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Christiane Passevant
La femme à la caméra
Film de Karima Zoubir
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 5 mars 2014

par C.P.
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Dans son film documentaire, La Femme à la caméra, la réalisatrice, Karima Zoubir, choisit de suivre Khadija, femme divorcée, qui élève seule son fils et vit dans la demeure familiale. Elle contribue largement aux ressources de sa famille grâce à son travail de camerawoman des mariages. Néanmoins, cette contribution financière ne joue guère sur les mentalités, notamment pas sur celle du frère qui juge le travail de sa sœur contraire au comportement d’une femme « convenable ». Les tensions s’installent, les voisins ne sont pas étrangers à la stigmatisation d’une femme qui revendique son autonomie par son travail. Puisqu’une femme
« respectable » reste à la maison et qu’il est hors de question qu’elle soit indépendante, alors évidemment en bravant les interdits, c’est une Kaba (une putain).

Toutefois, et malgré les pressions, Khadija poursuit son métier. Elle aime réaliser des films, même si elle ne les signe pas, puisque le distributeur — patriarcat oblige — s’en déclare l’auteur.

S’emparer de la caméra rejoint en fait une problématique universelle, celle du droit des femmes à la création. Et l’ouverture d’un métier exclusivement réservé aux hommes prend des allures de conquête. Khadija revendique justement ses droits à l’indépendance et à la création, ce qui n’est pas sans rappeler le mouvement des cinéastes féministes des années 1970, en France, même si le contexte est différent. Dans la Femme à la caméra de Karima Zoubir, deux femmes sont à la caméra, Khadija filme les mariages et Gris Jordana — la chef opérateure de la réalisatrice — filme Khadija au quotidien.


Karilma Zoubir et Griss Jordana à Montpellier

Les inégalités des droits entre les femmes et les hommes sont présentes dès l’enfance dans l’espace familial, et perdure à l’âge adulte. Le frère a autorité sur la vie de sa sœur, même si, au contraire de lui, elle est autonome professionnellement.

La Femme à la caméra de Karima Zoubir est une chronique grave des inégalités de genre dans la société marocaine et pose des questions : où en est le statut des femmes au Maroc ? Leurs droits fondamentaux sont-ils respectés, droit à l’expression, à la création, à l’autonomie ? Quels sont les changements intervenus au quotidien ?

Une très belle contribution au cinéma documentaire marocain et une réussite pour mieux comprendre la lutte des femmes au Maroc.

Le film a remporté le prix Ulysse, décerné au meilleur documentaire, lors du 35ème Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier, qui s’est déroulé en octobre et novembre 2013. Il a été sélectionné à Marseille, Amiens, Bruxelles et est également programmé dans plusieurs festivals, mais La Femme à la caméra n’a pas encore de distributeur.

Karima Zoubir : Un ami m’a parlé de femmes qui filmaient les mariages et les fêtes, sans être camerawoman, ou avoir des formations de vidéastes et de photographes, des femmes autodidactes dans le domaine de la prise de vue. De plus, elles étaient habillées plutôt traditionnellement. Cela m’a immédiatement intéressé et nous avons d’abord fait le tour des labos. La recherche a véritablement commencé en 2008.

Dans un premier temps, j’ai d’abord rencontré une femme mariée qui filmait des fêtes de mariage non mixtes. Son mari était photographe, mais avait perdu sa clientèle au début des années 1990. Du coup, si leur situation s’améliorait grâce au travail de la femme, il existait un phénomène de jalousie de la part du mari. Pourtant la maison était payée, les enfants étaient dans de bonnes écoles et bénéficiaient de cours particuliers.

Le travail avec Griss a commencé en 2009, il nous fallait cependant trouver des fonds alors que le CCM (centre cinématographique marocain) n’accorde pas d’aide à la production de documentaires, c’est seulement la fiction qui peut en bénéficier. Du côté télévision, ce fut également un échec. J’ai essayé, mais sans succès.

Le projet a pris alors l’allure d’une aventure et nous avons réalisé un film annonce pour obtenir des aides extérieures. Nous avons filmé avec cette première femme, mais cela ne convenait pas parce qu’elle ne voulait pas livrer sa vie, elle refusait de parler du conflit dans son couple, pourtant on en percevait tous les signes. Elle craignait que le tournage ne déstabilise encore plus son couple et provoque son divorce.
Lorsque nous avons finalement obtenu des aides du fond arabe pour la Culture et l’art, en 2010, je n’étais pas enthousiaste de tourner avec elle. J’ai préféré tout recommencer à zéro, malgré la pression du fond pour la culture.

J’ai finalement eu de la chance de rencontrer Khadija qui avait une histoire à raconter. Elle était divorcée et il se trouve que je connais très bien la loi marocaine et notamment des changements intervenus en 2004. Khadija fait partie de ces femmes qui ont obtenu leur divorce plus facilement qu’auparavant, lorsqu’il était nécessaire d’acheter son divorce. Dans de nombreux cas, le mari abandonne sa femme et celle-ci se retrouve dans une situation où elle n’est ni mariée ni divorcée.

Pour filmer sa famille, ce fut une autre histoire. Khadija m’avait prévenu que cela ne serait pas simple et que l’on risquait des refus de ce côté. Elle s’est engagée sans réticences la concernant, mais ne garantissait rien du côté de la famille. J’ai donc rencontré la famille. C’était un vendredi et nous avons mangé un couscous. C’est là qu’intervient ma seconde chance. À ce repas étaient invitées des femmes qui logeaient dans de petites chambres sur la terrasse de la maison et étaient presque toutes « suspendues », c’est-à-dire séparées, mais non officiellement divorcées. Certaines n’avaient pas obtenu le statut de divorcées, mais vivaient seules et travaillaient à Casablanca. Elles étaient pour la plupart originaires d’autres villes marocaines. Sauf pour Bouchra, l’amie intime de Khadija — leurs fils sont du même âge —, dont la famille habite le quartier.

