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Marie Védie
Gentrification et résistance dans le Centre Historique de Mexico : nommer pour lutter
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 11 mars 2014

par C.P.
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Le Centre Historique de Mexico est un territoire de 9km2 et 216 200 résidents (moins de 1 % de la population de l’agglomération et de 0,6 % de la surface urbanisée). Il fait aujourd’hui l’objet d’une convoitise croissante de la part des promoteurs immobiliers et des pouvoirs publics. Depuis le début des années 2000, il connaît un nouveau cycle d’investissement (public comme privé) dont l’objectif est de transformer l’image, la population et les activités économiques du Centre Historique afin de le gentrifier. Ces politiques mises en place par le gouvernement de la ville sur les conseils d’une poignées d’entrepreneurs se heurtent à des obstacles multiples. L’un d’eux est la présence historique d’organisations de locataires, issues d’un large mouvement social né des suites du tremblement de terre de 1985. Le Colectivo de Grupos de la Asamblea de Barrios (CGAB) fait partie des héritiers de ce mouvement : il est implanté dans cinq immeubles du Centre Historique qui abritent à la fois du logement et des locaux commerciaux.

« Centre Historique », de quoi parle-t-on ? Du périmètre spécifiquement dessiné par un décret de 1980 pour la mise en place de procédures de protection du patrimoine (ce même périmètre est classé en 1987 patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO). Ainsi, le terme de « Centre Historique » appartient d’abord au vocabulaire de l’action publique, du gouvernement et ses aménageurs. Les mots se sédimentent, le « Centre Historique » est devenu une catégorie que se sont approprié ses habitants : « L’espace d’action [...] a acquis progressivement une consistance et un poids [...] qui dépassent le simple zonage opérationnel pour s’ancrer symboliquement et en quelque sorte se « naturaliser » comme un espace chargé dans son intégralité de valeurs particulières » (Melé, P. 2012). Le combat pour la définition de ces « valeurs » fait partie intégrante d’une lutte pour l’appropriation du Centre Historique, exacerbée par un contexte de gentrification. Au sein du gouvernement de la ville et du CGAB, les manières de définir le Centre Historique, les fonctions légitimes et les usages illégitimes qu’on lui associe, ces opérations de production de sens qui participent à produire cet espace s’entrechoquent.

Víctor a 38 ans et il est né à Mexico. Il réside aujourd’hui dans la périphérie de la ville, à environ une heure et demie en transports en commun du Centre Historique, et il exerce la profession de tailleur. En 1997 il s’est installé dans un local au numéro 3 de la rue Mixcalco, au cœur du Centre Historique, où il fabriquait et commercialisait des pantalons. Ce local était situé à l’intérieur d’un bâtiment ancien très endommagé par les tremblements de terre successifs et l’absence d’entretien. Face à la double problématique d’un immeuble insalubre et d’une rapide augmentation de loyer imposée par la propriétaire, il décide de résister et devient membre du Colectivo de Grupos de la Asamblea de Barrios. En 2007, la propriétaire intente un procès à Víctor et le gagne. Celui-ci fait est expulsé l’année suivante. Même s’il a été contraint de quitter son magasin-atelier, Víctor a décidé de prendre la responsabilité de la représentation des locataires de Mixcalco 3 au sein de l’organisation. Il continue aujourd’hui de mener tout le travail administratif et politique pour obtenir l’expropriation du bâtiment et sa réhabilitation par l’Institut de Logement de la ville.

Quand je suis arrivé, je payais à peu près 300% de moins que le loyer que je payais à la fin. [...] On a demandé à la propriétaire si elle pouvait réparer [l’immeuble]. La réponse fut non. La réponse, c’était : laisse le local, s’il ne te convient pas, laisse-le. Mais dans ces circonstances on ne pouvait pas laisser notre source de travail. Par exemple, je fais partie des plus nouveaux dans l’immeuble, mais en général il y a des gens qui sont là depuis 20, 30 ans : une vie ici. Ce n’est pas facile de dire : maintenant, va-t-en. [...] La situation qui se présente, même si ça paraît bizarre, c’est ça : le seigneur et ses serfs. Et au moment où je dis : y’en a marre, ça ne peut pas continuer comme ça, alors elle m’intente un procès, cherche à me faire un nouveau contrat de location, me falsifie ma signature. C’est ce qui fait qu’on commence à s’organiser. Parce que je me rends compte qu’elle faisait la même chose à plusieurs de mes camarades. [...] On s’est organisés pour une cause juste, parce que finalement c’est nous qui avons fait cet immeuble. On lui a donné sa vie et sa valeur.
Víctor, Mixcalco 3, 15.04.2013

