prennent place et en particulier les processus de relégation qui les ont conduit à s’identifier à tel ou tel paradigme. S’interdire au plan épistémologique d’enfermer les sujets dans les chaines communautaires avec lesquelles ils se lient devient dans l’espace idéologique du genre de plus en plus difficile : identificatoire, la tripartition sexe/race/classe fortifie et légitime de fait les antagonismes sur des fondements identitaires, comme les critiques le montrent de plus en plus. [7]

L’exemple chinois

Revenons sur le poids du cadre politique et de la forme d’Etat dans les mobilisations de femmes éduquées autour des modules de formation au genre. La Chine est un exemple probant des processus contradictoires qui sont en jeu. En effet le rôle économique désormais central de la Chine dans le capitalisme globalisé, adjoint à la nature de l’Etat-parti qui maintient son pouvoir monopoliste, créé une sorte de disruption dans la vision d’une gouvernance globale s’ancrant dans la généralisation de la démocratie et des droits formels de moins en moins sociaux et économiques. Si la guerre froide s’est clôturée avec la chute de l’URSS et la conversion des derniers pays communistes à l’économie de marché (Vietnam, Laos avec une amorce en Corée du Nord), en revanche les financements des organisations internationales témoignent d’intentionnalités claires dans leur volonté de diffusion des droits. Dans cette optique les femmes constituent le nerf d’attaque, leurs droits figurant la première avancée de la démocratisation contre les États-parti. Ainsi en Chine, l’importation des gender studies et de LGBT, l’aide à la constitution de départements universitaires d’études de genre, les formations pour construire et gérer des ONG, monter des performances dans les lieux publics sous forme de manifestations avant-gardistes, se multiplient sur les modèles proches de ce qui fut aussi expérimenté dans les pays d’Europe de l’Est postcommunistes. Dans ces derniers, en particulier en Roumanie, après la disparition de l’État communiste, l’apprentissage de la démocratie était au programme et les universitaires femmes furent intensément mobilisées comme des avant-gardes [8]. Comparativement, en Chine, l’édification d’une société civile où les femmes prennent une place décisive, l’incorporation d’un esprit démocratique précèdent le scénario d’un effondrement hypothétique de l’État-parti communiste.

Les femmes éduquées, premières cibles des interventions extérieures, y sont d’autant plus sensibles qu’elles se retrouvent sous le coup d’un faisceau de dominations coagulées dans le travail comme dans leur famille et leur parenté : l’hégémonie politique, le pouvoir de ses représentants masculins, dans les différentes scènes sociales publiques et privées, se font écho et se surlégitiment, rendant très risquées les rebellions individuelles et collectives. La progression de l’économie de marché, le consumérisme qui nourrit les nouveaux modes de hiérarchisation ont d’une certaine manière fait des femmes mais aussi des hommes des marchandises comme les autres, durcissant les rapports sociaux de sexe. La cristallisation de la domination masculine se voit exemplifiée dans l’obligation fait aux femmes se de marier avant 30 ans et de produire un descendant masculin sous peine de sombrer dans la poubelle des "femmes restantes". Rares sont les femmes qui réussissent à résister à ces coercitions normatives et la raison peut en être trouvée dans l’habitus d’une normativité politique qui en vient à modéliser et subsumer l’ensemble des normes de comportement personnel. Corollairement les nouveaux modèles de comportement proposés aux femmes en provenance du monde global leur apparaissent sous le jour merveilleux d’un appel à une libération dont le désir, enfoui, continuellement refoulé, resurgit, éblouissant. Sous le genre se glisse donc la démocratie, comme sous les droits à un environnement non pollué et une nourriture saine, le souhait de conserver les vieux quartiers vestiges de l’histoire, autant de thématiques qui s’entrecroisent et peuplent une société civile balbutiante dont témoigne aussi le développement de groupes homosexuels fondés sur la communication numérique. [9]

