DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
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Christiane Passevant
Continent perdu
Norman Spinrad (Passager clandestin)
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 13 mars 2014

par C.P.
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En 1970, Norman Spinrad imagine un voyage dans les abîmes de la civilisation étatsunienne défunte.

Pour planter le décor de cette nouvelle : nous sommes au XXIIe siècle, 200 ans après « La grande panique ». Les Etats-Unis sont un pays sous-développé vivant uniquement du tourisme et les immenses mégalopoles, qui symbolisaient autrefois la puissance du pays, ne sont plus que ruines et pollution. Mike Ryan, guide et pilote indigène, s’apprête à mener son groupe de touristes — des représentants de l’élite africaine — dans ce qu’il reste de New York.

Publiée aux États-Unis en 1970 dans le recueil Science Against Man (La science contre l’homme), la nouvelle est contemporaine de l’époque de la conquête de la lune, du mouvement pour les droits civiques et de la guerre du Vietnam… Quatre décennies ont passé depuis, le monde occidental vit une crise économique et dans une pollution alarmante, les États-Unis voient leur hégémonie contestée, et on se dit que Norman Spinrad était visionnaire, comme beaucoup d’auteur-es de science-fiction.

Extrait :

Devant nous se dressaient les fameux gratte-ciel du vieux New York, forêt de monolithes rectangulaires hauts de centaines de mètres. Quelques-uns, boîtes de béton vides que la lumière bleutée qui imprégnait tout transformait en sombres et titanesques pierres tombales, étaient presque intacts. D’autres, éventrés par d’anciennes explosions, n’étaient que des piles de poutrelles et de décombres dentelées. Les façades d’un certain nombre d’entre eux avaient jadis été entièrement ou presque entièrement vitrées. Mais, à présent, ce n’étaient plus que d’aériens labyrinthes de charpentes et de plates-formes de béton, où scintillaient ici et là des surfaces de verre indemnes sur lesquelles jouaient des reflets de lumière bleue. Et très haut au-dessus du sommet des édifices les plus élevés se déployait le ciel d’un bleu brouillé, taillé en facettes, du Dôme.

Ryan monta à cent cinquante mètres et mit le cap sur la nécropole géante dont les monuments, construits à une échelle qui eût fait pâlir de jalousie les Pharaons, étaient groupés avec insouciance comme les maisons d’un village résidentiel d’Afrique. L’ensemble baignait dans un jour gris-bleu pailleté d’étincelles qui semblait encore un univers. Ici, au cœur même de la nappe de smog littorale, tout paraissait brasiller et scintiller.

Nous eûmes tous le souffle coupé quand Ryan fonça à cent dix à l’heure en direction d’un étroit passage séparant deux rangées de bâtiments et qui n’était qu’une rue relativement peu large. Cette gorge avait plus de cent mètres de profondeur.

L’espace d’un moment, nous éprouvâmes la sensation de tomber comme une pierre à l’intérieur d’un puits encaissé entre deux immenses falaises. Soudain, les moteurs hurlèrent tandis que l’hélico se mettait en quelque sorte à glisser à travers les airs, pour s’immobiliser à trente mètres tout au plus de la façade verticale d’un énorme gratte-ciel gris.

Le rire du pilote, en partie couvert par la plainte mourante des moteurs qui ralentissaient, avait quelque chose d’irréel. « Ne vous inquiétez pas », dit-il dans le micro. « Je n’ai pas perdu un seul instant le contrôle de l’appareil. J’ai seulement voulu vous donner un peu d’émotion, histoire de réveiller ceux qui se seraient endormis. Parce qu’il ne faut pas que vous ratiez la suite : la visite héliportée de ce que les Américains de l’Âge de l’Espace appelaient les Trottoirs de New York. »

Et nous repartîmes à l’allure d’un homme qui court. C’était comme si nous dérivions entre deux rangées parallèles d’édifices colossaux s’étirant sur des kilomètres et des kilomètres. […]

Chaque fois que j’entre dans le Dôme Fuller, je me sens tout drôle. On a l’impression que New York a été construit pour des hommes de quinze mètres et on se sent tout petit, comme si on était dans une salle titanesque. Mais, quand on regarde l’intérieur du Dôme, ces édifices démesurés paraissent minuscules. On perd le sens des proportions. En outre, tout est bleu et le smog est si épais qu’on pourrait presque le manger à la fourchette.