La rue Mixcalco se situe dans la partie Nord Est, la zone la plus pauvre du Centre Historique, un quartier populaire à l’habitat dégradé qui concentre une forte activité commerciale. Cette rue, et plus globalement la partie Est du Centre Historique, après avoir été longtemps oubliée des politiques publiques, constitue aujourd’hui un nouvel espace d’intervention pour le gouvernement de la ville qui étend depuis environ 5 ans son action de réhabilitation urbaine vers l’Est.

« Récupérer ! » : le mot d’ordre des politiques de gentrification du Centre Historique

Ces politiques de gentrification du centre ont été mises en place au début des années 2000 par une alliance du gouvernement local et de quelques acteurs privés, où s’impose la figure de Carlos Slim. L’homme d’affaire multimilliardaire a en effet rendu publique en 2001 sa volonté de « sauver le Centre ». Par l’intermédiaire d’une société immobilière fondée à cet effet en 2002, il acquiert entre 2002 et 2004 63 immeubles sur un total de 9000 (Delgadillo Polanco, V. 2005). Slim préside aussi le comité exécutif du Conseil Consultatif pour le Centre Historique, structure qui a pour mission d’élaborer des politiques pour la transformation du Centre et de les évaluer. Autre pierre angulaire des politiques publiques de gentrification du Centre Historique, le Fideicomiso Centro Histórico, agence de droit privé principalement financée par le gouvernement de la ville, possède un rôle plus opérationnel. Il a pour mission d’élaborer et de mettre en œuvre ces mesures de transformation urbaine. Son comité technique, en charge des décisions de l’agence, est formé de 11 représentants du gouvernement de la ville ainsi que des représentants de l’Association mexicaines des professionnels de l’immobilier, de la Chambre nationale de commerce de la ville et de l’Association des développeurs immobiliers. Dans ce partenariat public-privé, les acteurs-clefs sont donc le gouvernement local et les acteurs privés (entreprises immobilières principalement) qui jouent un rôle important dans la définition et le pilotage des politiques de gentrification.

Il s’agit d’une forme peu originale l’entrepreneurialisme urbain, copiant sans trop se poser de questions les recettes de la ville créative et de la tolérance zéro. Le gouvernement de Mexico n’hésite pas à inviter, sur l’initiative d’un groupe d’entrepreneurs locaux, l’ex-maire de New York Rudolph Giuliani pour importer ses recettes sécuritaires dans la ville, ce qui inspirera l’adoption en 2004 de la Loi de Culture Civique, qui réglemente les usages de l’espace public. Les politiques publiques de gentrification du Centre visent d’abord l’espace public, avec la réhabilitation de l’infrastructure physique des rues, des places et des façades ainsi que l’éviction des commerçants de rue. Ce nettoyage du commerce ambulant par les forces de police s’articule avec des tentatives (infructueuses) de régularisation de cette activité par le déplacement des vendeurs vers des postes fixes, dans des places commerciales et pour lesquels les commerçants doivent payer un loyer. L’éviction de ces indésirables s’accompagne de la construction d’un paysage sécuritaire, avec l’installation de caméras de vidéo-surveillance, de boutons d’alertes et le renforcement des effectifs policiers.