On est donc très loin des soubassements explicatifs à une audience grandissante du genre chez les universitaires et les militants associatifs en France. Ce n’est certes pas le déficit de démocratie politique qui ici est à l’origine de la mobilisation mais plutôt les perceptions de blocages sexués perdurant dans la composition des groupes détenteurs du pouvoir, dans tous les champs social, politique, économique. L’idéologie du genre vient donc faire effraction dans des représentations majoritairement masculines et les actrices s’en emparent comme d’une arme de combat pour se frayer un passage dans les échelons hiérarchiques supérieurs. La dimension de tremplin promotionnel du genre dans une partie de membres actifs de cette sphère rend compte aussi de la normativité intrinsèque qui est véhiculée dans la mouvance du genre où la conciliation famille/maternité/emploi/carrière est nodale. Le genre présente majoritairement une face digne et sympathique, grand public, respectueuse de la féminité et de la maternité, du couple et de la famille ; il a abandonné les provocations qui faisaient les délices des années 1970 et ne sont plus aujourd’hui que l’apanage de quelques microgroupes comme les femmes de La Barbe : ces dernières interrompent conseils d’administration et colloques en soulignant l’écrasante présence masculine dans ces réunions.
Élégamment conservateur et modérément réformiste en France, le genre est intégré dans la "bonne gouvernance" nationale où il élargit son aura à coup de décrets, de visages souriants, de mesures prudentes qui n’entravent malgré tout que fort peu les bastions masculins du pouvoir.

L’évolution mexicaine

Au Mexique où le cadre national complexe est intimement lié aux Etats-Unis, le genre comme catégorie scientifique a fait problème de par la difficulté de sa traduction pleine et entière en Amérique latine
(Corrêa, 2001 ; Lamas 2002 ; Bartra 2000). Ces vingt dernières années,
les estudios de género ont peu à peu pris le pas au Mexique — comme dans toute l’Amérique latine ‒ sur les estudios de la mujer (Bartra 1999, Bonder, 1998 ; Estrada, 1997). Cette transformation conceptuelle et méthodologique doit beaucoup à la proximité des États-Unis mais aussi au fort degré d’implication des anthropologues féministes mexicaines dans les préparations des conférences internationales du Caire (1994, population) et Beijing (Femmes, 1995) qui ont consacré l’utilisation internationale du concept de genre dans les politiques publiques et l’activisme (Caulier, 2009 ; Eager 2004). Tout le travail d’intégration aux processus politiques d’institutionnalisation a été le fruit d’une conjonction d’intérêts entre des nord-américaines (Caulier, 2010a) positionnées entre académie et fondations philanthropiques d’une part, et des féministes latino-américaines déjà inscrites dans une première phase d’institutionnalisation à travers les mouvements sociaux des années 1980 et la démocratisation du continent (Caulier 2010b). Cette conception du genre devint une norme prégnante du politique au Mexique. Elle conditionne aujourd’hui l’intervention des ministères dans l’éducation, dans la santé ou dans la politique familiale. L’inflation discursive des « politiques avec perspective de genre », comme on dit au Mexique, cache fréquemment des formes du politique non démocratiques qui contredisent ce modèle libérale nord-américain dans le pays. L’affichage public du « genre » ne peut gommer la spirale guerrière de ces dernières années. La situation économique et politique des femmes, pourtant sujettes de toutes les attentions officielles, n’a jamais été autant menacée que lors des dernières années de crise sur fond de guerre interne contre les cartels.

Aux 70 000 morts officielles dues à la guerre contre les cartels, il faut ajouter ainsi un climat presque total d’impunité pour les viols, les féminicides et les violences dans le monde du travail qui contredisent la bonne volonté de 20 années de politique du « genre » dans le pays, bien trop focalisées sur la santé reproductive et les droits sexuels des femmes. Les avancées réelles (dépénalisation de l’avortement et union civile de même sexe à Mexico) obtenues par les mouvements féministes, institutionnalisés en ONG et programmes universitaires d’études du genre, ne peuvent masquer la trop grande spécialisation/focalisation de ces derniers sur la conquête de droits sexuels selon un modèle étasunien (et avec l’argent des fondations philanthropiques) et l’abandon des droits politiques et sociaux pour toutes et tous. Face à la crise économique, l’édifice politique et institutionnel des politiques de genre montre ses craquelures et ses fissures, inhérentes à une construction institutionnelle née d’un instant historique unique : la fin de la Guerre froide et la définition des normes démocratiques pour les sociétés du Sud

