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Alain Musset
Oppression masculine et construction du genre : Le point de vue de la science-fiction critique
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 11 mars 2014

par C.P.
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À l’heure où les droits des femmes sont battus en brèche dans des pays comme l’Espagne qui, au nom d’une morale empestant le franquisme, regarde dans le rétroviseur pour légiférer sur l’avortement, il n’est pas interdit de penser au présent quand on parle des futurs imaginés par la science-fiction. Les propos de M. Alberto Ruiz-Gallardón, ministre de la justice du gouvernement ultraconservateur d’Alfonso Rajoy, sont à cet égard exemplaires. En proclamant devant le Sénat que son projet de loi redonnait à la femme toute sa place dans la société espagnole en la considérant comme victime et non coupable d’un avortement, il a oublié une dimension essentielle : la femme ne veut être ni victime, ni coupable, mais seulement responsable — et en particulier de son propre corps.
C’est ce que de nombreux auteurs et auteures d’anticipation critique ont voulu exprimer dans leurs ouvrages en précédant ou en reprenant à leur compte les propos de sociologues féministes comme Christine Delphy pour qui « l’ennemi principal » n’est pas nécessairement l’homme ou le capitalisme mais bien le patriarcat comme système de domination et d’exploitation [1].

C’est ainsi qu’en imaginant dans Flatland un monde géométrique fonctionnant dans le cadre étroit de deux dimensions, Edwin A. Abbott dénonçait en 1884 les inégalités sociales et les préjugés sexistes qui fondaient les hiérarchies d’un univers parallèle au nôtre dont les habitants ne pouvaient pas imaginer des formes supérieures de vie et d’organisation sociale — tout comme ses contemporains étriqués de l’Angleterre victorienne.

Afin d’exprimer de manière symbolique l’inégalité entre les deux sexes (le dominant et le dominé), les femmes de Flatland ne sont que de simples lignes droites alors que les hommes adoptent la figure supérieure d’un triangle ou, pour les classes sociales plus élevées, d’un polygone. Compte tenu de leur profil étroit et pointu (métaphore de leur position sociale dans la société victorienne) elles sont jugées dangereuses et on les maintient confinées dans des espaces domestiques dont beaucoup ne sortent jamais, sauf à l’occasion de certaines fêtes religieuses : « Toute maison doit avoir, du côté Est, une entrée exclusive réservée à l’usage des Femmes ; c’est par là et non par la porte Ouest, celle des Hommes, que toutes les femmes entreront avec une attitude décente et respectueuse » [2]. Considérées comme des mineures perpétuelles, elles ne peuvent sortir dans la rue qu’accompagnées de leur époux, de leur fils ou d’un serviteur et, bien entendu, on leur interdit tout accès à l’éducation sous prétexte que, trop soumises à la tyrannie de leurs émotions, elles sont dépourvues de raison véritable.

À lire Abbot 130 ans après la publication de son livre, il semblerait que l’univers de Flatland ait profité d’une faille dans le continuum espace-temps pour se répandre sournoisement sur l’ensemble de notre planète à trois dimensions… Preuve que la science-fiction considérée comme une science sociale s’inscrit toujours dans la réalité des débats les plus contemporains.

La femme asservie

Comme Abbott, certains romanciers d’anticipation ont très tôt pris fait et cause pour l’égalité entre homme et femme en dénonçant ouvertement les formes d’oppression et de domination qui encadrent et perpétuent les inégalités de genre.

C’est en particulier le cas d’Henry G. Wells dans un récit engagé et militant, The Sleeper Awakes (1910), dont le héros se réveille après un long sommeil de 200 ans et découvre qu’il est virtuellement (ou par procuration) le maître du monde futur. En visitant la ville de Londres et ses merveilles technologiques, il découvre que les conflits de classe sont toujours d’actualité et que le rôle des femmes n’a pas vraiment évolué depuis son époque. A la fin du XIXe siècle, celles de la classe moyenne étaient destinées à être mère au foyer et à élever leurs enfants, ou pour mieux dire les enfants de leurs maris, selon les principes énoncés par Friedrich Engels dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884) : « Le renversement du droit maternel fut la grande défaite historique du sexe féminin. Même à la maison, ce fut l’homme qui prit en main le gouvernail ; la femme fut dégradée, asservie, elle devint esclave du plaisir de l’homme et simple instrument de reproduction » [3].

