DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
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Christiane Passevant
La vague montante
Marion Zimmer Bradley (Passager clandestin)
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 13 mars 2014

par C.P.
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En 1955, Marion Zimmer Bradley écrit cette nouvelle, La vague montante, qui évoque une société non dominée par la technologie et la compétition.

Les femmes, auteures de science-fiction ne sont pas si nombreuses. Enfin, il y a quand même Ursula Le Guin, une libertaire prolixe — pour ne citer que certains de ses ouvrages : La Cité des illusions, La Main gauche de la nuit, Le nom du monde est forêt, Les Dépossédés, Le Dit d’Aka, ect… —, et Elisabeth Vonarburg et ses Chroniques du pays des mères.

La vague montante raconte l’épopée d’un équipage, formé par les descendants du premier vaisseau stellaire, et son retour sur terre après 130 années humaines, c’est-à-dire cinq siècles de contraction espace-temps ! Des surprises et non des moindres les attendent : sur terre, le fédéralisme et l’autogestion régissent la prise de décision collective, la science semble avoir disparu au profit d’une économie fondée sur la commune et l’agriculture, et le véritable progrès est celui de l’épanouissement humain. De quoi faire perdre le Nord à ces voyageurs et voyageuses d’un autre temps.

Le texte parle donc d’une humanité qui ne serait plus aliénée à la technologie, qui aurait choisi d’abandonner l’idée de domination de l’autre pour s’épanouir… Intéressant ! Il fallait bien que ce soit une femme qui écrive sur l’utopie…

Extraits :

Et où seriez-vous maintenant, s’écria Brian, si votre lointain ancêtre n’était jamais descendu de l’arbre où il se trouvait si bien ?

— Eh bien, dit Frobisher en contemplant les étoiles qui scintillaient à travers le dôme, je serais probablement très heureux, en train de me gratter en me balançant au bout de ma queue. Croyez-vous que les grands singes aient la moindre ambition de devenir humains ? Malheureusement, je suis né un peu trop tard pour pouvoir vivre heureux au sommet d’un arbre ou dans une caverne. Mais il me semble important pour chacun de retrouver dans son mode de vie le minimum absolu grâce auquel on peut revenir à l’état de bonheur sans problème qu’on a perdu en descendant de l’arbre.

***

Brian manifesta son accord d’un bref hochement de tête. Il ne s’était pas attendu à trouver dans ce village une colonie autosuffisante, très semblable à celle de Terre II — l’équipage du Homeward avait pensé retrouver la structure financière complexe du monde quitté par le Starward. Mais le nouveau système semblait être la simplicité même. On possédait autant de terrain qu’on pouvait en cultiver tout seul, et tout ce qu’on pouvait fabriquer de ses propres mains. On donnait une partie de son travail là où c’était utile, et en retour, on pouvait prendre tout ce dont on avait besoin soi-même : la nourriture de ceux qui pratiquaient agriculture ou élevage, les vêtements de ceux qui les fabriquaient, et ainsi de suite. Tout ce qu’on pouvait désirer et qui dépassait le strict nécessaire, on pouvait l’obtenir par le travail, une bonne gestion de ses biens, et des arrangements de personne à personne.

Brian trouvait ce système simple et plutôt sympathique ; il aimait même ce qu’il faisait : un charpentier de Norten lui avait donné du travail, et, déjà familier avec tout ce qui était machines et outils, il n’avait eu aucune difficulté à adapter ses talents à la charpenterie et à la construction. Il y avait toujours quelque chose à construire dans le village, semblait-il. Il gagnait bien sa vie.

Et pourtant, malgré toute sa simplicité, l’organisation semblait remarquablement inefficace. Tout en contemplant les maisons éparpillées du village, Brian dit :

— Je me demande s’il ne serait pas plus pratique pour vous d’avoir un système qui centraliserait la distribution...

On a souvent essayé, répondit le vieil homme, patient. De temps en temps, quelques villages se regroupent pour échanger leurs services, établir un système de communication entre certains individus, distribuer des denrées introuvables localement, ou des marchandises de luxe d’une sorte ou d’une autre. Mais tout ça, ça veut dire trouver un système d’échange, tenir un compte de crédit... Bref, les désavantages sont tellement plus nombreux que les avantages, ces groupements se sont désagrégés au bout d’un an ou deux.

Mais il n’y a pas de loi pour y obliger ?

Absolument pas. dit Frobisher, choqué. Quel sens aurait une telle loi ? Le but de tout le système est d’assurer le maximum de liberté à chacun ! Presque tous les villages sont comme Norten : le maximum de confort, le minimum d’ennuis.

Mais dans ce cas, murmura Brian, vous auriez dû vouloir toutes sortes de machines qui épargnent temps et effort ! Vous cuisinez sur feu de bois. Ne serait-il pas plus facile d’avoir des unités alimentaires comme ce que nous avons sur le vaisseau ?

Frobisher considéra la question avec gravité :

— Eh bien, d’abord, un bon feu de bois donne un excellent goût à la nourriture, la plupart des gens préfèrent ça. Ensuite, une personne doit être fière des plats qu’elle cuisine, ou sinon pourquoi cuisiner ? Enfin, des unités alimentaires facilitent la tâche, si on est paresseux, mais personne ne veut prendre le temps d’en fabriquer. On peut construire sa propre cheminée en une journée, avec l’aide d’un voisin, et s’en servir pour cuisiner le reste de sa vie. Une unité alimentaire, on devrait consacrer des années rien qu’à étudier la mise au point. Des douzaines et des douzaines de travailleurs spécialisés ou non passeraient ensuite des mois à la fabriquer. Ensuite, pour que le prix de vente soit assez bas pour la mettre à la portée de tout le monde, il faudrait en construire des millions. Ça signifierait des centaines et des milliers de personnes entassées dans des usines, juste pour exécuter ce travail. Sans plus avoir le temps de cultiver et cuisiner leur propre nourriture, ou vivre leur vie. C’est un trop grand prix à payer. Ça n’en vaut pas la peine.



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