Dans une synchronie proche des anciens pays communistes, le Mexique a connu une démocratisation à marche forcée pour coller aux nouvelles formes du politique promues par les Etats-Unis au début des années 1990. Ces effets pratiques sont aujourd’hui multiples tant le « genre » est devenu une variable de l’agir politique centrale dans l’expression de l’État aux
« valeurs » et formes démocratiques. On a ainsi fréquemment le sentiment d’un jeu d’ombre et de miroirs, presque théâtral, où les élites politiques mexicaines sont prêtes à jouer le « genre » (ou les indigènes ou les homosexuels) pour le grand voisin du Nord dans une télénovela sans fin,
où les formes réelles du politique mexicain semblent voilée aux yeux du monde et claires aux citoyennes et citoyens du Mexique. Mais jouer à faire le « genre » dans un jeu politique qui n’a pas grand-chose de démocratique contribue à dissoudre le réel des rapports sociaux de sexe, classes et ethnies dans un simulacre de jeu démocratique à trois entre institutions locales mexicaines, bailleurs nord-américains et ONG locales qui masque l’incroyable violence d’une société où les viols, les assassinats de femmes et leurs conditions de vie en temps de crise sont assez largement ignorées par l’État et les pouvoirs provinciaux. Ainsi, alors qu’une première phase de progrès législatifs et militants a mis en exergue le genre dans les politiques publiques à partir de 1995, la militarisation accrue de l’État et la dérégulation presque totale du monde du travail ont contribué à vider de leur substance les manifestations matérielles de l’action en faveur des femmes, aujourd’hui limitée à des formes d’assistance sporadique. Les budgets pour lesquels les féministes se sont battues sont drastiquement réduits (santé reproductive, contraception, etc.) tandis que l’État a voté des lois pratiquement inapplicables (Loi générale de vie sans violence pour les femmes) alors que l’État et les militaires sont des acteurs de la violence qui touche directement les femmes.

En France le caractère contradictoire des politiques de genre s’observe notamment dans le développement du care : le souci des vulnérables, de les soigner et de les aider, qui serait spécifique aux femmes [10], et qui motiverait leur emploi massif dans les services d’aide à la personne où elles forment 90 % de la main d’œuvre. Une vision noble qui ne prend pas en compte d’autres champs de travail où les femmes sont très majoritaires : le ménage dans les entreprises, ou la tenue des caisses dans les supermarchés. Mais on pourrait prolonger cette liste avec les emplois d’infirmières et de filles de salle, d’instituteurs et d’aides éducatives, et d’autres domaines caractérisés par des décisions d’état-major prises principalement par des hommes, alors que le travail sur le terrain est exécuté principalement par des femmes. Dans ces secteurs professionnels l’emploi est rarement à plein temps, il est rarement stable dans le temps car il ne définit pas une carrière. Les droits sociaux sont inférieurs à ceux conférés par les emplois majoritairement occupés par des hommes. La norme d’emploi promue par une politique de genre est une norme défavorable, sous prétexte de s’adapter aux contraintes es femmes. La politique du care contribue à l’essentialisation de la condition féminine, à son enfermement dans un éternel féminin, alors que la lutte féministe entend faire échapper les femmes à cet héritage pervers. Temps partiel, horaires décalés, CDD sont censés faciliter le soin aux enfants et parents âgés mais installe une continuité entre travail domestique non payé et travail salarié non qualifié.

Des résistances intégratrices aux normes de genre

Parce que les normes de genre sont, comme nous l’avons déjà noté, plurielles et tirées par des lignes antinomiques, le champ pratico-idéologique du genre ne cesse de s’étendre jusqu’à des points limites qui constituent à un moment donné aux yeux des acteurs/actrices, ses frontières infranchissables, tant les contradictions s’exaspèrent, sèment le désordre, font éclater les minima consensuels. Néanmoins plutôt que de fixer le regard sur ces désaccords qui paraissent intangibles, il semble plus pertinent de considérer ces moments comme des indicateurs de futurs dépassements englobant qui proposent finalement une intégration intellectuelle et existentielle. On peut distinguer aujourd’hui deux axes majeurs qui mettent en scène conflits, passions, anathèmes : le premier pousse la singularisation au-delà de ce que le mot d’ordre universaliste admet ; le second s’empare du marché contre les préceptes de la "morale" de base.