En 2011, celles qui appartiennent à la catégorie des « prosperous workers », ont désormais le droit de travailler et de disposer de leurs propres ressources, mais cette avancée sociale ne concerne pas les épouses de la classe aisée, toujours considérées comme des poupées entre les mains de leurs maîtres, et encore moins celles de la classe ouvrière qui vivent dans les bas-fonds de la capitale anglaise et dont les enfants sont élevés collectivement dans de gigantesques pouponnières. En outre, si la femme du peuple (dont on utilise aussi la force travail) reste un ventre destiné à la reproduction, il existe toujours des cités du plaisir où de nombreuses filles se livrent à la prostitution avec l’accord des autorités. En apaisant les appétits sexuels des travailleurs exploités, elles servent de soupape de sécurité dans un système où les tensions sociales menacent en permanence la sécurité de l’État.

S’il est vrai que les romancières, surtout à partir des années 1960-1970, ont joué un rôle important dans la dénonciation des inégalités de genre au sein de mondes futurs qui ne sont qu’un miroir des sociétés contemporaines, la question de la domination masculine a été ouvertement débattue par des auteurs comme Theodore Sturgeon qui, dans son roman Vénus plus X, a mis en scène les structures quotidiennes du machisme dans les pratiques et dans les mots des habitants d’une banale banlieue nord-américaine. Herb pense ainsi aux rapports de force sexués qui se dissimulent derrière l’insulte commune « sale con » : « Est-ce la souillure indélébile du péché originel ? Le dégoût qu’éprouvent les hommes pour les femmes à cause de quoi tant d’hommes traitent les femmes avec un tel mépris ? » [4].

Ce machisme ordinaire a été dénoncé par un des romans les plus significatifs de l’anticipation sociale nord-américaine, Les femmes de Stepford, publié en 1972 par Ira Levin et porté au grand écran par Bryan Forbes trois ans plus tard. Ira Levin y dénonce la condition féminine qui règne aux États-Unis à son époque en nous rappelant que le meilleur esclave est celui qui aime ses chaînes — un des mécanismes les plus efficaces du processus d’aliénation. Afin de montrer comment la société enferme les femmes dans des rôles et des tâches subalternes dont elles doivent se libérer il n’hésite pas à citer en exergue le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir : « Aujourd’hui le combat prend une autre figure ; au lieu de vouloir enfermer l’homme dans un cachot, la femme essaie de s’en évader… ».

En s’installant avec son mari dans la charmante gated community de Stepford, Joanna, une femme libérée qui s’intéresse à la politique et partage les points de vue du MLF, découvre que toutes ses voisines sont des femmes et des mères dévouées qui s’occupent de leur foyer et accomplissent avec un bonheur assumé les tâches qui incombent au sexe faible dans une société bien ordonnée (figure 1). Elles sont le modèle parfait de la bonne ménagère dont les distractions futiles ne risquent pas de remettre en cause l’ordre établi par les mâles dominants et en particulier par les membres du Club des Hommes de Stepford auquel son mari va finir par adhérer.


Figure1. Figure classique de l’aliénation des femmes, les habitantes de Stepford prennent plaisir à accomplir des tâches ménagères (© Bryan Forbes, The Stepford Wives, 1975).

En décrivant l’atmosphère oppressante de ce village paradisiaque où les femmes sont confinées à de simples travaux domestiques l’auteur de Rosemary’s Baby et d’Un bonheur insoutenable fait le procès d’une société qui refuse à la moitié de ses membres le droit de s’épanouir et d’accéder à l’espace public de la participation et de la délibération.

Ce confinement des femmes à la sphère familiale, légitimé par la supériorité supposée du sexe mâle, est unanimement dénoncé par la science-fiction critique et en particulier par ses courants les plus féministes. Dès 1974, dans son roman The Dispossessed, Ursula Le Guin, montrait ainsi comment les femmes de planète Urras sont dominées, marginalisées et considérées comme inférieures aux hommes alors que sur la lune d’Anarres, où s’est développée une société anarchiste, elles jouissent d’un statut de complète égalité.

Joanna Russ va encore plus loin dans The Female Man (1975) où elle imagine que, dans un futur possible, tous les hommes ont été emportés par une mystérieuse épidémie et qu’il ne reste plus sur Terre que des individus de sexe féminin. L’une d’elles, Janet Evason, voyage vers le passé et se rend compte de la réalité de la condition féminine dans l’Amérique des années 1970. Les hommes y occupent les meilleurs postes, les femmes sont écartées de la vie politique et même ceux qui prétendent avoir l’esprit ouvert, tel Ewing, ne font que répéter des discours convenus sur l’inégalité naturelle qui régit les rapports de genre : « You can’t challenge men in their own fields, he said. Now, nobody can be more in favor of women getting their rights than I am. […] Unequal pay is a disgrace. But you’ve got to remember, Janet, that women have certain physical limitations » [5].

