DIVERGENCES 2
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Christiane Passevant
Le royaume de Dieu
Damon Knight (Passager clandestin)
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 13 mars 2014

par C.P.
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Après Le Testament d’un enfant mort de Philippe Curval, La Tour des damnés de Brian Aldiss, Le Mercenaire de Mack Reynolds, Un Logique nommé Joe de Murray Leinster, la collection dyschroniques des éditions du Passager clandestin poursuit son travail de réédition de nouvelles, pour certaines oubliées, méconnues… Nouvelles découvertes et quelques pages en avant goût…

En 1954, Damon Knight décrit un monde de violence délivré par
l’empathie. Mais la transition est rude : « À Kansas City, un jeune homme armé d’un 22 long rifle tua un de ses camarades de classe d’un coup de feu tiré en pleine poitrine, et tomba aussitôt, mort. Arrêt du cœur. […] À Saint Louis, un policier abattit un braqueur de banque et s’effondra aussitôt. Le voleur mourut ; l’état du policier fut déclaré critique ».

Un journaliste enquête sur le phénomène et découvre que l’armée séquestre un être venu d’une autre planète pour apprendre aux humains que la violence et la domination sont inutiles et qu’il vaut mieux pratiquer la solidarité. L’idée est simple, mais difficile à accepter en raison de suspicion d’une attaque de grande envergure en provenance d’une autre planète. Le journaliste se méfie également des paroles d’Aza-Kra — nom de l’alien —, cet être étrange venu d’ailleurs, et s’inquiète des conséquences immédiates d’un chaos généralisé avant le changement vers l’âge d’or annoncé.

Une utopie apocalyptique qui mêle récit de fin du monde, conte initiatique et rencontre du troisième type, mais qui rappelle également l’invasion des Body Snatchers du maccarthysme et les phobies anti rouges de la Guerre froide. Le livre est une réflexion sur les ressorts de la violence et de la peur, et sur son instrumentalisation. Finalement, c’est très actuel.

Extraits :

D’habitude, les journaux anglais ne font pas plus état des nouvelles américaines que les journaux américains ne font état des nouvelles anglaises, mais cette semaine-là, nous avions eu un lot de catastrophes suffisant pour fournir une matière de lecture consistante outre-Atlantique. J’y trouvai les trois incidents qui avaient eu lieu à Chicago, réduits à quelques lignes, mais présents tout de même. Je lus le premier d’un œil professionnel, le second d’un œil sceptique. Le troisième m’inquiéta.

Je me souvins de la suite d’étranges faits divers que j’avais lue dans cette chambre d’hôtel à Washington, il y avait déjà bien longtemps. Je me souvins de la lettre que Frisbee avait envoyée à Parst : Il semble possible qu’Aza- Kra soit responsable des incidents récents qui ont eu lieu dans votre secteur...

Je trouvai deux des événements qui avaient eu lieu au pénitencier, relégués au second plan par les informations de dernière heure, et les ajoutai au reste. Je dressai mentalement une carte imaginaire des états-Unis et y plantai des épingles imaginaires. Une rouge pour un petit groupe de villes : Des Moines, Kansas City, Decatur, Saint Louis. Des bleues, éparpillées autour : Chicago, Laevenworth, Terre Haute.

À l’autre bout de la cabine, on entendait bourdonner un transistor.

C’était celui d’un jeune homme replet en veston à carreaux. Il se déplaça à contrecœur pour me faire un peu de place. La voix maîtrisée et tranchante de la BBC disait : « ... aux Communes aujourd’hui, a déclaré que la balance commerciale britannique est meilleure qu’elle ne l’a jamais été depuis quinze ans. À Londres, des cérémonies commémorant le sixième anniversaire de la mort de... »

Je laissai passer ce flot de paroles sans y prêter plus d’attention jusqu’au moment où j’entendis : « Aux états- Unis, la mystérieuse épidémie affectant les employés de parcs à bestiaux dans les états du centre s’est étendue à New York et au New Jersey, sur la côte est. Le président a demandé au Congrès la promulgation d’une loi d’urgence sur le rationnement de la viande, loi qui devrait entrer en vigueur
immédiatement ».

Une petite femme à la silhouette floue, assise sur le banc en face, se pencha et dit :

— Ça leur apprendra à vivre, tiens ! Avec leur beefsteak quotidien.

Il y eut un murmure d’approbation.

Je me levai et revins m’asseoir à ma place... Tout correspondait, c’était chaque fois le môme schéma : l’homme qui avait donné un coup de pied à sa femme, les boxeurs, l’agent de police, les gardiens, l’épidémie des abattoirs.

C’était la loi du talion, ou la Règle d’Or à l’envers : qu’il vous soit fait ce que vous faites aux autres.