La perspective singulariste postcoloniale

Dans la perspective que nous nommerons singulariste, il faut ranger tous les féminismes islamiques [11] ainsi que les groupes — tel le collectif féministe pour l’égalité [12] — qui aiguisent les combats en les plaçant sur un plateau dit postcolonial. Les arguments de part et d’autre se répondent. D’un côté est dénoncé le maintien de dominations historiques enracinées, alimentant un racisme persistant et l’obligation faite aux femmes de renier leur appartenance, ses règles et ses usages : l’expression "conflit de loyauté" résume les enjeux en considérant que émancipation et attachement sont mis en dissension. De l’autre on s’élève contre des signes inadmissibles, ostensibles de subordination féminine, des comportements qui seraient exclusifs de l’entrée dans la bienséance du genre et du féminisme "établi". La reprise de qualificatifs racialisant blanc/noir, d’autres qui ramènent à la situation politique passée — colonisateur/colonisé — dessinent des luttes de position entre les deux camps qui s’affrontent rituellement dans leurs écrits mais aussi dans toute rencontre. Reproduisant de façon spectaculaire les rapports de domination et d’exclusion – par reprise des stigmates – qui sont en jeu dans la société française, ces diatribes sont avant tout des passeurs pour une insertion symbolique dans l’espace idéologique du genre. Tous les courants innombrables de la mouvance des "féminismes islamiques" désignent l’avancée d’une reconnaissance des droits des femmes dans les termes mêmes des normes de genre, conjuguant les deux pôles de l’égalité et de la spécificité féminines réconciliées métaphoriquement dans une nouvelle « communauté » cherchant sa place dans une orbite élargie. Il faudrait donc plutôt voir là une avant-garde d’une gouvernance globalisée du genre, qui renverrait dans la posture de la réaction conservatrice tous ceux et celles qui dénient aux autres le droit de se penser et de se dire féministe. D’ailleurs on trouve un exemple d’une telle démarche chez la féministe kowetienne Mai Al Nakaib qui propose d’utiliser le concept de synthèse disjonctive de Deleuze (c’est à dire la saisie commune dans un même champ de différences) pour arriver à articuler ensemble féminisme islamique identitaire et féminisme des droits. [13]

Le marché et ses avatars sexués

Le deuxième axe par lequel se transforment les limites des normes de genre concerne le marché et ses avatars sexués : la vente et la location de son corps en entier ou en pièces détachées à des fins hédonistes ou reproductrices. Prostitution, gestation pour autrui rémunérée, en particulier pour les couples masculins homosexuels, qui eux aussi veulent être intégrés dans les processus de normalisation en cours, sont au centre des affrontements. Les argumentaires prennent ici des tournants renaturalisant affirmés invoquant les structures symboliques des sexes, et de leurs fonctions inaliénables, avec des accents métaphysiques désespérés. C’est à l’intérieur même de l’espace des normes de genre que sont fossilisées les oppositions de deux ordres. D’une part en effet les homosexuels, avec leurs diverses pratiques, devraient être reconnus comme autant de "communautés" détentrices de leurs droits à la jouissance, y compris dans les jeux de la domination. De l’autre un interdit sacré les empêcherait de procréer selon les lois du marché, en empruntant un utérus et quelques gamètes sélectionnées selon leurs préférences à portée de leurs ressources monétaires. Du côté du plaisir, hommes et femmes ne pourraient se mettre sur le marché et offrir leurs services sexuels multiples, diversifiés et tarifiés aux différentes sortes de clients. Les uns et les autres devraient donc rester proscrits alors même qu’ils mettent en œuvre des avancées pionnières du marché, inscrites comme potentialités du capitalisme et de ses instruments financiers.

L’accompagnement idéologique que constituent les normes de genre en regard de la globalisation capitalistique se révèle ici avec acuité en pointant des conflits amenés à être vus comme d’arrière-garde, passéistes dans quelques décennies. Dans toutes ces arènes de débat, le don est de façon récurrente convoqué pour s’affranchir de la toute puissance du marché. D’aucunes/d’aucuns imaginent des GPA "gratuites et solidaires" [14], sur le modèle du don de soi, dans la maternité, l’acte sexuel amoureux, etc. L’aide sexuelle aux handicapés, fournie par des travailleurs sociaux spécialisés, formés comme assistants sexuels, va dans ce sens et gagne les pays après les USA [15], pionniers en la matière et finançant des programmes, par exemple en Chine. Dans cette optique la sexualité est un service hygiénique auquel chacun a droit. Ce service social n’implique pas un échange sexuel, comme il était d’usage de penser la sexualité auparavant, et on en voit la preuve dans l’absence de questionnement sur le procureur du service : son "plaisir" potentiel n’est jamais mentionné, pas plus d’ailleurs que celui du handicapé. La sexualité n’est en effet pas une recherche de plaisir partagé dans ce cadre mais une nécessité biologique, assurant la bonne tenue d’un corps. L’orgasme n’est plus qu’affaire de technique masturbatoire, du moins en théorie.