Et puis on sait que tout ça est entièrement mort. Rien ne vit à New York entre le Dôme Fuller et le métro où quelque deux mille métroglodytes croupissent dans leur fumier. Rien ne peut y vivre. L’air, à l’intérieur du Dôme, est un des plus toxiques du pays, à peu près autant que la soupe qui remplit la vallée de Los Angeles et à travers laquelle on ne voit quasiment rien, à ce qu’on dit. Ce n’est pas pour isoler un morceau de la ville que nos ancêtres ont installé le Dôme, mais pour réchauffer New York et empêcher la neige de se former.

Le smog était encore respirable, à l’époque. Aussi le Dôme est-il ouvert à l’atmosphère et aspire-t-il en fait la part la plus nocive du smog, — peut-être parce que la différence de température entre l’intérieur et l’extérieur est d’environ dix degrés. Les Africains prétendent que ce serait à cause des courants de convection. Moi, je ne sais pas.

Toujours est-il que ça vous donne la chair de poule. En volant lentement entre deux rangées de gratte-ciel, j’avais le sentiment de tourner à pas de loup autour d’un immense cimetière, en pleine nuit. Je ne parle pas de fantômes auxquels je parie que certains Africains croient encore en leur for intérieur. Ce sont des bêtises. Non, cette ville tout entière est réellement un cimetière. Durant l’Âge de l’Espace, New York était peuplé de millions de gens. Maintenant, plus rien de vivant n’y habite, à l’exception de ces deux mille sous-hommes puants, les métroglodytes, qui meurent à petit feu dans leur infect métro hermétiquement scellé.

Je me suis faufilé quelque temps entre les gratte-ciel à trente mètres d’altitude en continuant à voler si lentement que je faisais presque du surplace. Et pour que mes clients s’imbibent bien de l’atmosphère, je n’ouvrais pas la bouche. Finalement, nous avons atteint une véritable avenue, débordante de carcasses de voitures rouillées. Elles encombraient même les trottoirs, à croire que les gens de l’Âge de l’Espace avaient élevé une de leurs démentielles pyramides d’autos en plein milieu de Manhattan et qu’elle avait fondu comme de la cire chauffée. J’ai arrêté l’hélico à la verticale et j’ai pris mon micro.

« Vous avez sous les yeux, mes amis, quelques-unes des épaves de la Grande Panique qui envahissent les Trottoirs de New York. C’est dans la cité même que la Grande Panique a commencé. Imaginez ceci, mesdames et messieurs : à l’apogée de l’Âge de l’Espace, il y avait plus de cent millions de voitures, de camions, d’autocars et autres véhicules à moteur sur les autoroutes et dans les rues de New York. Une voiture pour deux adultes ! Regardez et essayez d’imaginer ce que pouvait être le splendide spectacle de tous ces véhicules lancés en même temps sur la chaussée ! »

Oui, ça devait valoir le coup d’œil ! Enfin... vu d’hélicoptère ! Il fallait quand même qu’ils en aient dans le ventre, les hommes de l’Âge de l’Espace, pour s’agglomérer sur les autoroutes et foncer aussi vite que des hélicos à quelques mètres d’intervalle. Ils devaient avoir des réflexes fantastiques pour rester maîtres leurs machines. Moi, je ne pourrais pas. Et je ne voudrais pas.

Mais ce devait être extraordinaire la nuit, avec des éclairages de toutes les couleurs […].

Et maintenant, regardez-moi. ça ! Il n’y a plus d’énergie sauf le je ne sais trop quoi qui continue de fabriquer l’électricité dans le métro, de sorte que la seule lumière en surface est ce truc bleu qui pétrifie tout, qui rend tout si étrange... comme si la cité était momifiée. Les bâtiments ne sont que des ruines vides et croulantes broyées par les explosions, les voitures sont des détritus pourrissants et les gens sont morts, morts.

De quoi pleurer si on se laissait impressionner.



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