Le pire est quand les femmes, socialement aliénées, finissent par accepter cette situation, comme les femmes de Stepford qui semblent avoir subi un véritable lavage de cerveau : « des actrices de bande publicitaire, ravies de leur choix en matière de lessive, cire et produits de nettoyage ; de leurs shampooings comme de leurs désodorisants. De jolies actrices, fortes de poitrine mais faibles de talent, qui jouaient sans conviction les ménagères de banlieue, trop chochottes pour être vraies » [6]. Malgré leur résistance initiale, Charmaine, Bobbie et même Joanna la rebelle finissent par suivre la voie de toutes leurs voisines et deviennent des épouses modèles dont la plus grande joie est de faire des courses au supermarché (figure 2).


Figure 2. Le plan final du film de Bryan Forbes met en scène une double aliénation : celle de la femme mariée et celle de la consommatrice enchaînée à son caddy (© Bryan Forbes, The Stepford Wives, 1975).

De manière moins métaphorique, Joanna Russ fait le même constat dans The Female Man, quand son héroïne prend conscience de son aliénation grâce à Janet, la femme venue du futur qui lui ouvre les yeux et l’incite à dresser le catalogue de ce qu’elle avait l’habitude de faire avant son arrivée : « Dress for The Man, smile for The Man, talk wittily for The Man, sympathize with The Man […] entertain The Man, keep The Man, live for The Man » [7]. De manière tout à fait traditionnelle, la mère de Laura lui répète que dans ce monde machiste ce sont en fait les femmes qui gouvernent puisqu’elles occupent la meilleure place — celle qui leur permet de tirer les ficelles dans l’ombre tout en s’accomplissant dans le mariage et l’éducation des enfants. Laura lui rétorque alors qu’il s’agit surtout de laver le plancher, que la notion de « separate but equal » est une tromperie et qu’on apprend surtout aux femmes à être heureuses d’occuper une situation subalterne parce que leur soumission permet au système de fonctionner.

Le sort de la femme est néanmoins encore plus difficile quand elle accumule les handicaps économiques, sociaux et culturels parce qu’elle est pauvre ou qu’elle fait partie d’une communauté méprisée et marginalisée. C’est le cas des Latinos et des Latinas immigrées aux États-Unis, comme nous le rappelle Marge Piercy dans son roman vertigineux Woman on the Edge of Time (1979) dont l’héroïne, Connie, refuse le destin qui attend toute fille née au sein d’une famille hispanique de religion catholique — à savoir, souffrir et servir pour le plus grand bonheur de son mari et de ses enfants : « I’m going to get scholarship. I’m not going to lie down and be buried in the rut of family, family, family ! I’m so sick of that word, Mamá ! Nothing in life but having babies, and cooking and keeping the house » [8].

La religion est d’ailleurs souvent utilisée pour opprimer les femmes dans ces sociétés futures qui ressemblent tellement aux nôtres. Philip José Farmer l’avait montré dans Les amants étrangers (The Lovers, 1961), où des règles religieuses draconiennes imposent aux personnes du « sexe faible » de dissimuler leur corps afin de ne pas troubler l’ordre public. Dans sa nouvelle de 1958, « Écumeurs des mers » (Shark Ship), Cyril M. Kornbluth les fait recouvrir d’une sorte de « robe-sac-culotte » qui ne laisse rien deviner de leurs formes et les enferme dans une prison mouvante dont elles ne peuvent pas s’échapper, comme les fantômes de Kaboul prisonnières de leur burka (figure 3). Un sort assez semblable attend les épouses des membres de la secte dirigée par Jedediah Thornton dans la bande dessinée Antarès, puisque la pudeur imposée par le Livre sacré leur impose de se raser la tête et de dissimuler leur corps dans une combinaison gonflante (figure 4).

L’enfermement symbolique des femmes peut cependant prendre d’autres formes, notamment chez Marion Zimmer Bradley où les traditions de la Ville Sèche imposent aux petites filles, considérées comme de futures esclaves au service de leurs époux et de leurs enfants, de se lier les mains avec un ruban de tissu qui sera remplacé par une chaîne véritable au moment du mariage [9].


Figure 3. Femmes afghanes vêtues de la burka dans une rue de Kaboul.
(source : http://www.asianews.it/files/img/AFGHANISTAN_(it)_0416_-_Burqa_in_crisi.jpg)


Figure 4. Au service de Dieu et de leurs maris, les fidèles de Jedediah Thornton doivent nier leur féminité en s’habillant de manière honnête et vertueuse (Leo, Antares. Épisode 5, Paris, Dargaud, 2013, p. 23).