Genre et désexualisation

D’une certaine manière le genre, comme norme de gouvernance, a désexualisé la sexualité, métamorphosée en droit sexuel. Ce droit sexuel suppose néanmoins un être doté d’une sexualité définie, fut-elle trans, homo, hétéro, etc. C’est pourquoi, dans le même moment s’opère une substantialisation de l’appartenance de sexe évoluant entre choix et prescription. Si les processus de désexualisation de la sexualité comportent plusieurs volets, chacun débouche sur de nouvelles scènes agoniques qui, dans les dernières années, se multiplient. Ainsi l’exaspération qu’a provoquée le groupe ukrainien Femen [16] est particulièrement révélatrice des perceptions irréconciliables dont la sexualité demeure l’objet pour toutes celles et ceux qui entendent s’inscrire sous l’éponyme "féministe". Rappelons que les jeunes femmes ont créé et adopté un mode de contestation s’inspirant de l’actionnisme des années 1960 et se voulant révolutionnaire, au sens propre du terme : les œuvres de Marx, Engels, Lénine et Bebel [17] ont été leurs livres de chevet, dans un contexte d’immense nostalgie de la période soviétique, après l’instauration des réformes économiques de marché, appelées "thérapies de choc" dans toute l’aire de l’ex-URSS. Issues de familles déclassées, paupérisées, ruralisées , regardant leur pays devenir une destination privilégiée à la fois pour le tourisme sexuel et la gestation pour autrui, les jeunes filles nourrissent une révolte proprement politique, anticapitaliste mais aussi nationaliste. Elles montent alors des actions sur le mode des performances que l’on trouve aujourd’hui dans le monde entier, de l’Europe à la Chine [18], et utilisent une technique de retournement systématique du sens usuel : ainsi les seins, attributs sexuels par excellence des femmes, deviennent-ils, dénudés en public, le symbole provoquant et inversé, d’une volonté de destruction des socles sociaux, politiques, économiques et symboliques du patriarcat.

Prenant des risques énormes, objets de maintes arrestations dont certaines très brutales, elles mettent en scène leurs corps nus dont elles font leur arme centrale. La forme sexuelle de leur combat est en elle-même totalement désexualisée, détachée d’elles-mêmes et dans cette optique elle est l’une des manifestations de la nouvelle objectalité coupée qui fait muter la sexualité, devenue service, don, droit, acte d’hygiène, etc. Revendiquant un féminisme radical, "sextrémiste", bâtissant selon leurs propres termes, une idéologie devant libérer les femmes de toute la planète — dans une perspective internationaliste renouvelée, dont le chantre, Lénine, est l’objet de toute leur admiration — les jeunes ukrainiennes et autres se distinguent néanmoins par leurs convictions politiques dans la configuration actuelle de mouvances féministes n’intervenant que dans le domaine des "mœurs" et appelant à un réformisme législatif. C’est pourquoi le procès qui leur est fait par exemple par Mona Chollet [19] qui les accuse de jouer de stratégies de séduction féminines en s’exhibant nues, qui voit en elles des images publicitaires consentantes et aliénées et in fine leur refuse l’entrée dans le microcosme féministe, apparaît référé à un dogmatisme obsolète et décalé en regard des nouveaux modes de lutte inscrits dans les processus de globalisation. Ceux-ci circulent très vite et poser nue sur la Toile dans les pays musulmans a été aujourd’hui érigé en quasi-modèle. Les Femen comme leurs consœurs des pays arabes activent de fait la désexualisation des appartenances de sexe et sont au cœur des processus présents de spectacularisation des contestations et des revendications. La nudité est ici antisexuelle, à l’opposé des comportements des années 1970 où l’on voyait dans le fait de se dénuder une manière de dévoiler la sexualité qui innervait l’ensemble des relations interpersonnelles et de les resexualiser sur un mode de vérité.

