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Nestor Potkine
De quelques poissons à travers Paris
Le Vertige des Possibles, film de Vivianne Perelmuter
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 3 mars 2014

par C.P.
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L’Amazonie dans l’évier

Le générique commence avec un banc de poissons argentés, filant et tournant, traçant stries et reflets sur un fond d’obscurité veloutée. C’est long. On ne veut pas en perdre une seconde, parce que c’est très beau. Du début à la fin du film, tout est très beau. Très beau d’une manière curieuse. Une manière détournée. Une beauté modeste, timide, qui ne se présente que par la porte de service, chapeau bas. Parce que le film se passe à Paris, principalement la nuit. Pas le Paris monumental prestigieux.

Non, le périphérique. Les marchands de döner kebab. Même, l’aérogare 1 de l’aéroport Charles-de-Gaulle. Vous vous souvenez, les énormes piliers en forme de Y ? Ils entrent à gauche de l’écran, en sortent à droite, juste à la bonne vitesse, et soudain on n’est plus dans le béton, mais devant un ballet de grandes, belles formes noires, équilibrées par les formes plus fines, derrière, de ce qui se déplace sur les pistes. Le hall, les voyageurs avec leurs chariots de bagages ? D’élégantes géométries. Un trajet dans l’un des tunnels du périphérique ? Des lumières crémeuses, apparaissant et disparaissant au rythme précis qui les transforme en musique. Les jeux de reflets dans les multiples vitres des autobus ? Versailles n’a rien de mieux.
N’allez pas imaginer des tartouillades techniques, lentilles sophistiquées, dramatiques mouvements de caméra. C’est beaucoup, beaucoup mieux, beaucoup, beaucoup plus difficile. Vivianne Perelmuter, l’auteure de Le Vertige des Possibles, un film sur les crans depuis le 19 mars, sait voir.

Elle regarde, avec une attention décuplée, ce que nous voyons tous les jours. Puis, quand elle en a déniché la beauté, elle la filme, en des cadrages si précis, si inventifs, que l’on devrait encadrer chaque plan de ce film et le suspendre aux murs d’un musée d’art moderne. Chantiers de démolition, murs pisseux, parkings, lampadaires, saccades de l’œil gauche de l’actrice principale en très gros plan, façades de sex-shops aux néons moirés et vitres d’hôtels miteux : tout se pose, s’agence. Même un repas petit-bourgeois, avec son lait de coco et ses couverts en inox, devient une cathédrale visuelle. L’éponge pour la vaisselle, sa face verte qui gratte ? La canopée de la jungle amazonienne. Les serpillères que les éboueurs placent devant les débouchés d’eau de lavage des trottoirs ? Tant de textures, tant de plis, tant de canyons, et tant de tourbillons.

Non, non, Perelmuter ne fait rien à l’image ! Elle se contente de l’avoir vue.
Impeccable travail d’artiste. Prendre ce que d’autres ne traiteraient que comme simples représentations — une éponge dans un évier, la vue de cette éponge sur un écran — et en faire des signes, c’est-à-dire un élément dont la signification doit être partagée par l’émetteur et par le récepteur du signe. Faire d’un objet un don. Les signes d’ailleurs, elle les traque souverainement bien ; un délicieux moment du film passe, comme on passe la main sur de la soie, la caméra sur des graffitis, un « Mohamed » tracé avec les surprises granuleuses des calligraphies japonaises, un « Anticipe » incompréhensible, un peu prophétique, sur un mur nocturne, de simples traits labourés dans la peinture écaillée... Et ces petits repères en croix, avec un nombre et une lettre que tracent les contremaîtres des chantiers pour que les Sénégalais sachent où planter le marteau-piqueur, ne ressemblent-ils pas aux usures de la dorure à la feuille sur les fauteuils Louis XV ?

Un peu de fabrication d’hypothèses, avant un peu de Kant

Un livre récent de Daniel Dennett "Inside Jokes, using humor to reverse-engineer the mind" décrit le fonctionnement du cerveau comme une permanente machine à quatre temps :

- 1/ Trier et organiser l’énorme masse des perceptions,
- 2/ élaborer des hypothèses (donc une très grande quantité d’hypothèses, mais heureusement, ces hypothèses n’ont qu’une durée de vie très brève) quant à leur signification et leurs conséquences,
- 3/ décider, en retournant aux perceptions suivantes, laquelle des hypothèses est la bonne et agir en conséquence,
- 4/ et donc sabrer les hypothèses inutiles. Exactement le fonctionnement créateur artistique : trier et organiser perceptions et perceptions auto-générées (rêveries), élaborer des éléments de création (textes, images, objets, sons, etc.), vérifier leur justesse et leur fécondité à la fois en eux-mêmes et les uns par rapport aux autres. Ce qui relance le cycle en créant un nouvel ensemble de perception à trier et organiser, ce qui amène l’élaboration, etc.

