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Jean-Pierre Garnier
Seine-Rive Gauche : un quartier parisien bien policé
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 3 février 2014

par C.P.
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Architecture, urbanisme, culturel... Le capital s’incruste partout, se fond dans tous les espaces. Et si on veut le combattre, il faut d’abord le débusquer. Dans cet article, Jean-Pierre Garnier se penche sur le récent aménagement, dans le XIIIe arrondissement, de la Zone d’aménagement concerté (ZAC) Paris-Rive Gauche. Ou plutôt : sur la façon dont les urbanistes parlent de cet aménagement, présenté comme une « formidable vitrine du savoir-faire parisien ».

« La ZAC Rive Gauche est un exemple saisissant d’opération de grande ampleur où la sûreté occupe une place considérable, sans être pour autant être formalisée. » Telle est la conclusion d’un mémoire de master présenté à l’Institut Parisien d’Urbanisme de l’université de Paris XII-Créteil. En quoi cet exemple d’urbanisme sécuritaire est-il « saisissant » aux yeux de l’étudiant auteur de ce mémoire ? Dans le fait qu’il n’apparaît pourtant pas comme tel à première vue : la sécurité y est omniprésente. Rebaptisée « sûreté » comme le veut la doxa, elle se dissimule derrière la « qualité ». Reste à savoir par quelles manipulations urbanistiques et architecturales on y est parvenu.

De fait, il n’est pas de question de « sûreté », et encore moins de sécurité, dans les discours des élus locaux de cette partie du XIIIe arrondissement de Paris, non plus que dans celui des aménageurs, des urbanistes et des architectes. Mais tous ont parfaitement intégré ses impératifs dans la conception du nouveau quartier. « La prévention de la malveillance implique une conception intégrée de la sûreté dans les opérations d’aménagement », nous explique d’emblée l’auteur. Pourquoi ? En raison de la « demande des habitants et des collectivités locales » face aux « actes de malveillance, qui comprennent les actes de délinquance et les actes criminels réprimés pénalement, la menace terroriste, mais aussi les incivilités et les troubles infra-pénaux qui contribuent directement au développement du sentiment l’insécurité ».

Et l’étudiant de se poser quelques questions rituelles qui ne risquent
guère de fâcher : « quels sont les acteurs qui participent à la démarche de sûreté ? Quels aménagements répondent aux exigences de sûreté ? Comment articuler sûreté et qualité des espaces publics ? » Suit une autre série d’interrogations dont la pertinence n’échappera qu’aux mauvais esprits. « La sûreté est-elle un levier pertinent d’aménagement ? Quelles sont les dérives potentielles d’une approche de sûreté mal
maîtrisée ? »

Il faut dire que la problématique de départ en forme de postulat n’a pas de quoi non plus faire frémir le mandarinat de la recherche urbaine et ses commanditaires : face à l’« augmentation de la criminalité propre à notre civilisation urbaine » — sans rapport, bien sûr, avec le retour d’un capitalisme rendu à sa sauvagerie d’antan par le néo-libéralisme — et au « développement de l’individualisme » — qui lui, non plus, n’a rien à voir avec le culte du « mérite », de la « réussite » et des « gagnants » —, « quelles réponses apporter au sentiment d’insécurité ? Comment éviter un « cloisonnement » accru de notre société ? Comment revenir à l’urbanité ? Quelles solutions pour redonner à l’espace de la cité la qualité qui permettre le vivre-ensemble ? » On aura reconnu là la thématique chère à un « philosophe urbain » de pacotille, codirecteur du mémoire, qui empile depuis des années les contre-vérités consensuelles [1].

Pour « réfléchir sur un cas concret », l’auteur a donc choisi de s’intéresser à la ZAC Paris-Rive Gauche, dans le XIIIe arrondissement de la capitale, qui à en croire l’auteur, la ZAC Paris-Rive Gauche serait une « formidable vitrine du savoir-faire parisien en matière d’aménagement ». En effet, « l’ambition de la ville de Paris [était de] façonner un quartier haut de gamme, à vocation internationale, à la fois pôle d’emploi et de connaissances. La présence de grands noms de l’architecture et de l’urbanisme contribue au rayonnement du quartier. Parmi les architectes-coordinateurs, on compte pas moins de cinq grands prix de l’urbanisme ». Dès lors, se demande
notre étudiant, « une étude de sécurité aurait-elle été nécessaire ? » [2] Question pour le moins oiseuse.

À la différence, en effet, des opérations de « rénovation urbaine » menées dans le cadre de la « politique de la ville », — la police de la ville, en fait —, ce réaménagement d’un secteur parisien ne concerne pas l’une de ces zones de relégation urbaine où sont parqués les pouilleux et les racailleux.
« L’absence de populations fragiles et de délinquance, observe notre aménageur en herbe, facilite aussi le succès de Paris-Rive Gauche en matière de sécurité » : « Le “standing” du quartier, malgré une mixité affiché, entraîne des prix élevés, pour le logement d’une part, mais aussi
par les prix des restaurants et des bars. Cette ségrégation par les prix compromet l’idée de ville pour tous ».