Le gouvernement qualifie ces politiques d’entreprise de « récupération » du Centre Historique. L’utilisation du vocabulaire de la dépossession et de la récupération est sous-tendue par un discours classiste : les classes populaires auraient confisqué à l’ensemble de la population un espace de grande valeur, et le dégraderaient par leurs pratiques inadaptées aux fonctions correctes d’un centre. Le « complexe imaginaire » (Monnet, J. 1993) produit par les acteurs du gouvernement local et la vision de Víctor et d’une poignée d’autres militants sur le lieu qu’ils habitent constituent deux images qui produisent des Centres Historiques contradictoires. Chacune de ces productions de sens motive une tentative d’appropriation du Centre Historique, mais les moyens dont disposent les acteurs du gouvernement de la ville pour diffuser ce discours sont autrement plus puissants que ceux du Colectivo de Grupos. Ces deux visions sont des constructions simplificatrices, des catégories qui gomment les clivages et les divergences internes à chaque groupe. Les mettre en écho permet cependant de donner un autre éclairage à la version officielle des promoteurs de la « récupération » du Centre Historique ; et ouvrira peut-être une piste de réflexion sur la question de l’appropriation de l’espace.

Le Centre Historique, territoire de commerce populaire

La zone du Centre Historique reste le cœur commercial traditionnel la ville : il est possible d’y trouver à peut près n’importe quoi si l’on connaît sa géographie marchande. Les acteurs des politiques de gentrification du Centre Historique différencient deux types de commerces : le bon, mobilisé pour participer à la « récupération » du centre, et le mauvais commerce qui dégraderait cet espace.

« On va privilégier la récupération de la vie dans le Centre Historique, la récupération du logement, de l’économie ordonnée, par ce que c’est le seul [moyen] qui permettra que les bâtiments survivent. Parce que si on continue avec cette logique de la seule chose qui t’importe c’est de faire des grossistes et des grossistes, tu finis par détruire le CH [...] tous les bâtiments qui avant étaient des logements ont commencé à être occupés par des petits commerces, des petits bouts de négoces, des petites boutiques de produits d’importation où tu pouvais voir qu’ils avaient tous le même produit. »
A. Moreno Toscano, directrice de l’Autorité du CH, 05.04.2013

Il est question de stimuler l’économie « ordonnée », en opposition à l’économie informelle, afin de préserver le patrimoine architectural menacé. Il est donc établi à la fois un lien de causalité entre activité économique et conservation du patrimoine et une distinction entre les activités qui préserveraient ce patrimoine et celles qui le dégraderaient, en particulier le commerce de rue. Mais la directrice de l’Autorité du Centre Historique inclut également les grossistes et les petites boutiques de produits importés, des activités qui ne rentrent pas dans le champ de l’informalité. Formel ou non, c’est ici le commerce populaire qui est visé. Il est construit comme contradictoire avec la nouvelle image et les nouvelles fonctions que le gouvernement de la ville cherche à donner au Centre Historique. Cette activité indésirable s’oppose dans les discours des acteurs publics locaux à un autre type de commerce qu’ils cherchent à valoriser : le « commerce traditionnel ». Sans le définir en substance, le Plan de Manejo del Centro Histórico 2011 (où le gouvernement de la ville décrit les grandes orientations les politiques de transformation du Centre Historique) l’associe au patrimoine immatériel du centre et le présente comme une potentialité touristique supplémentaire pour la zone. Par exemple, la Merced, située à l’Est du Centre Historique, est le second marché de gros de la ville et le premier lieu d’approvisionnement alimentaire pour les pauvres de la zone. Interrogée à ce sujet, la directrice de l’Autorité du Centre Historique commence par minimiser l’ampleur de son activité commerciale pour ensuite en souligner les potentialité touristique :

« La zone très très très populaire qu’est la Merced […] a encore le charme du commerce ancien qui peut servir pour la reconsidérer comme touristico-culturelle. Par exemple, la boutique où on vend des piments peut avoir un autre destin que de se transformer en magasin de marchandise chinoise, la spécificité de Mexico. »
A. Moreno Toscano, directrice de l’Autorité du CH,05.04.2013

Les pouvoirs publics tracent ainsi une ligne entre un commerce à préserver, par la transformation d’une activité populaire en folklore et sa stérilisation, et le reste des activités commerciales ciblant les classes populaires qui est décrit comme néfaste pour la zone.