L’acharnement des Femen ukrainiennes contre les différentes formes de voilement musulman des femmes les constituent en miroir des féminismes islamiques : dans un cas comme dans l’autre la femme se fait spectacle pour marquer son être, ses refus, ses idéaux. On observe là, donc, au-delà de polémiques apparentes, une même avancée du genre comme d’une part isolé de la sexualité, remisée dans les placards de l’histoire, d’autre part œuvrant pour des identités définies. L’identité, pivot de la communauté, est architectonique dans l’édification du genre politiquement correct et s’écarter des identités dans lesquelles on est placé — plus ou moins d’office — apparait une transgression intolérable. Ainsi Judith Butler [20]. en se voulant hors identité et identification, en promouvant la désessentialisation des sujets, pour les juifs comme pour les femmes, donne prise à l’accusation de traitre du genre et des "Juifs", animée par la haine de soi. La fidélité aux appartenances de sexe, de communautés, substantialisées, ne souffrent pas « le trouble dans le genre ». Le bon genre doit éviter l’aventure politique, l’affrontement brutal aux Etats et respecter la "bonne gouvernance" globale.

Entre travail et genre : disjonction et conjonction des normes de gouvernance

D’un bout à l’autre du monde, sous la houlette du genre, on ne cesse de dénoncer les inégalités de traitement au travail entre hommes et femmes. Celles-ci apparaissent victimes de discriminations exacerbées par la crise, dans l’impossibilité de faire carrière, harcelées, avec de bas salaires, confinées dans des postes inférieurs, subissant l’émiettement des heures de travail, etc. À tous ces maux, s’ajoute l’écartèlement entre le travail et leurs fonctions maternelles au sens large, encensées. Dans l’organigramme du genre c’est donc avant tout la réconciliation entre travail et charges familiales qu’il faut faire progresser : même si le partage des tâches domestiques entre hommes et femmes est énoncé, il n’est pas mis en avant dans les revendications qui conservent au centre de l’être-femme capacités d’engendrement et d’élevage, devoirs nourriciers et de soin. Dans le même moment, un glissement se fait pour que les hommes endossent eux aussi leur part, à travers l’ouverture du congé parental. Dans ce champ les familles homosexuelles épousent le genre familial. Le travail n’est pas directement un front de lutte et tout se passe comme si la baisse de son coût, sa flexibilité croissante à la mesure de son insécurisation, constituaient des processus inexorables d’évolution économique des sociétés. Plus se fait précise l’analyse de la condition défavorisée des femmes au travail, à tous les niveaux des échelles hiérarchiques spécifiques, plus sont ciblées les mesures qui devraient être prises en vue de plus d’équité, moins, en fait, — sauf exception [21], — les champs de travail en eux-mêmes sont appréhendés dans leurs modes globaux de structuration et de management pénalisant tous, hommes comme femmes.

C’est donc l’aménagement de la condition des femmes au travail pour un plus grand équilibre entre leur foyer et leur activité rémunérée qui constitue le plateau du genre dans ce domaine : sans horizon de transformation sociale, économique et politique, la forme actuelle financière du capitalisme est prise comme une donnée intangible, naturalisée, tout comme le sont en miroir les charges "naturelles" qui pèsent sur les femmes. Dépolitisé, déséconomisé, d’un côté, de l’autre communautarisé et culturalisé le genre devient une affaire de substance, d’éthique, suspendue au-dessus des rapports sociaux, dotée néanmoins d’une efficacité autant symbolique qu’idéologique déterminante. Il surplombe et assure une gouvernance globale par la chimère "harmonisante" travail/ famille et par la touche morale incontestable qu’il dissémine partout et ce, bien au-delà de ses réinterprétations contradictoires qui voient se déchirer les acteurs sur les listes Internet pour imposer leur version. Ceci est moins étonnant qu’il n’y paraitrait si l’on garde en mémoire que la morale à visé de tous temps le bon ordonnancement des rapports entre les hommes et les femmes justifié par une volonté divine ou socio-politique. Incarnant désormais tous les idéaux de justice pensable, le genre a d’autant moins à se justifier que, de par le monde, il est l’objet de récits variés, opposés, nourris par tous et toutes, sans danger pour le capitalisme financier qu’il vient parer de quelques fleurs de vertu. Sa diffusion globale est donc une aubaine qu’il faut poursuivre sans discontinuer. En effet les communautés sexuelles ont remplacé les classes sociales tout en donnant l’illusion d’une lutte de classes au sein même de la communauté des femmes que l’on entend diviser, mettre en concurrence dans leur sphère privilégiée, le care, par leurs origines et leurs positions de travail : innombrables sont les articles de la littérature du genre qui appellent à la dénonciation des femmes dites "blanches" qui en embauchent d’autres vues comme "noires" pour soigner leurs chérubins, tâches à l’ordre desquelles elles sont fermement rappelées. La femme cadre supérieur, employeure d’une inférieure migrante qu’elle exploite, est une entité contre-nature, sur laquelle l’opprobre est jetée. Elle devrait avoir honte, nous répète-t-on de sa conduite "immorale", elle qui détourne une autre mère de ses propres enfants. Cette autre mère qui a migré est elle aussi ramenée à son amour maternel, sans qu’on puisse même oser imaginer qu’elle a fui précisément sa famille pour découvrir le monde. Chacun devrait ainsi rester dans sa communauté, dans la chaleur de son foyer, entouré de la tendresse des siens. On oublie que les migrations féminines de travail, qu’elles fussent, en France, au début du XXe siècle, rurales [22]., ou actuelles en provenance de toute la planète et suivant des parcours variés, comportent toujours une part de libération, sur le fond d’un imaginaire de liberté.

