DIVERGENCES 2
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Christiane Passevant
Khaos. Les visages humains de la crise grecque
Film documentaire de Ana Dumitrescu
Article mis en ligne le 7 octobre 2012

par C.P.
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La presse et les journaux télévisés nous abreuvent d’images de la crise en Grèce dans le style catastrophe absolue, impliquant l’irresponsabilité d’une population qui tire tout le monde vers la galère et l’échec européen.
Mauvais exemple pour une Europe vantée à toute épreuve par la propagande.

Dans son film documentaire, Khaos. Les Visages humains de la crise grecque [1], Anna Dumitrescu apporte un écho original et très différent de ce que l’on a entendu et vu jusqu’à présent. La caméra s’immerge dans la rue pour saisir les situations, les ressentis et, au fil des rencontres, montre les visages humains de la crise grecque sans cliché, sans a priori ni figures convenues de la révolte. La parole est donnée à ceux et celles qui le plus souvent sont tenu-es au silence, à l’oubli. C’est pourtant ceux et celles qui vivent la crise de plein fouet, qui résistent malgré tout et analysent une situation économique complexe pour revenir sur les prémices et les causes de la crise.

La crise et l’austérité imposée les États européens, les banques… D’où la colère dans les manifestations — manifestations énormes qui gagnent aussi le Portugal, l’Espagne, l’Italie… —, les incendies et les pillages en réponse à la violence du système et aux brutalités policières. Le ras-le-bol de la population est tangible, confronté depuis des années aux malversations des politiques et à la corruption de décisionnaires, au prétexte d’intérêts financiers.

Beaucoup le disent : «  le peuple grec n’est pas responsable de la crise, il la subit » et à quel prix : baisse drastique des salaires, abandon des services publics, augmentation du chômage qui, de 8,5 % en 2009, passe à 21,7 % en 2011. Les suicides pour cause économique ont plus que doublé et, dans chaque famille, il y a au moins une personne au chômage. C’est « une situation de guerre » !

Khaos. Les Visages humains de la crise grecque nous plonge littéralement dans la réalité de la crise au quotidien : une femme menace de se jeter du troisième étage, les magasins ferment, un homme occupe son entreprise, une professeure de dessin organise des repas pour ses élèves, une autre explique que son salaire ne lui permet plus de vivre décemment, un passant apostrophe une équipe de la télé, les rappeurs chantent les problèmes de la population et dénoncent les coupables, les taggeurs dessinent des pamphlets politiques pour éveiller les consciences, des anarchistes parlent d’autogestion et organisent des soupes populaires, les gens se regardent, s’écoutent aussi, communiquent enfin. L’idée d’une solidarité entre les personnes semble germer ici et là… La paupérisation touche tout les monde, les classes sociales dans leur ensemble.

« Toutes ces situations aboutissent à une très belle ouverture, mais c’est une ouverture vers le chaos », dit Panagiotis Grigoriou, historien et anthropologue de la contestation devenu blogueur critique [2]
. Il est en quelque sorte le passeur du voyage au cœur de la crise grecque, le passeur et le coryphée qui ouvre à la cinéaste des voies aux rencontres, sans jamais cependant s’immiscer dans l’expression de l’autre, dans les témoignages du mal-vivre et de l’injustice. Témoignages qui reflètent tous l’absence officielle d’alternative à la crise et posent une question essentielle : faut-il passer par le chaos pour initier une autre proposition de société ?

Le pouvoir est maudit ou comment en finir avec ce système. «  La démocratie, c’est de la merde » peut-on lire sur une banderole au début du film… Le chaos peut-il faire place à l’imagination, à l’autonomie, à l’autogestion, à la reconstruction des liens de solidarité ? Le chaos est-il la condition nécessaire à un changement de société, à une utopie pratique ? Une autre organisation est-elle possible ? À la fin du générique du film d’Ana Dumitrescu, Khaos. Les Visages humains de la crise grecque, on a envie de dire : et si on en parlait…

Ana Dumitrescu [3] : J’ai voulu que ce film soit une balade dans la société grecque actuelle. Ce n’est pas un film où l’on parle d’économie, où l’on entend des experts développer des thèses et des antithèses — d’autres films traitent de ce sujet —, non c’est un film qui fait parler les gens qui subissent cette crise. Et une des causes de la crise, c’est qu’on oublie souvent l’humain et Khaos. Les Visages humains de la crise grecque rappelle que l’austérité a un visage, que les plans d’austérité ont une action concrète sur la population. On imagine mal les aspects humains de termes abstraits comme plans d’austérité, crise financière, mémorandums, banque, dette… Mais la dette finalement, qu’est-ce que ça implique au quotidien ? C’est la question que je me suis posé en allant en Grèce. Je suis partie sans a priori, avec ma caméra, pour regarder ce qui se passe au-delà des chiffres, des expertises, des mots que l’on retrouve dans la presse quotidiennement, et rencontrer la population grecque.

Christiane Passevant : Pourquoi en particulier la Grèce ?