12.11.2013, Mauricio Arechavala. n°9 rue Academia, vue de l’intérieur de l’une des boutiques de tissus d’un des immeubles gérés par le CGAB.

Le commerce est cependant un élément déterminant de l’identité du Centre Historique pour les habitants et travailleurs des cinq immeubles gérés par le CGAB. Avec la référence répétée au tianguis (marché, mot d’origine nahuatl) et en mobilisant des références à l’époque préhispanique, ils soulignent l’ancrage historique de cette activité. Le Centre Historique est surtout associé à une « fonction sociale » que les artisans et commerçants contribuent à perpétuer :

« On fonctionnait comme des fournisseurs de service pour des personnes de niveau économique moyen-faible, pour un secteur de la ville et ses alentours qui n’a pas accès aux centres commerciaux, et où nos produits sont de qualité. »
Victor, Mixcalco 3, 15.04.2013

Ainsi, cette lutte pour rester dans le Centre Historique n’est pas seulement la leur, elle est aussi présentée comme celle de toute la classe populaire pour l’accès à des marchandises adaptées à leurs moyens. La notion de chaîne est également centrale dans leur conception du rôle économique du Centre. Les cinq bâtiments se situent dans une zone dédiée au commerce de tissus. Pour accéder à la majorité des locaux de ces habitants, il faut pénétrer à l’intérieur de l’immeuble jusqu’à la cour centrale du bâtiment où se répartissent les commerces. Ces locaux sont invisibles depuis la rue et introuvables pour le passant qui ignore leur existence : les acheteurs ne sont pas des flâneurs, mais des habitués de cette zone commerciale. Les locaux tenus par ces habitants s’adressent dont à un type de client spécifique. La majorité sont dédiés à la vente de chutes de tissus récupérées dans les usines textiles et revendues à des acheteurs qui les acheminent à leur tour dans des régions parfois distantes de centaines de kilomètres de la capitale pour en faire des vêtements, revendus à des coûts bien inférieurs au reste du marché. Ces chutes de tissus servent également à la confection, souvent dans le Centre Historique même, de vêtements pour poupées vendus à quelques rues de ces immeubles à des grossistes provenant de tout le pays. Le Centre constitue donc un maillon central d’une chaîne d’activité économique populaire qui englobe l’ensemble du pays. Ces habitants, en luttant pour leur lieu de vie et de travail, défendent aussi une fonction économique du centre qui semble totalement ignorée des pouvoirs publics.

Le point de départ du discours des acteurs publics locaux pour justifier les politiques de « récupération » est le dépeuplement. Le Centre Historique a en effet perdu depuis les années 1970 environ 50 % de ses habitants. Ce discours sur l’abandon et le nécessaire repeuplement de la zone centrale doit être replacé dans le contexte d’une politique plus large mise en œuvre par le gouvernement de la ville entre 2001 et 2006. Entré en vigueur en 2001, le décret « Bando 2 » émis par le gouvernement de la ville affichait l’objectif de contenir l’expansion urbaine de la capitale en densifiant le centre de la ville pour freiner la construction en périphérie. Ces mesures limitaient la construction d’immeubles de plus de 35 logements aux quatre arrondissements centraux et gelaient la construction dans la partie Sud de la ville. Basée sur la réduction de la quantité de sol constructible disponible, cette politique a déclenché un véritable boom immobilier (Díaz, J. 2012) dans les arrondissements centraux sans permettre de freiner l’expansion urbaine. On peut s’interroger sur le sens donné par les pouvoirs publics à cette diminution du nombre d’habitants qualifiée de « chute, décadence, abandon » par la responsable de l’Autorité du Centre Historique. Les acteurs de ces politiques décrivent le Centre Historique comme un espace vide. En gommant les habitants d’un lieu, on gomme aussi les conflits sociaux qui le caractérisent : le directeur du Fideicomiso déclare ainsi : « Le centre est plein de vides. L’un n’a pas besoin de chasser l’autre pour repeupler le centre. C’est-à-dire, il y a beaucoup d’espace pour tous ». D’autre part, ils décrivent le centre comme un espace de déclin et de dégradation. L’accent mis sur la récupération de la fonction d’habitation et la stigmatisation du commerce populaire construisent une entreprise de légitimation de l’installation de résidents plus aisés. Le logement, présenté comme une priorité politique, est construit comme incompatible avec le commerce populaire. Les fonctionnaires mettent en effet en avant la dégradation de la qualité de vie induite par la présence de ce type de commerce : ordures, bruits, foule et débordement de l’activité économique dans la rue sont autant d’éléments considérés comme répulsifs pour le type de population que ces acteurs cherchent à attirer.

