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Claudio Pulgar Pinaud
Résistances à l’« Alliance du Pacifique néolibéral » et défense des biens communs
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 26 février 2014

par C.P.
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L’« Alliance du Pacifique » est une initiative d’intégration économique née en 2011 entre quatre pays latino-américains : le Chili, le Pérou, la Colombie et le Mexique (figure 1). Tous dotés de gouvernements conservateurs et/ou néolibéraux, avec des sympathies évidentes pour les traités de libre commerce. Cette « Alliance du Pacifique néolibéral » est née pour servir de contrepoids aux autres initiatives d’intégration de tendances « bolivariennes » ou du cône sud qui avaient commencé à s’étendre sur le continent, comme l’ALBA (Alliance Bolivarienne pour les Peuples de Notre Amérique) qui est née en 2004 et à laquelle participent le Venezuela, Cuba, la Bolivie, le Nicaragua, la République Dominicaine, l’Equateur, Antigua et Barbade, San Vicente, les Granadinas et Santa Lucía.


Figure 1 : L’Alliance du Pacifique aujourd’hui (Pays membres, pays observateurs, pays observateurs candidats à l’adhésion).

L’ALBA est apparue comme une réponse directe à l’ALCA (Accord de Libre Commerce des Amériques) dirigé par les Etats-Unis et qui a échoué dans sa tentative de créer le plus grand espace de libre commerce de la planète. L’autre alliance est le Mercosur, plus ancienne, mais avec un rôle prépondérant du Brésil et de l’Argentine, en plus du Paraguay et de l’Uruguay. On y a récemment officialisé l’entrée du Venezuela en se basant sur l’importante confluence et la complémentarité existant entre l’ALBA et le MERCOSUR. De plus, un traité a été signé récemment entre l’ALBA et Petrocaribe, qui est un mécanisme d’intégration pétrolière comprenant Antigua et la Barbade, Bahamas, Belice, Cuba, République Dominicaine, Granada, Guyana, Haití, Honduras, Jamaique, Nicaragua, République Dominicaine, San Cristóbal et Nieves, San Vicente et les Granadinas, Santa Lucía, Surinam et le Venezuela, accroissant ainsi l’influence « bolivarienne » dans la région.

En même temps qu’a été créée l’ « Alliance du Pacifique », en 2011, des processus visibles de résistance aux politiques néolibérales ont émergé au sein des des pays membres. Ces mouvements s’étaient développés depuis plusieurs années, mais c’est en 2011 qu’ils ont constitué une force protagoniste, juste au moment où les gouvernements signaient l’ « Alliance ». De nombreux auteurs ont décrit et critiqué les politiques économiques des quatre pays membres de l’ « Alliance du Pacifique » caractérisées par l’extractivisme et par les processus « d’accumulation par dépossession » (des droits, des entreprises publiques, des terres, des ressources naturelles, entre autres) trouvant leurs origines dans les réformes d’ajustement structurel néolibérales mises en placeau cours des 35 dernières années. Ces processus ont commencé au Chili durant la dictature de Pinochet avec ses “Chicago Boys” et ils ont continué après la dictature avec les gouvernements de la Concertation, jusqu’à aujourd’hui. Le Chili Chili a ainsi signé 21 Traités de Libre Commerce avec 58 pays. Ces processus de « dépouillements planifiés » ont continué au Mexique (pays qui a signé le premier grand Traité de Libre Commerce avec les États-Unis et le Canada) avec le PRI et le PAN ; dans le Pérou d’Alan Garcia (2 fois président), de Fujimori et de Toledo ; ainsi que dans la Colombie d’Uribe et de Santos – processus ici exacerbés par le conflit paramilitaire et par les déplacements massifs et forcés de population (accompagnés de spoliations).

La défense des biens communs face à la « spoliation néolibérale » est le moteur des mouvements sociaux dans ces quatre pays d’Amérique Latine. Ce sont spécialement deux axes qui guident les mobilisations : la défense de l’éducation publique (entendue comme un bien commun et comme un droit social) et la défense des territoires et de leurs communautés (contre les grands projets extractivistes, énergétiques ou facteurs de privatisation de ces biens communs).

Depuis 2011, au Chili, le mouvement social a émergé avec une grande force, surtout à partir de la mobilisation pour l’éducation publique et gratuite (figure 2), mais aussi avec le mouvement environnemental des populations rurales et des Mapuche, entre autres, contre les barrages hydroélectriques en Patagonie et contre les projets thermo-électriques. La revendication centrale était de dénoncer le pouvoir du profit sur le droit en plaidant pour la défense des territoires autochtones.


Figure 2 : Manifestation étudiante pour la défense de l’éducation publique (Santiago, 15 juillet 2011).

Au Mexique, le mouvement #YoSoy132 nait en 2012 en opposition à l’empire médiatique du secteur privé et contre l’élection d’Enrique Peña Nieto (PRI) : il s’agissait de défendre non seulement l’éducation publique, mais surtout la démocratie (figure 3). Aujourd’hui les enseignants duprimaire (avec l’appui des étudiants universitaires) mènent la résistancea contre la réforme néolibérale de l’éducation publique tandis que des milliers de citoyens manifestent pour la défense des biens publics, comme l’entreprise d’état de combustibles PEMEX en cours de privatisation.