Cependant, c’est peut-être dans le roman Sheri S. Tepper, Un monde de femmes (The Gate to the Women’s Country), que l’on présente de la manière la plus brutale ce que peut être l’asservissement de la femme dans une société archaïque du futur. Partie vers le Sud en mission exploratoire, Stavia y découvre une communauté patriarcale et machiste pour qui la femme est un objet de mépris. La polygamie y est la règle, même si cette coutume met les jeunes adultes en situation difficile car, à cause des infanticides de filles considérées comme une malédiction pour le père, il n’y a plus assez de femelles nubiles pour tous les mâles en âge de bander.

À la moindre incartade, elles sont battues ou fouettées. Utilisées comme des bêtes de somme, ce sont aussi des objets sexuels qui doivent subir les assauts de leur maître sans éprouver le moindre plaisir : ce serait l’occasion pour elles de recevoir une nouvelle punition. Pour les empêcher d’exciter la convoitise des hommes, elles sont tondues et vêtues de sacs. Celles qui essaient de s’échapper, comme Stavia, sont battues et torturées. On va jusqu’à leur briser les jambes pour les empêcher de courir, châtiment exemplaire et efficace qui ne les empêchera pas ensuite de porter des enfants.

Une scène particulièrement forte sert de climax à cette partie du livre, quand l’aîné de la famille vient se plaindre auprès de sa mère parce qu’il en a assez d’entendre sa femme crier et pleurer quand il la pénètre, ce qui le rend irritable. Elle lui recommande alors de mettre un peu de graisse dans le sexe de son épouse pour faciliter l’introduction de son dard. Ravi du conseil, celui-ci compare cette opération au fait de lubrifier un essieu de charrette afin d’atténuer le frottement du bois contre le bois. Félicité est indignée de voir l’indifférence de son fils pour sa jeune femme, mais elle doit se taire si elle ne veut pas à son tour subir sa colère : « Espèce de brute, monstre de bêtise et de cruauté. Comme un essieu, exactement, sauf que ta charrette t’est mille fois plus précieuse que ta femme ! » [10].

Il ne faut cependant pas croire que ces visions d’un avenir terrible ne sont que la parodie de situations « exotiques » concernant des sociétés gouvernées par une religion que l’on peut facilement stigmatiser. Dans La servante écarlate, Margaret Atwood montre comment les sociétés occidentales dites « modernes » peuvent elles aussi basculer dans un obscurantisme religieux dont les femmes seront les premières victimes. En effet, les nouveaux maîtres de la république de Gilead bâtie sur les ruines des États-Unis leur interdisent de travailler, d’être propriétaires, de disposer d’un compte bancaire et de vivre de manière indépendante. Elles ne sont plus que des sujets passifs dont l’existence légale dépend de leur seul mari : « J’ai pensé, cela lui est égal. Cela lui est tout à fait égal. Peut-être même est-ce que cela lui plaît. Nous ne sommes plus l’un à l’autre, c’est fini. Maintenant, je suis à lui » [11].

Une violence insoutenable

Cet asservissement s’exprime aussi par une violence physique et symbolique largement dénoncée par la science-fiction critique. Cette violence passe d’abord par l’exploitation du corps de la femme considérée comme un organisme dont la seule fin est la procréation — lui niant tout droit à choisir librement de devenir mère. C’est le cas de Kindra, un des personnages de La chaîne brisée de Marion Zimmer Bradley, poussée par son mari à avoir quatre enfants au péril de sa vie et malgré des douleurs infernales, tout simplement parce qu’il voulait un héritier mâle. Explorant les arcanes d’un futur proche qui ressemble terriblement à aujourd’hui, Octavia E. Butler fait le même constat dans La parabole du semeur, quand elle évoque le personnage de Richard Moss, ce machiste imbu de religion qui vit dans la même petite communauté fermée que la jeune héroïne du roman : « Il prétend que Dieu attend des hommes qu’ils soient des patriarches, qu’ils commandent aux femmes, les protègent et leur fasse le maximum de gosses » [12].

Dans la Chromoville de Joëlle Wintrebert, les femmes ne sont d’ailleurs que des ventres « tout juste bons pour fabriquer des moutards » [13]. Bien entendu, l’avortement y est non seulement interdit mais encore durement réprimé, même pour les victimes de viol qui n’ont pour seul recours que les faiseuses d’ange opérant dans les taudis situés au bas de la cité – territoires rarement fréquentés par les hommes politiques comme M. Alberto Ruiz-Gallardón (figure 5).