Dominations : détournements, conservation, contournements ?

L’idée de domination a par conséquent été déplacée sur d’autres fronts plus spécifiques, internes aux femmes, plus intimes et aussi plus en adéquation avec les catégories identitaires dites post-coloniales (noir/blanc). Dans le même moment, souligne Christine Delphy [23] dans sa critique du "féminisme post-moderne", le désir de domination n’est pas vu comme une construction, mais comme un "désir naturel". Ainsi la domination est souhaitable dans le champ des plaisirs sado-masochistes. Les performances se déroulent dans un espace vide, hors structures, institutions, rapports sociaux et les transgressions n’ont aucun effet sur la forme de la société. Le pouvoir, les hiérarchies demeurent en circulant, conservant la domination, ontologisée.

Ces déplacements conservateurs de la domination laissent intacte l’organisation économique du monde qui, elle, partage tous les espaces et les peuples, quelle que soit leur origine, selon des critères de ressources : l’identité financière constitue aujourd’hui le principe fondamental de réalité dont le genre s’est à la fois emparé et détourné. En effet, tout d’abord comme le montre avec pertinence Isabelle Guerin, la micro-finance, instrument financier, a ciblé prioritairement les femmes et fait du genre un de ces principaux critères [24] affichant la volonté de créer des emplois et de réduire la pauvreté. Manon Garcia confirme le choix d’une aide au développement genrée, pour exploiter l’aptitude des femmes à faire fructifier de petites sommes d’argent [25]. Si l’échec de ces objectifs est patent, en revanche la micro-finance a favorisé la constitution des pauvres en marché fort rentable, en croissance permanence. À un autre niveau, le genre s’est détourné de l’identité financière, tout occupé à disséquer les mirages identitaires archaïsants dans lesquels il s’embourbe, entrainant à sa suite des foules de femmes et d’hommes cherchant à tâtons le sens de leur existence.

Dégenrer les féminismes, défaire le genre pour refaire de nouveaux féminismes pluralisés [26], saisissant à pleins corps les dominations articulées et globalisées, démasquant les subterfuges, retotalisant les soulèvements et les révoltes, telle pourrait être la façon, à ce jour, de retrouver les chemins transversaux de la liberté dans un monde sans frontières ni identités imposées, sans communautés ni destinées contraintes, brassant les multitudes.

Notes :

[1Françoise Héritier et les lois du genre, film produit par Anne-France Sion, CNRS 2013.

[2Le Monde, 13/11/2012, Eco et entreprise.

[3Nancy Frazer (2012) : Le féminisme en mouvement, La découverte.

[4La notion de féminisme d’État émerge en effet avec les politiques dites de genre, en faveur des femmes, dans les années 1990. Le genre constitue sa matrice de référence comme le montre Anne Revillard (2006)) : « Féminisme d’État : constructions de l’objet » www.melissa.ens-cachan.

[5Convention on the Elimination of all Forms of Discriminations against Women, rédigée en 1979.

[6WEDO : Women’s environment and development organization.

[7« Prismes féministes : qu’est ce que l’intersectionnalité ? » L’homme et la société, 176-177, 2010, 2-3.
« Les rapports sociaux de sexe sont-ils solubles dans le genre ? » Le journal des anthropologues, 124-125, 2011.

[8Ioana Cirstocea (2006) : Faire et vivre le postcommunisme. Les femmes roumaines face à la transition, édition de l’Université de Bruxelles.