Et pour cause ! Le logement social est réduit à la portion congrue et la plupart des HLM construits ne sont accessibles qu’aux néo-petits
bourgeois [3], où l’on retrouve les anciens militants « Verts » bac + de l’association Tam-Tam, qui réclamaient à grand bruit un plus fort pourcentage de logements sociaux dans l’opération.
Ils ont été les premiers servis et beaucoup officient professionnellement dans des organismes pilotés par la municipalité rose-verte. On comprend, dès lors, que la population du quartier n’est « pas estimée “à risque” », comme le fait savoir l’auteur, même si celle des quartiers voisins est cataloguée « au-dessus des moyennes parisiennes (chômage, HLM, délinquance, etc.) ». Reste qu’on n’est jamais trop prudent, et la « sûreté », comme il est serinée tout au long du mémoire, n’a pas pour autant été oubliée.

Selon les nouveaux préceptes en vogue parmi les experts en « architecture de prévention situationnelle », c’est de la discrétion des dispositifs sécuritaires et non de leur exhibition que dépend leur efficacité. Le modèle de ville-forteresse, décrit et dénoncé par l’anthropologue « radical » Mike Davis, serait excessif et contre-productif, selon ces promoteurs d’un urbanisme sécuritaire plus « soft », soucieux de « concilier sécurité et urbanité [4] ». Si « la contrainte spatiale est beaucoup plus admise que la répression policière » [5], encore faut-il qu’elle se fasse oublier pour exercer ses pleins effets, sous peine d’inquiéter les citadins — alors qu’il s’agit de les rassurer — en leur donnant l’impression fâcheuse de vivre dans un environnement urbain quelque peu carcéral. Aussi les architectes, les urbanistes ou les paysagistes sont-ils invités à faire assaut de créativité pour rendre avenants les espaces qu’ils sécurisent.

Cela explique que le mot « sûreté », pourtant ressassé dans ce mémoire, soit délaissé par les acteurs de l’opération Seine-Rive Gauche interrogés par l’auteur au profit de la « qualité », identifiée au « confort » et surtout à la « beauté ». « Le statut même du quartier où sont multipliés les gestes architecturaux contribue à la sûreté », s’extasie le futur aménageur. Les sculptures parachutées au milieu des immeubles de bureaux, par exemple, seraient « des œuvres d’art que les touristes viennent déjà admirer ». Les designers ont eux aussi mis la main à la pâte sécuritaire avec un mobilier urbain adéquat, tel ce « banc-barrière » conçu par l’un d’eux, qui censé « résume[r] à lui seul, l’équilibre délicat entre sécurité et qualité ».

D’une manière générale, les espaces de promenade de la ZAC Rive-Gauche sont avant tout des espaces de circulation. Plus qu’ailleurs, : le piéton ne peut y stationner qu’en payant sa place à la terrasse d’un café-restaurant. Dans ces espaces supposés publics, tout rassemblement est proscrit par leur configuration même. Le sommet est atteint, si l’on peut dire, avec l’esplanade de la bibliothèque François Méditerrané, perchée sur un socle en bois difficilement accessible et coupé du reste du quartier. C’est un lieu des plus inhospitaliers, tantôt battu par les vents, tantôt écrasé de chaleur, qui interdit le moindre regroupement de délinquants ou rassemblement de manifestants, et dont la seule fonction, comme le note l’auteur lui-même, est de « disperser les flux ». Avec, en prime, un commissariat installé au pied de l’une des tours.

Signalons quand même que l’invisibilisation des dispositifs sécuritaires
est toute relative. Les « îlots ouverts » imaginés par l’archistar Christian
de Portzemparc ne le sont qu’à la vue, car des grilles imposantes rendent impénétrable l’intérieur végétalisé aux non résidents. Outre le
« foisonnement des caméras de vidéosurveillance », « un attirail de
grands portails, de tourniquets, de badgeuses et d’interphones est déployé sur la rue », reconnaît l’auteur qui, dans sa conclusion, met en garde le lecteur contre « l’excès [sic] de telles démonstrations techniques » :
« Non seulement, il ne permet pas de réduire davantage les faits de délinquance, mais il a en plus toutes les chances de profondément nuire
à la qualité de l’espace public ». Cependant, que l’on se rassure : ce « marquage “répressif” » — les guillemets sont de lui — n’apparaîtra pas comme tel, masqué par la pléthore d’innovations architecturales de qualité
à visée esthétique, destinées à attirer l’attention des habitants et à susciter l’admiration des visiteurs. Sans compter, surtout, l’accoutumance des uns et des autres, eux-mêmes gens de qualité s’il en est, à un univers urbain aseptisé.

L’édification de ce nouveau quartier parachève ainsi l’effacement du contraste contraste culturel et politique opposant la rive droite huppée et conservatrice des palais, des quartiers d’affaires et des grands magasins, à la rive gauche bohème et anticonformiste des artistes, des intellectuels et des étudiants. C’est pourtant à ce contraste que Paris devait une bonne part de son identité.

Notes :

[1Pour avoir une idée de ce qui lui tient lieu de pensée sur l’urbain, il suffit de lire l’ouvrage qu’il a récemment coordonné : Thierry Paquot, Repenser l’urbanisme (In folio, 2013). Cela évitera d’avoir à lire les autres.

[2Les
« études préalables de sécurité » sont en principe obligatoires pour les opérations urbanistiques de grande ampleur.

[3Il faut savoir qu’une grande partie des logements sociaux récemment construits à Paris ne s’adressent pas aux classes populaires.

[4Thierry Oblet, Défendre la ville, La police, l’urbanisme et les habitants, PUF, 2008.

[5Ibid.



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