Figure 5. Fête du Toro Venado dans le quartier indigène de Monimbó (Masaya, Nicaragua, août 2008). Un des chars met en scène une mère indigne (jouée par un homme) qui se fait avorter. Le but était de susciter l’indignation des spectateurs au moment où le Front sandiniste, en accord avec les églises évangélistes et la hiérarchie catholique nicaraguayennes, se préparait à criminaliser l’interruption volontaire de grossesse (No al aborto terapeútico).

Le thème de la femme réduite au rôle de mère et soumise à la tyrannie de la procréation a souvent été traité dans la littérature de science-fiction, avec différentes approches. C’est par exemple le cas des femmes astronautes de la Planète aux vents de folie, obligées de procréer pour assurer la survie de la petite communauté des naufragés de l’espace imaginée par Marion Zimmer Bradley dans le cycle de Ténébreuse. De la même manière, sur l’Aldebaran de Léo, les femmes sont le plus souvent limitées au rôle de reproductrices parce que l’avenir de la colonie dépend de leur taux de fécondité, comme le rappellent les panneaux de propagande installés à tous les coins de rue de la capitale : « Femmes ! Notre survie dépend de vous ! La population doit grandir ! 8 enfants par femme est notre but ! » (figure 6).


Figure 6. La maternité obligatoire comme forme d’oppression (Leo, Aldebaran 3. La photo, Paris, Dargaud, 1995, p. 9).

C’est néanmoins Margaret Atwood qui, avec La servante écarlate, a sans doute le mieux transcrit la pression que peuvent exercer les hommes sur des femmes considérées comme une « ressource » parce qu’elles ont la capacité d’enfanter et qu’on peut les réduire à ce rôle. Faisant partie des rares spécimens encore fertiles sur le territoire de Gilead, la jeune Devred est confinée dans un centre où elle doit subir les assauts de celui qui a été chargé de la féconder. Elle devient ainsi le symbole de la femme dominée et opprimée par une société à la fois inégalitaire, machiste et raciste : « Les hommes haut placés du régime pouvaient ainsi faire leur choix parmi des femmes qui avaient des preuves de leur aptitude à la reproduction en ayant produit un ou plusieurs enfants sains, caractéristique recherchée à une époque de chute importante des naissances caucasiennes » [14].

Si la maternité forcée, conjuguée à la condamnation morale et légale de l’avortement, est une constante dans l’histoire de l’humanité, la prostitution fait aussi partie de ces violences faites aux femmes qui s’invitent régulièrement dans les débats de société, comme l’a montré en octobre 2013 la publication du Manifeste des 343 salauds accompagné d’un slogan polémique (« touche pas à ma pute ») – texte opportuniste présenté comme un écho du Manifeste des 343 salopes qui réclamaient en 1971 le droit à l’avortement.

Dans Day by Night (1980), loin de la vision idéalisée (et hypocrite) de la prostituée qui vend son corps parce qu’elle le veut bien et parce qu’elle y trouve du plaisir, Tanith Lee nous rappelle que, dans les quartiers misérables du Subtérieur ou de Taudisville, les mères de famille pauvres vendent leurs maigres appâts pour obtenir un peu de nourriture ou du charbon. Quant aux filles plus jeunes et plus jolies, elles échouent dans les bordels locaux pour divertir les rejetons de l’Aristocratie venus explorer les charmes vénéneux des bas-fonds (figure 7) [15].


Figure 7. Jeune mutante née sur Mars et obligée de se prostituer dans le quartier chaud de Vénus-Ville, Mary incarne les fantasmes du mâle dominant (© Paul Verhoven, Total Recall, 1990).

En tant que forme d’oppression et de domination, la prostitution s’inscrit donc à la fois dans un contexte de lutte des sexes et de lutte des classes, comme le rappelle Joëlle Wintrebert dans Chromoville en décrivant une cité très hiérarchisée où les femmes occupent le bas de l’échelle sociale. Puisque toutes les portes leur sont fermées, celles qui le peuvent trouvent dans le métier d’hétaïre l’occasion d’échapper à leur condition, même si elles restent sous la domination de ceux qui jouissent librement de leur corps.