Si dans les discours qui justifient l’entreprise de gentrification du Centre Historique commerce populaire et logement sont irréconciliables, dans le cas des immeubles gérés par le CGAB ils ne peuvent être séparés. L’espace public et l’espace privé, le commerce et le logement forment un véritable continuum. La distinction entre l’espace de travail et celui de résidence est poreuse du fait de leur grande proximité spatiale. La chambre est souvent utilisée comme espace de stockage et de préparation de la marchandise pour les vendeurs de rue, elle peut être aussi utilisée comme atelier. Logement et travail se superposent, et si le commerce semble d’une part se déployer dans l’espace semi-privé des intérieurs d’immeuble, il occupe également l’espace public de la rue. Les activités économiques qu’abritent les cinq immeubles ne se limitent pas aux murs du bâtiment, le commerce de rue constitue également une activité majeure. Dans la ville de Mexico, l’arrondissement Cuauhtémoc (qui contient la majeure partie du Centre Historique) concentre la proportion la plus importante de vendeurs de rue (25 600 selon D. Silva Londoño (2006) soit 25,8% du total de la ville). Le Centre Historique constitue en effet un marché très important pour ce type d’activité, avec sa population flottante quotidienne de 1,2 millions de personnes. Interrogés sur leur parcours professionnel, presque tous les habitants des cinq immeubles où le CGAB est implanté déclarent avoir déjà exercé ce métier ou continent de l’exercer.


24.04.2013, Marie Védie. Vue de l’immeuble du n°9 rue Academia depuis le dernier étage. Les logements se concentrent au dernier étage ; en bas, les bâches tendues servent de protection aux étals de tissus installés dans la cour centrale.

C’est donc la préservation de la spécificité du Centre Historique, comme système de commerce populaire, qui est au cœur des revendications des habitants-militants du Colectivo de Grupos de la Asamblea de Barrios. Tous ces habitants sont conscients qu’ils ne pourront continuer d’exercer leur activité s’ils sont déplacés. La lutte menée avec l’organisation du CGAB a pour objectif de pouvoir conserver son logement mais également son activité professionnelle. Pour les habitants qui résident et travaillent à la fois dans l’immeuble, ces deux revendications ne sont pas dissociées dans leurs discours, l’acquisition du logement n’est pas envisagée sans celle du local commercial. Pour certains commerçants, la lutte pour l’appropriation du lieu de travail est pensée avec l’espoir d’obtenir également un logement. Enfin, tous les travailleurs non résidents rencontrés affirment qu’ils aimeraient habiter l’immeuble s’il était rénové :

« Ils ont essayé que ça s’exproprie pour voir si on pourrait avoir un lieu comme ça, un appartement, quelque chose. Comme moi non plus je n’ai pas de maison. Enfin si j’habite mais avec ma maman, à Ecatepec, jusque là bas […] avoir un local et un logement. Pour nous ça serait merveilleux parce qu’imagine : on ne payerait même plus le transport ! On descend et on est au travail ! En vérité ça serait merveilleux »
Guadalupe, Mixcalco 3, 08.04.3013