Que quelqu’un blesse un autre être vivant, et les deux éprouvent la même douleur. Que quelqu’un tue, et il ressent le choc de la mort de sa victime. Et l’on peut en rester simplement assommé, comme les ouvriers des abattoirs, ou en mourir, comme l’agent de police et le meurtrier de l’écolier.

La souffrance psychologique comptait aussi, selon toute apparence. Ce qui expliquait la vague d’humanitarisme dans les prisons, du moins partiellement. Le reste, c’était de l’hystérie religieuse et cette espèce d’instinct moutonnier qui fait que chaque nouveau mouvement fait tache d’huile.

***

Dans la plupart des grandes villes, les affaires étaient au point mort. Galveston, Nashville et Birmingham concélébrèrent une semaine d’actions de grâces : on dansa dans les rues, on fit des feux de joie jour et nuit. Un grondement sourd monta des bars et des églises qui ne désemplirent pas de toute la semaine, de jour comme de nuit.

Le délégué russe aux Nations Unies, qui avait entrelardé ses discours d’allusions pseudo- compatissantes aux difficultés que connaissaient les pays de l’Ouest, se manifesta le neuf par une violente tirade de trois heures, accusant le monde non soviétique tout entier de livrer à l’Union soviétique et aux républiques populaires d’Europe et d’Asie une guerre biologique lâchement crypto-fasciste.

Les nouvelles équipes des pénitenciers fédéraux d’Amérique en poste depuis moins d’une semaine suivirent l’exemple de leurs prédécesseurs et démissionnèrent en masse. Le dernier acte officiel des gardiens de Laevenworth, de Terre Haute et d’Alcatraz signalait la « fuite » de tous les prisonniers.

Dans toutes les grandes villes, les officiers de police furent anxieusement incités à rester à leur poste.

Lors d’un discours mémorable, la reine Elizabeth exhorta tous les citoyens de l’Empire à garder leur calme et à affronter les événements futurs,quels qu’ils fussent, dans la dignité, le courage et l’honneur.

Les Écossais reprirent la pierre de Scone.

Paris, Marseille, Barcelone, Milan, Amsterdam. Munich et Berlin connurent à leur tour les émeutes et le pillage.

Le pape se taisait.

La Turquie déclara la guerre à la Syrie et à l’Irak. La paix fut conclue en un temps record.Trois heures plus tard.

Le 10, Radio-Varsovie annonçait qu’un nouveau gouvernement provisoire polonais avait été formé et que ses deux premiers actes avaient été respectivement d’abroger tous les traités existant avec l’Union soviétique et les pays frontaliers, et de demander aux Nations Unies de rétablir les frontières de 1938.

***

Vers la fin du mois, je crus entrevoir une lueur d’espoir. La Croix-Rouge, l’Armée du Salut, et des milliers d’associations locales de volontaires s’attaquaient énergiquement et efficacement au problème de la famine. Elles réquisitionnaient des armées entières de camions, vidaient les entrepôts avec un mépris serein pour tout ce qui avait nom légalité, et distribuaient la nourriture là où elle faisait le plus cruellement défaut.
C’était insuffisant. Les pillards avaient détruit et gaspillé trop de nourriture. On en avait laissé pourrir de trop grandes quantités. Les bandes affamées de sans-logis en avaient détruit de trop grandes quantités en passant à travers champs. Mais c’était un début, c’était déjà quelque chose.

D’autres groupes s’attaquaient au problème de ces bandes errantes, et obtenaient des résultats tout aussi encourageants. Les fermiers se regroupaient en associations de défense mutuelle, en « communautés d’action ». Deux hommes pouvaient s’emparer des biens d’un autre homme sans devoir recourir à la violence et sans encourir le châtiment de la souffrance. Mais ils ne pouvaient s’emparer ainsi des biens de deux ou trois hommes.

Quand une de ces bandes était signalée, un district avertissait son voisin, précisant approximativement le nombre de personnes qui la composait. Quand la bande se dirigeait vers un champ ou un entrepôt, un nombre égal ou supérieur de fermiers et de villageois venait s’interposer. Si le district pouvait absorber, mettons dix ouvriers, on offrait à dix des membres de la bande la possibilité de rester. Les autres étaient priés de partir. Peu à peu, les bandes se clairsemèrent.

De la même manière, les usines prirent des mesures pour se garantir des vols. L’idée fit son chemin, et l’on commença à entrevoir une solution au problème de l’argent. La vieille monnaie ne valait pratiquement plus rien, et les promesses individuelles de règlement en nature ne constituaient pas une meilleure monnaie d’échange. Mais ces communautés pouvaient et commençaient effectivement à faire circuler des billets à ordre. C’était une monnaie peu maniable, sa portée était limitée, et elle se dépréciait rapidement. Mais c’était déjà quelque chose, c’était un début.

Vinrent alors les vaisseaux.



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