C’est un sort à peine différent qui attend les femmes envoyées sur la planète Athshe dans le roman d’Ursula Le Guin, The Word for World is Forest. L’arrivée d’une nouvelle cargaison de Terriennes est une excellente nouvelle pour les colons trop longtemps privés des charmes de leurs compagnes. En cas de besoin, ils peuvent toujours abuser des indigènes, mais rien ne vaut ce bétail sexuel (« 212 head of prime human stock ») offert par la compagnie — alors qu’officiellement il s’agit des futures épouses des bûcherons, des soldats, des braconniers et des fermiers qui ont commencé mettre en valeur, c’est-à-dire à piller à ravager, ce nouveau monde en apparence inoffensif.

Degré ultime de la violence subie par les femmes dans une société de mâles dominants, le viol fait aussi partie des pratiques dénoncées par la science-fiction critique selon des règles de présentation qui diffèrent complètement des usages de la littérature de gare — quand la scène de sexe, largement détaillée, est considérée comme un produit d’appel (figure 8).

Selon le statut accordé aux femmes au sein d’une culture donnée, le viol peut être reconnu et institutionnalisé par l’usage, la tradition ou la loi. C’est le cas pour les habitantes de la Chromoville de Joëlle Wintrebert qui sont obligées de coucher avec tous ceux qui en font la demande quand elles n’ont pas de compagnon reconnu. Pour toutes les autres, le risque est toujours présent de tomber entre les mains d’un gang et d’être violées et torturées avant d’être assassinées.


Figure 8. Alerté par des cris provenant d’une cave, Vic découvre une femme violée agonisant sur un matelas. Dans l’Amérique post-apocalyptique de 2024, la violence de genre est devenue la règle (© L. Q. Jones, A Boy and his Dog, 1975).

Comme le signale Theodore Sturgeon dans Vénus plus X, notre société nous apprend d’ailleurs que le viol n’est finalement qu’une sorte de jeu pour la femme qui prétend résister mais dont la soumission finale est une source de plaisir : « Ne me faites pas mal ! hurle à tout casser la Belle sur l’écran géant avant qu’un spasme n’engloutisse son visage dont les yeux se ferment et dont la bouche geint : Mmmm — mmm — ah-h-h-h — Mmmm… Fais-moi mal, fais-moi mal, fais-moi mal » [16]. Féministe militante, Joanna Russ nous rappelle aussi que les hommes ont été éduqués depuis leur plus jeune âge pour entretenir des rapports de force avec leurs partenaires de sexe féminin : pour eux, la femme doit être dominée parce qu’elle aime ça. Si elle se fait violer, c’est parce qu’elle a provoqué ses agresseurs, consciemment ou non. Un des personnages du roman, Laura, souligne que l’on apprend aux filles à subir cette violence et qu’elles doivent accepter de servir d’objet sexuel à leurs aînés parce que c’est une des lois de la nature : « When I was thirteen my uncle wanted to kiss me and when I tied to run away, everybody laughed […] Of course they blamed me — it’s harmless, they said, you’re only a child, he’s paying no attention ; you ought to be grateful. Everything’s all right as long as he doesn’t rape you. Women only have feelings ; men have egos » [17].

Le même point de vue sur le viol considéré comme un des rouages de l’oppression masculine est exposé par Margaret Atwood (La servante écarlate), Sheri S. Tepper (Un monde de femmes), Joëlle Wintrebert (Les Olympiades truquées) et plus récemment par Paolo Bacigalupi dans son roman de The Windup Girl (La fille automate), qui met en scène les souffrances subies par la jeune Emiko dans une Thaïlande livrée à la violence et à la destruction. Abandonnée par son maître, un homme d’affaire japonais, elle travaille pour un cabaret et sert de défouloir à tous
les clients qui veulent martyriser une créature de luxe génétiquement modifiée : « La pression revient et les hommes la maintiennent plus fortement. Elle ne peut pas se redresser et la chose froide pousse encore et encore contre son cul, la pénètre, l’écartèle, l’ouvre en deux, la remplit et elle ne peut s’empêcher de crier » [18].

La construction sociale du genre

Cette critique des rapports de domination entre hommes et femmes permet aux auteur-es les plus en pointe de remettre en cause l’origine supposée de l’inégalité entre les sexes en soulignant que le genre est avant tout une construction sociale et culturelle. En cela, la science-fiction ne fait que suivre (et parfois anticiper) les recherches menées par des sociologues ou des anthropologues telles que Judith Butler, Gayle Rubin, Christine Delphy, Elsa Dorin ou Françoise Héritier — universitaires détestées par les chantres de la « Manif pour tous » ou par les inventeurs-détracteurs d’une fumeuse « théorie du genre » qui caricature les études sur le genre.