Le patrimoine en héritage

La nécessité de repeupler le Centre mise en avant par les acteurs politiques locaux recoupe également l’argument de la protection du patrimoine : la perte de résidents est associée à la dégradation des bâtiments, et le retour de résidents dans le centre est présenté comme la meilleure façon de stopper ce processus de délabrement des immeubles. Ce discours traduit la volonté de reconquérir une marge d’action sur les politiques patrimoniales de la part du gouvernement local. En effet, les politiques de préservation du patrimoine sont longtemps restées le privilège de l’administration fédérale et en particulier des experts de l’Institut National d’Anthropologie et d’Histoire, mais la décentralisation du gouvernement de Mexico à partir de 1997 ainsi que la création de nouvelles agences comme le Fideicomiso provoquent des frictions avec les règles et les instances fédérales concernant le même territoire. Le gouvernement local affirme ainsi ses compétences en matière patrimoniale et met en avant la nécessité du repeuplement (socialement sélectif) du Centre Historique. La définition du « patrimoine », dans les discours des acteurs rencontrés comme dans les documents d’urbanisme qu’ils produisent, est celle de l’UNESCO : les monuments, ensembles et sites qui ont une valeur universelle exceptionnelle du point de vue de l’histoire, de l’art ou de la science. Bien que soit évoqué dans le Plan de Manejo del Centro Histórico 2011 le patrimoine intangible, la notion fait quasiment systématiquement référence au patrimoine bâti, aux monuments qui constituent un héritage collectif. Le processus d’appropriation que construisent ainsi les acteurs des politiques de « récupération » du Centre Historique revêt alors l’argument de l’universel et du bien commun, opposé à une autre forme d’appropriation présentée comme individuelle et égoïste.

La notion de patrimoine a un sens très différent chez les habitants mobilisés. Ces acteurs revendiquent leur activité économique comme constitutive du patrimoine intangible du Centre (le « tianguis »). Plus généralement, le patrimoine décrit par ces habitants est indissociable
dans leurs discours de l’enracinement en un lieu, à des histoires de vie
et de lutte : à l’épaisseur que le vécu donne à l’espace.

« Ces histoires sont celles qui ont fait le centre "historique". Parce que ce sont les gens qui racontent les histoires. Finalement, les murs, l’art (car beaucoup de bâtiments sont des œuvres d’art)... mais cet art doit aussi être exprimé, parlé, vécu, observé par les gens. Et ça c’est un enracinement. »
Victor, Mixcalco 3, 15.10.2013

Le « patrimoine » pour ces militants correspond surtout à ce qu’on possède en propre et que l’on peut transmettre. Le combat que mènent les habitants de ces immeubles s’inscrit aujourd’hui dans un programme de l’Institut du Logement, dépendant du gouvernement de la ville. Ce programme est destiné aux immeubles catalogués à haut risque d’effondrement. Il permet d’ouvrir plusieurs lignes de crédits pour les locataires organisés collectivement afin d’exproprier (contre compensation financière) le bâtiment si le propriétaire refuse d’effectuer les travaux sécurisant l’édifice, puis de le rénover. Le groupe de solliciteurs est en charge du montage du projet de réhabilitation, en collaboration avec un architecte et une entreprise de construction. Enfin, si le projet abouti, l’Institut du Logement offre également aux bénéficiaires un crédit leur permettant de devenir propriétaire de leur logement ou de leur local commercial. Il s’agit d’un processus extrêmement long qui requiert des capacités techniques et politiques importantes, et qui représente un effort d’organisation colossal. Cet effort est motivé par l’horizon de l’appropriation juridique de leur espace de vie, c’est-à-dire l’accession à la propriété. Celle-ci représente pour les habitants la garantie d’une certaine stabilité de leurs conditions de vie, contrastant avec la situation d’insécurité dans laquelle certains ont toujours vécu (face aux menaces de l’expulsion, de la hausse du loyer voir tout simplement de l’effondrement de l’immeuble). La notion de patrimoine est donc indissociable de la propriété, mais aussi de la valeur d’usage et de la possibilité de transmettre cet espace à leurs enfants ou petits-enfants.