[9Wenjing Guo :
« Internet : un outil de légitimation pour les homosexuels
cantonais »,Bernard Castelli ,Bernard Hours : Enjeux épistémologiques et idéologiques de la globalisation pour les sciences sociales, L’harmattan 2011.

[10Sandra Laugier, Pascale Molinier, Patricia Paperman, (2009), Qu’est-ce que le care ? Souci des autres, sensibilité, responsabilité, Petite bibliothèque Payot.

[11Zahra Ali : Féminismes islamiques, la Fabrique 2012.

[12Félix Boggio Ewanjé-Epée, Stella Magliani-Belkacem : Les féministes blanches et l’empire, la Fabrique 2012.

[13Signs journal of women in culture and society, vol 38, no 2, 2012, university of Chicago.

[14Débat entre Axel Kahn, Sabine Salmon, Irène Théry, L’humanité 1, 2, 3 mars 2013.

[15Le Monde, 13/3/2013.

[16Femen, avec Galia Ackerman, Calmann-Levy, 2013.

[17August Bebel : La femme et le socialisme, 1883.

[18Ainsi comme en Chine elles ont manifesté pour plus de toilettes publiques, se baissant et urinant devant la mairie de Kiev ; À Canton les femmes ont choisi de mimer l’acte d’uriner en s’asseyant sur des toilettes de plastique faites avec les étudiants des Beaux Arts.

[19Le monde diplomatique, 12 mars 2013 : Femen partout, féminisme nulle part.

[20Parting Ways : Jewishness and the critique of zionism, Colombia university press, 2012

[21Telle Danièle Linhart, qui intervient régulièrement dans les médias sur les mutations du travail et la souffrance au travail.

[22Monique Selim (1980) : "Quelques aspects de l’émigration féminine basque à Paris", Ethnologie française, X, 2 : 197-200

[23Communication orale, congrès international de recherches féministes francophones, Lausanne, 2012.

[24Isabelle Guerin, Palier J., Prevost B. : Femmes et micro-finance, Espoirs et désillusions de l’expérience indienne, Paris AUF éditions.

[25Manon Garcia : « La femme est-elle un homme économique comme les autres ? », in Multitudes n°42, automne 2010.

[26En écho à la thèse de Mathieu Caulier : Faire le genre, défaire le féminisme, EHESS, 2009.

P.S. :

Cet article a été publié dans le double numéro, 189-190, de la revue L’homme et la société, "Sexe et politique".

Réferences bibliographiques de l’article

Bartra Eli, 1999, « El movimiento feminista en México y su vínculo con la academia », La Ventana, No 10, p.215-235.

Bartra Eli, 2005, « Neofeminismo en Mexico ». Working Paper, fourni par l’auteure.

Bonder Gloria, 1998, Estudios de la Mujer en America Latina. Washington, OEA.

Bourdieu Pierre ; Wacquant Loïc, 1998, « Sur les ruses de la raison impérialiste ». Actes de la recherche en sciences sociales. No 121-122, mars, p. 109-118.
Caulier Mathieu, Le genre des Mexicain-e-s, Revue Tiers-Monde , N° 200, 2009, p.805-820.

Caulier Mathieu, 2010, « The Population Revolution, from Population Policies to gender politics », International Review of Sociology, vol. 20, no2, p.347-376.

Caulier Mathieu, « La conquête du genre au Mexique », in « Les rapports de sexes sont-ils solubles dans le genre ? » Le journal des Anthropologues, n.124-125, p.117-136.

Corrêa Sonia ; McIntyre Peter ; Rodriguez Carla ; Paiva Anabela ; Marks Cecilia (2003), The Population and Reproductive programme in Brazil, 1990-2002 Lessons Learned, Chicago, The MacArthur Foundation.

ElMaleh Eliane, 2003, « Les politiques identitaires dans les universités américaines », L’Homme et la société, no 149, juillet-septembre, p.57-74.

Guilhot Nicolas, 2004, « Une vocation philanthropique. George Soros, les sciences sociales et la régulation du marché mondial », Actes de la recherche en sciences sociales, nos 151-152, Mars, p.36-48.

Guilhot Nicolas, 2005, The Democracy Makers. Human Rights and the Politics of Global Order, New York, Columbia University Press.

Lamas Marta, 2006, Feminismo : Transmisiones y retransmisiones, Mexico, Taurus.

Wailey Paige Eager, 2004, From Population Control to Reproductive Rights : Reshaping the Global Agenda, Aldershot, Ashgate.



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4