Dès 1951 (soit presque quarante ans avant la parution de l’essai le plus connu de Judith Butler, Gender Trouble), Philip G. Wylie profitait du fait que les femmes avaient mystérieusement disparu de la surface de la Terre pour s’interroger sur les causes de la position dominante des hommes dans la société nord-américaine. Cette situation inédite incite Gaunt, philosophe reconnu et machiste ordinaire, à rédiger un essai dans lequel il remet en cause les préjugés sur l’inégalité supposée naturelle entre homme et femme. Même en ce qui concerne la morphologie et la physiologie, il constate que certaines femmes sont plus grandes et plus fortes que certains hommes. Il en déduit que la tendance générale à la domination physique du sexe masculin serait peut-être le résultat d’une sélection plus ou moins consciente opérée depuis des siècles par les hommes. En choisissant systématiquement des partenaires féminins plus faibles, ils ont pu mettre en place et entretenir un rapport de force qui leur est devenu favorable.

Le professeur Gaunt va encore plus loin en précisant que les différences entre les deux sexes sont en fait beaucoup moins importantes que leurs ressemblances, mais qu’on a insisté jusqu’à présent sur ces différences pour justifier des inégalités qui sont le produit de l’histoire. Sa conclusion est claire : la situation actuelle des femmes dans la société n’a rien de naturel, c’est une construction culturelle.

Theodore Sturgeon partage les mêmes préoccupations que Wylie dans Vénus plus X, roman centré sur la conflictualité des rapports de genre et qui propose pour les résoudre une réponse inattendue et presque sacrilège : l’hermaphrodisme (figure 9). C’est une discussion entre deux amis, Herb et Smitty qui pose les données du problème. Herb note que les femmes se prétendent imperméables au vocabulaire technique et ne veulent pas savoir ce que signifient certains mots comme « différentiel », « transmission », « fréquence ». Smitty considère que c’est tout simplement un problème de genre car la technologie ne fait pas partie de l’univers féminin. Cette réponse convenue provoque l’énervement de son interlocuteur, persuadé au contraire qu’il s’agit d’un comportement conditionné par une éducation insistant sur les différences minimes qui séparent les deux sexes au lieu de mettre en valeur ce qui les rapproche. Pour étayer sa démonstration, Herb cite d’ailleurs l’ouvrage de Willie, The Disappearance : « Il dit que les gens ont commis leur première grosse erreur quand ils ont commencé à centrer leur attention sur les différences qui existent entre l’homme et la femme, en oubliant leur ressemblance fondamentale » [19].


Figure 9. La couverture de la première édition de l’ouvrage de Venus + X met au premier plan la Vénus de Milo avec ses bras coupés. Quelle conclusion en tirer sur les rapports de genre ?

C’est aussi ce que Philos essaie de le faire comprendre à Charlie Johns, transporté malgré lui dans le monde mystérieux de Ledom où les différences sexuelles n’ont plus cours : « Tu ne saurais te montrer objectif parce que depuis ta première layette bleue, on t’a endoctriné, sermoné, convaincu, seriné et policé. Tu viens d’un point du temps et de l’espace où la virilité de l’homme et la féminité de la femme – et l’importance de cette différence – faisaient pratiquement l’objet d’une attention continue » [20].

Comme Wylie, Sturgeon insiste sur le fait que ces différences sont un construit social qui varie dans le temps et dans l’espace. Certains attributs ou certains comportements typiquement masculins ou féminins à un moment donné peuvent changer de camp tout simplement parce que la mode a changé. C’est le cas du port de la montre-bracelet ou de l’usage de la cigarette, pratiques plutôt réservées aux femmes avant la première guerre mondiale et qui sont considérées, au moment de la publication du roman, comme des éléments incontestables de la modernité masculine. Pour Philos, la longueur des cheveux obéit aux mêmes règles : les Sikhs, guerriers redoutables, portent aujourd’hui les cheveux longs, tout comme le faisaient les nobles du XVIIIe siècle européen qui, en outre, se couvraient de rubans, de brocarts et de jabots en dentelle.

Pour tenter de dépasser cette opposition artificielle qui gangrène les rapports hommes/femmes, Herb et Margaret essaient donc d’élever leurs enfants sans a priori en espérant qu’ils pourront faire partie d’une nouvelle génération d’êtres humains qui ne sera pas marqué par la domination d’un sexe sur l’autre. Sturgeon n’hésite d’ailleurs pas, en pleine Guerre froide, à affirmer que ces distinctions n’ont plus court dans les pays socialistes, en particulier en Russie et en Chine.