« C’est ce qu’on aime : laisser un héritage. Mes enfants sont nés ici, et si je gagne ce lieu, cet espace, mon idée est de le leur offrir […] Parfois il faut sacrifier certaines choses pour apprendre à en gagner d’autres. »
Carlos, Guatemala 71, 20.03.2013

« Mes enfants sont nés ici et je veux un patrimoine pour eux, même si je n’en profite pas. La lutte, l’effort, c’est pour ça [...] On veut rester ici parce qu’ici nous avons souffert, ici nous avons travaillé, le destin nous a mis là. Donc nous voulons rester ici, même si on n’en profite pas, mais nos enfants, nos petits-enfants, eux on veut qu’ils aient une partie de ce pour quoi leurs parents ont lutté, qu’ils aient cet antécédent, un espace à aux. Il en a eu des larmes, du sang, des coups, des mauvais pas, même des morts, beaucoup de menaces... c’est un beau souvenir, l’histoire d’un projet de longue lutte, de grande valeur. »
Cristina, Academia 9, 22.03.2013

Le verbe approprier possède deux significations. Il correspond d’abord
à l’action d’adapter quelque chose à un usage ou une destination déterminée : l’action de rendre propre à une fonction, à un usage. Employé à la forme réfléchie, il désigne également l’action de faire un objet sien, d’en faire sa propriété. Pour les habitants mobilisés, la lutte correspond à ces deux processus : obtenir la propriété de leur espace de vie, mais également transformer cet espace pour le rendre plus adapté aux activités qu’ils y mènent en réhabilitant l’immeuble.

***

L’opération de gentrification du Centre Historique mise en œuvre par le gouvernement local cherche à transformer l’image de cet espace pour le rendre attractif et approprié aux fonctions que ses promoteurs souhaitent y voir se développer : tourisme, résidents aisés, entreprises tertiaires à forte valeur ajoutée. La construction d’une identité concurrente du Centre Historique par les habitants organisés constitue à la fois une forme de résistance au discours du gouvernement, de légitimation de leurs revendications mais aussi un ciment du groupe, fondamental pour en construire l’unité. Les années vécues dans cet espace fondent pour eux le droit à l’appropriation de l’espace. Ils se constituent, en tant que groupe populaire, en racine du Centre Historique. Ils le construisent comme un espace dont les fonctions sont à la fois d’abriter l’activité et la résidence de groupes pauvres mais aussi de fournir des services aux autres pauvres de la région par l’intermédiaire du « commerce populaire », et revendiquent le maintien du caractère et des fonctions populaires de cet espace. La construction de la mobilisation collective est alors indissociable de la production d’une identité spatiale pour le Centre Historique. La vision du Centre que produisent ces militants et leur forme de comprendre le problème qui les touche sont d’autant plus riches qu’elles articulent différentes échelles en situant le thème de la gentrification dans un processus plus global de lutte pour le droit à la ville :

On a commencé la lutte par l’immeuble de la rue de Mixcalco. Mais dans ce processus de se regrouper en collectif on s’est rendu compte que ce n’est pas Mixcalco, c’est la ville. Ça, c’est ce qu’on nous fait à petite échelle, c’est-à-dire dans notre immeuble. Mais c’est la même chose qu’on fait à la ville à plus grande échelle. [...] Alors on est rentré dans une dynamique de lutte pour la ville. Défendre la ville où vivent les gens, où il y a du commerce populaire, où habitent des gens pauvres depuis des années, c’est comme se lever et dire : la ville est à tout le monde, pas seulement à quelques uns. »
Víctor, Mixcalco 3, 15.04.2013

P.S. :

N. B. : De la rencontre avec les militants du Colectivo de Grupos de la Asamblea de Barrios est né un projet de documentaire, que je porte avec deux jeunes réalisateurs mexicains. Ce projet est motivé par l’envie de diffuser ces voix qui n’ont pas les moyens de se faire entendre, et qui construisent une vision alternative et riche du Centre Historique. Nous cherchons à faire connaître les histoires individuelles de ces habitants en résistance car elles parlent des ressorts individuels de l’engagement, des difficultés, des sacrifices et des satisfactions qu’implique construire une lutte ensemble, et parce que nous sommes persuadés que diffuser leurs histoires et leurs expériences peut être riche d’enseignement pour toutes celles et ceux qui tentent de résister collectivement. Pour plus d’information :
http://www.touscoprod.com/fr/project/produce?id=1095
(bande-annonce : http://vimeo.com/83496373)



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