DIVERGENCES 2
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Christiane Passevant
Vent d’Est, Vent d’Ouest
Frank Robinson (Passager clandestin)
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 13 mars 2014

par C.P.
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Vent d’ouest, vent d’est de Frank Robinson semble tout droit sorti de l’univers des Hot rods étatsuniens, un mouvement de dingues de bagnoles anciennes entièrement relookées qui était très suivi dans les années 1960, 1970 …

En 1972, Frank Robinson écrit cette nouvelle en imaginant un monde où la pollution est à son comble et où les voitures à essence sont interdites, sous peine de poursuites extrêmement graves allant jusqu’à l’exécution. Dans la ville, on ne voit pas le ciel, ni même à deux mètres, et il faut porter un masque si l’on veut éviter de crever par manque d’oxygène. La mégapole étatsunienne étouffe et les humains y tombent comme des mouches.

Toutefois, hormis l’interdiction des voitures à essence, les industries n’en poursuivent pas moins leurs activités polluantes et mortelles. Jim Morrison, employé à l’organisme Air central, est conscient de la catastrophe imminente, mais le lobby industriel est bien trop puissant pour que l’on puisse l’arrêter dans sa course au profit à court terme. Il fait donc son boulot en pourchassant les quelques récalcitrants et férus de voitures tout en étant conscient que ce n’est pas cela qui sauvera la planète…

Une fois encore, cette nouvelle publiée en 1972 a un écho bien actuel, à savoir le refus de prendre en compte une réalité qui met chaque jour un peu plus en danger la vie sur la planète.

Frank Robinson a inspiré le film catastrophe, La tour infernale.

Extrait :

Sombre journée, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Je me réfugiai dans un bar vers le milieu de la soirée, ce qui était sans doute la meilleure des choses à faire. En dépit de leur masque, les gens commençaient à avoir des nausées et à vomir dans la rue, et je sentais ma propre nausée monter à chaque pas. J’avais vu un homme essayer de craquer une allumette pour lire le nom d’une rue ; elle refusait de rester allumée faute d’une quantité suffisante d’oxygène dans l’air. Les sirènes des ambulances émettaient désormais une plainte continue ; la nuit allait être dure pour les cardiaques. Ils tomberaient comme des mouches avant la venue du matin...

Un autre client surgit dans l’entrée, respirant bruyamment, toussant, inhalant à pleins poumons l’air purifié du bar. Je commandai un autre verre et essayai de rester sourd à tout ce bruit […].

Je n’avais rien compris à la combine d’Ellis, qui dans un sens n’avait pourtant rien de surprenant. Personne n’irait s’aventurer en ville au volant de quelque chose qui ressemblait à un vieux brûleur d’essence — les habitants des basses terres lapideraient l’audacieux.

Et cependant quelqu’un possédait une voiture. Quelqu’un qui était riche et à l’abri des poursuites — et pour commencer un cinglé de la voiture... Mais cela ne me conduisait nulle part. Les hommes vraiment riches, de même que les politiciens, occupaient des positions trop en vue. Ils seraient finis politiquement si quelqu’un découvrait le pot aux roses. Et à défaut d’autre chose, ils couraient toujours le risque de se faire assassiner par quelque pauvre bougre comme celui qui essayait de se dégager les poumons au bout du bar. Quelqu’un avec de l’argent donc, mais pas trop. Un cinglé de la voiture — il fallait vraiment l’être pour courir de tels risques.

Et cependant quelqu’un pour qui les risques en question étaient minimes...
C’est alors que l’ampoule s’alluma au-dessus de ma tête, exactement comme dans les vieux dessins animés. Je n’étais pas absolument sûr d’avoir raison mais j’étais prêt à mettre ma vie sur le tapis... et je risquais effectivement d’en arriver là.

J’enfilai un masque et sortis du bar presque en courant. Une fois dehors, je me sentis de cœur avec le type qui était entré un peu plus tôt et qui m’avait jeté un regard horrifié en me voyant plonger dans l’obscurité.

L’atmosphère était suffocante malgré une légère baisse de température qui faisait que ma chemise ne me collait plus à la peau en plis sales et humides. Il était nécessaire de diriger les autobus dans les rues ; la lumière des phares mourait à quelques pas de distance. Mais le pire, c’était encore les traces qu’ils laissaient sur la chaussée dans ce qui ressemblait à une espèce de cendre humide et grisâtre. La plupart des gens à qui je me heurtais — simples ombres dans la nuit — avaient trempé leurs masques dans l’eau pour essayer de les rendre plus efficaces. Des lumières étaient allumées aux étages inférieurs de la plupart des bâtiments administratifs, et j’en vins à me demander si certaines personnes n’y avaient pas élu domicile ; l’air que les gens respiraient au milieu des fichiers était probablement plus pur que celui de leur propre appartement. À partir du deuxième étage, les immeubles disparaissaient complètement dans l’obscurité enfumée.

