DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
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Christiane Passevant
Pense bête
Fritz Leiber (passager clandestin)
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 13 mars 2014

par C.P.
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Ce texte de Fritz Leiber, écrit en 1962, revient sur le thème de l’ordinateur qui finalement prend le contrôle de l’humanité. Une partie des humains a échappé à une catastrophe et vit dans des abris sous terre, les autres survivent en surface.

Gussy et sa compagne Daisy vivent dans une tour abandonnée. Gussy est un inventeur de génie et souvent Fay, qui vit sous terre, le visite pour récupérer ses inventions pour une grosse firme qui les commercialise. Et voilà que l’inventeur conçoit un aide-mémoire automatique, le Mémorisateur, qui immédiatement fait fureur... avant d’échapper à tout contrôle.

L’obsession du progrès et de la technique asservit les humains et Le pense-bête en donne une parfaite illustration. C’est une fable sur la fascination technologique et les dangers d’une société qui perd toute son humanité. L’anticipation est ici comme une alarme.

Extraits :

Au prix d’un effort, il garda les yeux ouverts et, le cœur défaillant, contempla la scène qui s’offrait à lui. Après deux cents mètres en zigzag sous un dôme antiatomique, il arriva dans une large grotte tout éclairée. Le plafond bleu foncé brillait d’étoiles ; au niveau du sol, les murs étaient creusés d’une douzaine de niches ouvertes en forme d’arches où se trouvaient des boutiques pleines de monde, tandis que des annonces scintillantes s’entassaient sur le mur, entre elles. De ces arches quelque trois douzaines de tapis roulants partaient en courbe les uns près des autres en une étrange feuille de trèfle. Les tapis roulants étaient chargés de gens, roulant sans bouger comme des statues douées de volonté, ou pivotant avec l’aisance de l’habitude, d’un trottoir à l’autre, comme des milliers de matadors exécutant une véronique. Les tapis roulants allaient plus vite, lui semblait-il, que la dernière fois qu’il était descendu dans les souterrains, et en même temps les piétons lui paraissaient plus silencieux. C’était comme si les quelque cinq mille taupes qu’il avait sous les yeux étaient toutes à l’écoute, mais de quoi donc ? Il y avait quelque chose d’autre qui avait changé aussi, un changement qu’il ne pouvait définir encore, ou ne voulait définir inconsciemment. La façon de s’habiller ? Non... Dieu, ils ne portaient pourtant pas tous le même masque de monstre ? Non... La couleur des cheveux, alors ?... Bizarre...

Il les observait avec tant d’attention qu’il oublia que son tapis roulant arrivait. Il sauta en trébuchant et heurta un groupe de quatre hommes qui se trouvaient sur la petite plate-forme triangulaire. Ceux-là au moins affectaient un nouveau style d’habillement ; des capes grises en tissu à côtes qui donnaient l’impression que leur tête sortait d’un parapluie ou d’un champignon géant.

L’un d’eux le saisit et l’empêcha de tituber sur l’un des tapis roulants qui aurait pu le conduire jusqu’à Tolède.

— Gussy, mon vieux... Tu as dû deviner que je voulais te voir ! cria Fay en lui prenant le coude. Je te présente Davidson, Kester et Hazen, des collègues à moi ! Tous des hommes de Micro. […] J’allais venir te voir, mais c’est toi qui vas me faire une visite, disait Fay. Il y a deux choses dont je veux...

Gusterson se raidit.

— Mais bon Dieu, ils sont tous bossus ! hurla-t-il.

— Eh bien, évidemment, souffla Fay d’un ton de reproche. Ils portent tous leur mémoriseur. Ce n’est pas une raison pour être aussi agressif.

***

Dis donc, tu as dit qu’il a des éléments de réflexion et de décision. Ça veut donc dire que ton mémoriseur pense, même si c’est seulement d’après tes critères à toi. Et si il pense, il est conscient ; sauf peut-être au niveau de ses entrailles de robot.

Se renfrognant, Fay dit d’un air las :

— Gussy, il y a aujourd’hui des tas de choses qui ont des éléments R&D. Les machines à trier le courrier, les missiles, les médecins robots, les mannequins de haute couture, etc. Ils « pensent » pour utiliser un vieux mot, mais pas à ceci ou à cela. Ils ne sont certainement pas conscients.

— Ton mémoriseur pense, répétait Gusterson avec obstination. Exactement comme je te l’avais dit. Il est à cheval sur ton épaule comme si tu étais un poney ou un saint-bernard affamé, et alors, il pense.

Fay bâilla. « Et après, même s’il pense ? » Fay fit de l’épaule un mouvement de torsion donnant l’impression que son bras gauche avait trois coudes. Cela frappa Gusterson qui n’avait jamais vu Fay faire un tel geste et il se demanda d’où cela lui venait. Peut-être imitait-il un chef des Finances désarticulé ?

Fay bâilla de nouveau et dit :

— Excuse-moi Gussy, laisse-moi me reposer une minute ou deux. Ses yeux se fermèrent. Gusterson contempla son visage aux joues creuses, la large boursouflure de sa cape.

— Fay, dis-moi, demanda-t-il d’une voix douce au bout de cinq minutes, tu es en train de réfléchir ?

— Pourquoi pas, répondit Fay, se redressant tout en étouffant un autre bâillement. Je me repose un peu. J’ai l’impression que je me fatigue plus en ce moment. Il faut que tu me pardonnes, Gussy. Qu’est-ce qui te faisait croire que je réfléchissais ?