Selon Dennett, l’humour, et plus précisément le plaisir ressenti par les humains à rire devant une situation ou une perception ou une idée drôle est une récompense, trouvée par l’évolution, pour inciter les humains à ne pas hésiter à éliminer les mauvaises hypothèses. En effet, l’humour fonctionne ainsi : on pose une situation qui semble appeler telle ou telle conséquence. Puis on amène une résolution inattendue. Pour que le public rie, il faut vraiment que la résolution soit inattendue, en d’autres termes il faut que les hypothèses posées par les spectateurs devant "Deux canards entrent dans un bar et commandent un whisky et un œuf dur" soient volatilisées par la pertinence de la résolution proposée, une pertinence telle que les spectateurs abandonnent de si bonne grâce leurs hypothèses qu’ils en ressentent une forme de plaisir appelée le rire. L’humour n’existe pas s’il n’y a pas de vertige des possibles. Or, les plus grandes machines à provoquer la création d’hypothèses que les humains aient jamais fabriquées sont les villes, concentrations d’humains, chaque humain une hypothèse toujours changeante, concentrations des actes des humains et des traces de leurs actes, chaque trace une ruche d’hypothèses.

Cette suite d’images qui extraient implacablement de la pire laideur urbaine la plus exaltante beauté a un arrière- goût d’impuissance kantienne. Depuis Kant, l’humanité sait qu’il lui faut se contenter de ne connaître le monde que par le biais des phénomènes et non des noumènes. Les phénomènes sont ce que nous percevons du monde. Les noumènes sont ce qu’il y a dans le monde. La chaleur du soleil, la couleur de sa lumière, son aspect circulaire sont les phénomènes par lesquels nous percevons le soleil. Le noumène soleil est lui une bombe atomique qui explose depuis des milliards d’années. Le splendide acharnement de Perelmuter à presser toute la beauté qu’elle peut de chaque phénomène qu’elle choisit engendre (l’a-t-elle voulu ?) le regret poignant, amer, de l’impossibilité de saisir le noumène, en particulier lorsque le noumène est autrui. L’homme aux doigts jaunis de tabac, le beau métis écroulé de fatigue dans le métro, l’ex-amante qui ne demande qu’à aimer à nouveau, autant de mondes plus muets qu’une banque, autant de murs plus hauts que ceux d’une maison d’arrêt.

De l’intrusion des robes de deuil dans la virtuosité esthétique

Car le Vertige des Possibles, en bon chef-d’œuvre qui sait comment se tenir en société, ne se contente pas d’être une superbe galerie de tableaux, mais force ses spectateurs à réfléchir. Par exemple avec les quelques intrusions de publicités, lorsque la caméra accepte de laisser entrer dans son champ telle ou telle monstruosité, réclame de parfum ou clip vantant la choucroute agro-alimentaire. Sans que Perelmuter aie besoin d’ajouter quoi que ce soit, l’ordure choque, révulse, comme un rot en réponse à une demande en mariage, comme un pet pendant une aria.

Grâce aussi à la voix off, qui raconte l’histoire lentement émergente du magnifique défilé. Une femme doit se trouver, juste pour cette nuit, un endroit où dormir dans Paris, mais sa carte bleue ne fonctionne plus, et il faut que quelqu’un l’héberge. Il faut donc qu’elle demande. A qui ? A qui dévoiler sa vulnérabilité dans le chaos de brutes que les villes modernes sont devenues ? Non que l’héroïne soit une sainte, le dîner petit-bourgeois évoqué plus haut se passe chez un agent immobilier qui a renoncé à la peinture, et invitée, ladite héroïne saccage l’amour-propre du malheureux avec la brutalité d’un sanglier dans un champ de pommes de terre, avant de prendre peu glorieusement la fuite devant la fureur montante de la douce épouse du marchand de sommeil. Une scène suivante, une scène à la fois pilier qui porte l’histoire et pivot qui l’emporte, la jette dans l’un de ces étranges endroits que sont les halls d’immeubles. Ni espace public, ni espace privé, purgatoire entre enfer et paradis, le hall d’immeuble est surtout un temple de l’humiliation. De fait, l’héroïne baisse la tête pour parler à un interphone pourtant au-dessus d’elle. Comme au confessionnal. Elle demande, elle prononce quelques mots. Descend alors de l’appareil la réponse désincarnée de la personne qui a le pouvoir d’accorder ou de refuser l’entrée. D’un côté le vertige des possibles que crée chaque seconde, puisqu’à chaque seconde nous faisons des choix, et prenons cette voie-ci et non ce chemin-là. De l’autre la fermeture des possibilités dans un monde de métal actif et de verre séparateur qui étrangle l’humain.

On a aussi entendu, plus tôt, la voix off, plus ou moins celle de l’héroïne, raconter que Noé, prévenu du Déluge, entra sur la place publique vêtu d’une robe de deuil. On lui demanda qui était mort, et quand. La réponse
fut : « Vous tous. Demain. » Vers la fin du film, la voix off ajoute « Noé, Noé, les temps des prophètes ne sont pas révolus ».

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