Il me fallut une bonne heure de marche avant que les trottoirs ne commencent à monter ; je sus alors que j’étais hors de la ville, en train de gagner le pied des collines... Dieu merci, le quartier des affaires était plus près des montagnes que de l’océan. J’avais mal à la poitrine et aux jambes, j’étais fatigué et déprimé, mais du moins je ne toussais plus.

Les bâtiments se faisaient de plus en plus rares et je me mis à enfiler des rues complètement désertes. En général les flics ne manquaient jamais de vous embarquer s’ils vous surprenaient à vous balader tard dans la nuit dans les rues de Forest Hills, mais par une nuit pareille je doutais fort qu’ils se trouvent seulement dans les parages. Ils étaient probablement trop occupés à transporter les cas d’arrêt cardiaque vers Saint Francis...

Le Renifleur était placé au sommet d’une vieille bâtisse dans une rue latérale. Au moment où je l’aperçus, j’eus soudain des difficultés à retrouver mon souffle — un pâté de maisons plus loin la route tournait brusquement dans un canyon et montait en lacets avant de disparaître à la vue. J’examinai de nouveau le bâtiment, à peine visible dans le clair de lune barbouillé. Les fenêtres étaient condamnées par des planches sur lesquelles était apposée une pancarte : À louer. Je m’approchai et braquai ma lampe de poche dessus. La pancarte était vieille et écaillée et se trouvait manifestement là depuis des années ; il fallait croire qu’aucun locataire ne s’était jamais proposé. Jamais ? Pas sûr. Peut-être que quelqu’un avait loué cet étage mais avait décidé de ne pas enlever les planches qui masquaient les fenêtres. Je tâtai le bois de la main et m’arrêtai sur un trou dû à quelque nœud. Un coup de sonde du bout du doigt me fit sentir une vitre très épaisse. Je me mis à genoux et pointai le faisceau de ma torche électrique dans le trou ; je ne vis qu’un sombre reflet de moi-même qui me regardait. La vitre avait été peinte en noir à l’intérieur et se comportait comme un miroir de marbre noir.

Je me reculai et quelque chose me frappa dans l’aspect du bâtiment. Ces fenêtres condamnées, pensai-je, ces fenêtres immenses, d’une taille au-dessus de la normale... Et ces portes condamnées, elles aussi d’une taille au-dessus de la normale... De nouveau j’éclairai de ma lampe la façade en béton, juste au-dessus des portes. Les mots étaient toujours là, noircis par le temps mais encore lisibles, taillés directement dans le béton quelques décades plus tôt sur ordre d’un propriétaire fier de son établissement :

RICHARD SIEBEN LINCOLN- MERCURY.

En plein dans le mille, pensai-je triomphalement. Je jetai un coup d’œil autour de moi — personne, la rue était déserte — et tendis l’oreille. Pas un bruit à part, au loin, le bourdonnement continu de la circulation urbaine. Une chaleur étouffante pesait sur la ville, pensai-je, mais cette nuit les parcs et les escaliers de secours seraient vides, et dans leurs petites chambres étroites cinq millions de personnes s’agiteraient et se retourneraient ; ce serait du suicide d’essayer de dormir dehors.

Forest Hills était plus frais — et plus calme. Je collai une oreille aux planches d’une fenêtre et il me sembla entendre un léger bruit de pas et, à un certain moment, un faible tintement métallique. J’attendis un instant, puis me glissai vers l’entrée latérale qui portait l’inscription Air Central en lettres noires bien nettes. Tous les enquêteurs possédaient un passe-partout et je me faufilai à l’intérieur. Personne à l’étage ; les lumières étaient éteintes et le seul bruit audible était le léger crissement des stylets du Renifleur sur le rouleau de papier. Il y avait un escalier à l’arrière ; je descendis les marches en silence. La porte du bas était ouverte ; je la franchis et me retrouvai dans un petit couloir. Quelque chose — peut-être l’odeur de l’air — me dit que quelqu’un l’avait emprunté récemment. Je fermai la porte derrière moi et restai une seconde immobile dans l’obscurité. Aucun son ne filtrait par l’autre porte ; j’empoignai le bouton et le tournai silencieusement.

J’entrouvris la porte et jetai un coup d’œil par l’entrebâillement... rien... puis, tout doucement, je l’ouvris complètement et pénétrai dans la salle d’exposition. Au plafond, une ampoule munie d’un abat-jour vert se balançait doucement sous l’effet d’un léger courant d’air, si bien que les ombres se pourchassaient aux extrémités de la salle. Au fond, séparés par une cloison, se trouvaient deux petits bureaux où, bien des années plus tôt, toutes sortes d’affaires avaient dû se brasser. Il n’y avait pas grand-chose d’autre, à part quelques outils éparpillés sur le sol dans le cercle de lumière.

Et bien sûr, juste au milieu, la voiture.



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