Le débat entre sexe et genre, trop souvent résumé ou réduit au faux débat entre nature et culture, fait partie des grands thèmes actuels de la sociologie. Dans La main gauche de la nuit d’Ursula Le Guin, Genly hésite pour expliquer à ses interlocuteurs hermaphrodites de la planète Gethen la division entre les sexes qui existe sur Terre. D’après ce Terrien qui joue le rôle d’ambassadeur auprès des autorités locales, le fait de naître homme ou femme est un facteur déterminant dans une vie humaine. S’il lui semble ensuite difficile de faire la part, dans l’évolution de chaque individu, entre l’inné et l’acquis, cette différence biologique reste néanmoins fondamentale : « Même lorsque les femmes jouent un rôle social aussi important que les hommes, cela ne les dispense aucunement d’être seules à mettre les enfants au monde et presque les seules à les élever » [21].

Une telle prise de position apparaît d’autant plus étonnante que, si le personnage de Genly est un homme, l’auteure du roman est une femme. En fait, elle traduit la difficulté que l’on rencontre quand on veut faire la distinction, dans les relations de genre et dans la mise en place (ou la mise en scène) des différences sexuelles, entre le rôle des gènes et des hormones et celui de la famille et de la société. C’est tout le sens de l’ouvrage dirigé et publié en 2010 par Françoise Héritier, Hommes, femmes : la construction de la différence (Paris, Le Pommier/Universcience).

Cependant, au moment où les divisions et les différences entre les deux sexes tendent à perdre toute légitimité dans la construction d’un discours justifiant les inégalités de genre, il est peut-être nécessaire de se demander si, dans la science-fiction comme dans la réalité, la femme est bien toujours l’avenir de l’homme…

Suite et fin au prochain épisode…

Notes :

[1Christine Delphy, 2009, L’ennemi principal. Tome 1 : économie, politique du patriarcat, Paris, Syllepse.

[2Edwin A. Abbott, 2013 (1884), Flatland, Paris, J’ai Lu, Librio, p. 23.

[3Friedrich Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884, en ligne : https://www.marxists.org/francais/engels/works/1884/00/fe18840000h.htm, consulté le 05 mars 2014.

[4Theodore Sturgeon, Vénus plus X, Paris, J.-C. Lattès, 1980 (1960), p. 180.

[5Joanna Russ, The Female Man, Londres, The Women’s Press, 1985 (1975), p. 43.

[6Ira Levin, Les femmes de Stepford (The Stepford Wives), Paris, J’ai Lu, 1972, p. 58.

[7Joanna Russ, The Female Man, Londres, The Women’s Press, 1985 (1975), p. 29.

[8Marge Piercy, Woman on the Edge of Time, London, The Women’s Press, 1979, p. 46.

[9Marion Zimmer Bradley, La chaîne brisée (The Shattered Chain), Paris, Pocket, Science-Fantasy, 1989 (1976), p. 21.

[10Sheri S. Tepper, Un monde de femmes (The Gate to the Women’s Country), Paris, J’ai Lu, SF, 1990 (1988), p. 306.

[11Margaret Atwood, La servante écarlate (The Handmaid’s Tale), Paris J’ai Lu, SF, 1987 (1985), p. 204.

[12Octavia E. Butler, La parabole du semeur (Parable of the Sower), Paris, J’ai Lu, SF, 1995 (1993), p. 45.

[13Joëlle Wintrebert, Chromoville, Paris, J’ai Lu, 1984, p. 84.

[14Margaret Atwood, La servante écarlate (The Handmaid’s Tale), Paris J’ai Lu, SF, 1987 (1985), p. 336.

[15On peut lire à ce sujet les travaux de Gayle Rubin, Gail Phetereson ou Lilian Mathieu, parmi tant d’autres…

[16Theodore Sturgeon, Vénus plus X, Paris, J.-C. Lattès, 1980 (1960), p. 154.

[17Joanna Russ, The Female Man, Londres, The Women’s Press, 1985 (1975), p. 66.

[18Paolo Bacigalupi, La fille automate (The Windup Girl), Paris, J’ai Lu, 2013 (2009), p. 469.

[19Theodore Sturgeon, Vénus plus X, Paris, J.-C. Lattès, 1980 (1960), p. 114.

[20Theodore Sturgeon, Vénus plus X, Paris, J.-C. Lattès, 1980 (1960), pp. 193-194.

[21Le Guin, Ursula, La main gauche de la nuit (The Left Hand of Darkness), Paris Robert Laffont, Pocket, SF, 1984 (1969), p. 248.



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