— Oh, cela m’est venu à l’esprit, dit Gusterson. Tu sais, quand vous avez commencé à lancer le mémoriseur, je me suis dit qu’il y avait une chose qui serait vraiment bien, même si vous lui donniez des éléments de réflexion et de décision. Voilà : avoir un secrétaire automatique qui se chargerait de ses obligations et de la routine quotidienne, ça permettrait à un homme d’accéder à un autre monde, celui de la pensée, du sentiment, de l’intuition, de s’infiltrer dans ce domaine pour y accomplir des tas de choses. Tu connais quelqu’un qui utilise le mémoriseur de cette façon ?

— Bien sûr que non, nia Fay avec un petit éclat de rire incrédule. Qui voudrait s’attarder dans l’imaginaire et perdre l’occasion de voir ce que fait son mémoriseur ? Je veux dire, ce que son mémoriseur va lui apporter, ce qu’il a dit à son mémoriseur de lui apporter.

***

Dans la veste et la chemise de Fay, on avait ôté le tissu à l’épaule droite, et, du trou soigneusement ourlé, sortait une masse argentée avec un pivot percé d’un trou à son sommet et deux pinces de métal articulées terminées par de petites griffes.

Gusterson se dit que cela ressemblait à la partie supérieure d’un robot de science-fiction, un méchant petit robot qui aurait perdu ses jambes dans un accident de chemin de fer, et il lui sembla qu’un éclat rouge scintillait dans l’énorme œil de cyclope.

— Je vais m’occuper de ce message maintenant, dit tranquillement Fay en tendant la main. Il attrapa les feuilles bruissantes qui s’échappaient des mains de Gusterson, les mit en paquet en les tapant soigneusement sur son genou... et ensuite les tendit par-dessus son épaule à son mémoriseur qui s’en saisit avec ses pinces de chaque côté, puis commença à lever la page du dessus, assez rapidement, pour la faire passer devant son œil, à six pouces environ.

— La première chose dont je veux parler avec toi, Gussy, commença Fay, qui ne faisait absolument pas attention à la petite scène qui se déroulait sur son épaule – dont je veux te prévenir plutôt –, c’est la mémorisation imminente des enfants des écoles, des vieillards, des condamnés, des habitants du dehors. À 3 heures pile, demain, le mémoriseur deviendra obligatoire pour tous les adultes des abris. Des vérifications seront bientôt faites. En fait, on a trouvé ces jours-ci que la racine carrée du temps prévu pour un nouveau développement est la meilleure estimation. Gussy, je te conseille absolument de commencer à porter ton mémoriseur dès maintenant. […]

— J’ai un mémoriseur modèle Six tout prêt pour toi, insistait Fay, et une cape. On ne te remarquera pas du tout. Il vit ce que regardait Gusterson et observa : Quel mécanisme fascinant, tu ne trouves pas ? Évidemment, vingt-huit livres, c’est un peu pesant, mais n’oublie pas que ce n’est qu’une étape vers les modèles flottants Sept et Huit.

Pooh-Bah termina de lire la page deux et commençait la page trois.

— Mais je veux que ce soit toi qui lises, dit Gusterson en regardant, médusé.

— Pooh-Bah va faire ça bien mieux que moi, lui assura Fay. Il absorbera tout, le bon grain et l’ivraie.

— Mais bon Dieu, cela le concerne lui, affirma Gusterson un peu plus fort. Il ne peut donc pas être objectif.

— Bien mieux que moi, te dis-je, et bien plus objectif. Pooh-Bah est construit pour des analyses précises. Cesse de te faire du souci pour ça. C’est une machine dépourvue de passions, ce n’est pas un être humain émotionnellement perturbé, donc faillible, par les impératifs de sa conscience. Deuxième point : ta contribution à l’invention du mémoriseur a fait grande impression sur Micro Systems et ils t’offrent le poste de conseiller en chef avec un salaire et un compartiment de travail comme les miens, et logement familial de même standing. C’est un début comme on n’a jamais vu. […]

J’ai le plaisir de t’informer que tes craintes au sujet du mémoriseur sont du vent. Je te le jure. Aucune crainte à avoir. L’analyse de Pooh-Bah, qu’il vient de me donner, le démontre.

Gusterson dit d’un ton solennel :

— Écoute, il y a une chose que je veux que tu fasses. Uniquement pour faire plaisir à un vieil ami ; mais je veux que tu le fasses. Lis ces feuilles toi-même.

— Bien sûr que je vais les lire, continua Fay du même ton excité, je vais les lire (il sursauta et son sourire disparut) un peu plus tard. […]

Il s’assit brusquement, le regard ailleurs. Gusterson s’engagea à travers la porte. Il se préparait à mettre le pied sur le trottoir roulant qui repartait lorsque, sous l’effet d’une impulsion soudaine, il entrouvrit la porte derrière lui pour regarder dans le bureau. Fay était assis tel qu’il l’avait laissé, comme perdu dans une méditation distraite. Sur son épaule, Pooh-Bah pliait et dépliait à toute vitesse ses petits bras de métal ; il était en train de déchirer les papiers de Gusterson en lambeaux de plus en plus petits qu’il laissait tomber doucement sur le sol tout en contractant d’étrange manière son bras gauche à trois articulations... Gusterson sut alors à qui, ou plutôt à quoi Fay avait emprunté son nouveau tic.



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