Figure 3 : La place centrale de México (Zócalo) occupée par des protestataires (31 mars 2011).

En Colombie, le mouvement étudiant commencé en 2011, en parallèle et en coordination avec le mouvement étudiant chilien, réclamait la dérogation de la réforme proposée par Santos et revendiquait une éducation publique et gratuite. Il y a quelques mois, le pays a été paralysé plusieurs semaines par des mouvements paysans qui menaient une grève agraire. Après un mois d’intenses mobilisations accompagnées de barrages sur plus de 40 routes, ils ont réussi à obtenir la possibilité de négocier la loi 970 sur la privatisation des semences. Dans cette mobilisation historique se sont rassemblés les agriculteurs, les chauffeurs de camions et de bus, les mineurs, les syndicats de travailleurs, le mouvement étudiant, entre autres. La mobilisation fut si puissante que le président Santos a fini par décréter un couvre-feu avec la mobilisation des forces armées dans les principales villes du pays pour réprimer un mouvement qui a déploré plusieurs morts.

Au Pérou, la mobilisation étudiante, quoique plus timide que dans les trois autres pays, a aussi envahi les rues pour défendre l’éducation publique. Mais le principal mouvement de contestation s’est concrétisé contre les grands projets extractivistes, le plus emblématique (mais pas le seul) étant le projet minier Conga dans la région de Cajamarca. Durant le gouvernement d’Ollanta Humala, la répression des mouvements sociaux a été féroce de la part de la police et de l’armée, causant de nombreux morts. Menacée de privatisation, PetroPeru, l’entreprise publique d’hydrocarbures, est en train de subir le même sort que PEMEX au Mexique. Déjà des mobilisations s’annoncent pour sa défense.

À l’intérieur de tout ce processus de contestation et de fortes mobilisations dans le Pacifique néolibéral, il est possible que soit en train de se préparer une alternative venue des mouvements sociaux opposés aux politiques néolibérales engagées dans des pays présentés comme les « bons élèves » du néolibéralisme et médiatisés mondialement comme modèles de développement économique (même si on préfère masquer l’augmentation des inégalités). Dans ce combat, ce sont les divers mouvements sociaux et politiques des pays membres de l’ « Alliance du Pacifique néolibéral « qui auront le dernier mot.

Evo Morales, président de Bolivie, a réaffirmé ces idées, il y a peu de temps, en déclarant : « L’Alliance du Pacifique serait ainsi comme le nouvel ALCA, cet ALCA que nous avons enterré à Mar del Plata, avec Néstor Kirchner et Hugo Chavez. Tous ces plans étaient enterrés jusqu’à ce que trois pays d’Amérique du Sud : Pérou, Chili et Colombie, les fassent revivre. Évidemment, nous comprenons qu’ils sont dans leur droit mais nous
voyons aussi que dans ces pays se trouvent les peuples les plus
révoltés, non seulement contre les présidents, mais aussi contre leurs politiques » [1].

Que se passera-t-il avec la politique extérieure dans le nouveau gouvernement du Chili, de nouveau dirigé par la « socialiste » Michele Bachelet ? Quel chemin d’intégration régionale choisira-t-il ? Quel type d’intégration régionale préfèreront la société chilienne et les mouvements sociaux ? Nos gouvernements continueront-ils de signer des traités de libre commerce ou choisirons-nous une intégration régionale plus complexe et multisectorielle qui accorde une priorité à la coopération et aux personnes ? Les pays de l’Alliance du Pacifique, avec leurs différences et leurs ressemblances, sont-ils par hasard en train de cimenter le chemin d’une nouvelle alternative post-néolibérale, telle que l’expérimentent déjà d’autres pays dans la région depuis une dizaine d’années ?

Selon les déclarations de Bachelet et de ses conseillers, il n’y aurait pas de changement de la politique extérieure mais une continuité à peine altérée par la recomposition des relations du Chili avec « les grands » du Cône sud, l’Argentine et le Brésil, laissés de côté ces quatre dernières années au profit de la prépondérante Alliance du Pacifique. Nous verrons ce qui va se passer dans le Pacifique néolibéral et si les mouvements sociaux sont capables d’imposer leurs agendas en défense des biens communs, face au libre commerce et aux processus d’accumulation par dépossession.

Notes :
P.S. :

Claudio Pulgar Pinaud est architecte, chercheur à la Faculté d’Architecture et d’Urbanisme de l’Université du Chili et actuellement en doctorat à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris.

23/12/2013

Article original : ”Resistencias a la Alianza del Pacífico neoliberal y la defensa de los bienes comunes en Chile, México, Colombia y Perú” :

http://www.lemondediplomatique.cl/Resistencias-a-la-Alianza-del.html

Traduction par : Lise Bouzidi



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