Ana Dumitrescu : Il y a bien d’autres pays en effet… Il faut dire que mon travail a toujours été ciblé auprès de la population, les sans papiers, les déporté-es roms durant la Seconde Guerre mondiale. Mon travail est sur la parole et sa transmission. Je suis donc partie là-dessus, car en lisant énormément sur la Grèce, je ne comprenais pas vraiment l’état des choses dans ce pays. Il y avait le référendum, les chiffres, les bras de fer politiques, la Troïka, mais même ce terme, peu en comprennent la signification. Or pour comprendre une situation, pour la contextualiser et avoir les armes pour réfléchir à la situation, il faut déjà l’identifier. Pour cela, il faut un visage, une image, Khaos est là pour ça. Le film n’apporte aucune réponse et d’ailleurs je ne crois que l’on ait les réponses. Le film se veut porteur d’une réflexion et identifier une situation. Dans le film, chacun et chacune raconte un petit bout de la crise, dont l’ensemble se compose d’autant de personnes que d’habitants en Grèce.

Chacun et chacune la perçoit de manière différente, plus ou moins brutale. Il y a par exemple cette professeure de dessin qui raconte qu’elle demande des crayons, du papier à des enfants dont les parents sont chômeurs et qui n’ont pas suffisamment à manger. Ce qu’elle témoigne alors, c’est son désarroi, sa souffrance devant cette situation. À quoi sert-elle aujourd’hui, à part voir des enfants qui ont faim et à qui elle demande de dessiner ? C’est son identité, sa vie qui ne sert plus à rien. Toutes ses convictions sont remises en question. Cela peut paraître anecdotique, mais je pense que cela montre aussi qu’il faut prendre en compte l’aspect humain comme une priorité politique et à tous les niveaux.

Christiane Passevant : Des scènes sont très touchantes, lorsque les personnes craquent devant ta caméra parce que trop c’est trop. Cela entraîne aussi le public à prendre conscience que la crise est là, partout
et que tout le monde la subit ou la subira. Le film déclenche aussi un sentiment de solidarité.

Ana Dumitrescu : Khaos est une prise de conscience, une réflexion sur l’état de la société, qu’elle soit grecque ou française. Nous sommes des êtres humains, tous et toutes, au sein de la communauté européenne, et la Grèce est proche. Dans la rue, la population grecque est semblable à celle d’ici. Et n’importe comment nous faisons partie de la même planète. Personne n’est à l’abri de ce qui se passe dans le pays d’à côté. S’agissant de la crise, la Grèce est mise en avant parce que considérée comme le parent pauvre de l’Europe, c’est un peu la partie visible de l’iceberg.

Christiane Passevant : La crise c’est aussi en Espagne, au Portugal, en Italie…

Ana Dumitrescu : Partout. La situation s’est très rapidement détériorée et la crise a touché la population de plein fouet. Beaucoup sont encore en état de choc et pensent que ce n’est pas possible de perdurer. On voit que la convention collective a disparu, que le tourisme a diminué (avec le marchand de souvenirs), qu’il n’y a plus de chèques vacance. Cela peut paraître des détails, mais avec ces détails mis bout à bout, on se rend compte que c’est la disparition d’un schéma social complet.

Notes :

[1Khaos. Les visages humains de la crise grecque (France, 2012, 1h33, Couleur et Noir et Blanc, 1:85, copie numérique 2K, son 5.1 français, anglais, grec). Auteur / Producteur/ Réalisateur : Ana Dumitrescu. Caméramen/women : Jonathan Boissay, Ana Dumitrescu, Jennifer Aujame. Monteurs : Ana Dumitrescu, Jonathan Boissay, Axelle Malavieille. Étalonnage : Ana Dumitrescu, Jonathan Boissay. Montage son : Jonathan Boissay. Mixage : Vianney Aube / Studio Cap’Son. Musique : Kaïmaki, Spike 69 et les musiciens de rue d’Athènes. Traducteurs : Panagiotis Grigoriou, Christos Gemeliaris.

[2« La Troïka et les "Troïkans" modifient nos existences et nos comportements, [écrit Panagiotis Grigoriou, sur son blog]. Il y a un avant et un après. Comme lors d’une entrée en guerre ou d’une occupation. Un vent mauvais, un poison ambiant, une mise à mort de nos petites et grandes habitudes, une mutation collective rapide, suspendue à la perte de nos repères. Désormais on plonge, y compris dans les quartiers chics... dans les poubelles... »

[3Extrait d’un entretien avec Ana Dumitrescu sur Radio Libertaire, dans l’émission des Chroniques rebelles, le 22 septembre 2011. Divergences 2 publiera d’autres extraits de l’entretien dans un prochain numéro.

P.S. :

Khaos.

Les Visages humains de la crise grecque

Film documentaire de Ana Dumitrescu


Sortie nationale en salles : 10 octobre 2012

Le film sera présenté dans 40 salles dans toute la France et certaines séances seront suivies de débats avec Ana Dumitrescu, l’équipe du film et Panagiotis Grigoriou.

http://www.khaoslefilm.com/



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