Christiane Passevant : Pendant combien de temps tu as filmé Khadija pour faire ce documentaire ? Et peux-tu situer le quartier où habite la famille et ces femmes ?

Karima Zoubir : On l’appelle Derb Milan, cela fait partie de Derb Sultan. C’est un quartier très ancien et très populaire de Casa. J’ai filmé Khadija durant une année mais pas continuellement. Nous tournions pendant deux semaines, puis on s’arrêtait parce que Griss devait travailler sur d’autres projets.

Christiane Passevant : Comment le fait de filmer un film a été perçu ?

Karima Zoubir : Ce fut la partie challenge. Il a fallut trouver des familles qui acceptent que l’on tourne Khadija filmant leur fête, leur maison. J’ai rencontré de nombreuses familles, certaines acceptaient de prime abord, puis se rétractaient, sans doute après avoir parlé avec le reste de la famille. Et là aussi ce fut finalement un quasi-miracle si des familles ont accepté que l’on filme Khadija à la caméra durant le mariage et la circoncision.

Christiane Passevant : Ce qui a peut-être facilité les choses, c’est que vous étiez des femmes…

Karima Zoubir  : Oui, certainement. Le fait que ce soit une équipe féminine a évidemment facilité le tournage. Nous avons également été discrètes et vigilantes, dès qu’une femme nous faisait signe qu’elle ne voulait pas être à l’image, nous avons respecté sa décision et Griss se détournait. Il n’y a pas d’images volées. Nous avons expliqué notre projet de documentaire dans lequel les scènes pouvaient figurer.

Christiane Passevant : Khadija ne se couvre la tête qu’à certaines
occasions ?

Karima Zoubir : Khadija ne porte pas le voile habituellement. C’est seulement lorsque son travail l’oblige à rentrer de nuit qu’elle le porte, pour ne pas être ennuyée. Ça peut marcher, mais pas forcément.

Christiane Passevant : Dans La femme à la caméra, les conversations entre femmes sont absolument touchantes et donnent la mesure de la lutte à mener pour les droits des femmes. Elles sont simples et pragmatiques, et ce qu’elles disent est très sensé et profond. Comment s’est passé la séquence du jardin ? Khadija pleure et exprime son désarroi — elle doit chercher un nouveau logement, confier la garde de son fils à son ex mari —, elle est entourée de deux de ses amies…

Karima Zoubir : Nous avons filmé la séquence du ramadan et c’était très difficile. Nous avons été obligées de quitter la maison en raison du conflit entre Khadija et son frère. Son frère l’a menacée…

Christiane Passevant : Le frère qu’on ne voit pas d’ailleurs.

Karima Zoubir : Évidemment. Le lendemain, elle m’a appelé, très affectée, pour me parler de la dispute. Elle était avec ses amies et a proposé d’aller dans ce jardin. Nous avons commencé à tourner sur place, à sa demande. Elle avait déménagé chez son amie Bouchra. Le problème vient du frère qui n’a pas eu le courage de nous faire face et s’est adressé à nous à travers sa mère. Dès le départ, je lui ai pourtant expliqué le projet du film en lui proposant d’être filmé s’il le désirait et d’exprimer librement son désaccord sur le travail de sa sœur, sans qu’il y ait la moindre censure. Mais il a toujours refusé. Cette opposition, y compris à l’idée d’un entretien derrière un rideau, a généré des questions, y compris au sein de l’équipe, c’était une décision à prendre pour le film, sa sœur est omniprésente et lui refuse de se montrer ou de parler. D’habitude, on cache les femmes et, ironiquement, là, c’est un homme qui n’a pas l’audace de parler devant une caméra et va se cacher ! C’était finalement un peu comme une vengeance. (rires) Pour moi, c’était en quelque sorte une revanche.

Au Maroc, ce phénomène des sœurs qui travaillent et des frères traînent dans les quartiers se généralise. Ils se font entretenir par leurs sœurs pour leurs cigarettes, ou des sorties, mais surveillent celles-ci de près si elles parlent à un homme. Il est vrai que les garçons sont plus choyés pas les mères, les filles sont là pour servir.

—  : Khadija, excédée, prononce à un moment un mot interdit,
« khaba »
.

Karima Zoubir : « Pute ». C’est un mot qu’on entend dans la rue tout le temps, mais qu’on ne dit pas devant une caméra, à la télé ou à la radio. Ce mot résume tout : tu es divorcée, tu es une pute.

Christiane Passevant : Ton film est féministe. Es-tu militante pour les droits des femmes ?

Karima Zoubir  : Je suis féministe parce que je suis pour des droits égalitaires. Je suis contre ceux qui se servent de la religion pour instaurer le machisme et des inégalités de droits parce qu’ils sont des hommes.

Christiane Passevant : Quels sont tes projets ?

Karima Zoubir : Je pense que je vais continuer à travailler sur les problèmes sociaux, ceux des femmes bien sûr parce que cela me touche, mais pas seulement. Je veux aussi dénoncer l’hypocrisie qui domine notre société, même de la part de femmes qui se disent féministes et modernes. Certaines parlent des droits des femmes et chez elles une gamine de 8 ans, 9 ans ou 15 ans fait le ménage et est exploitée comme une esclave. La nouvelle tendance, c’est de ramener des femmes des Philippines.

P.S. :

Cet entretien avec la réalisatrice, Karima Zoubir, a eu lieu le 27 octobre 2013 à Montpellier dans le cadre du 35ème Festival international du cinéma méditerranéen, CINEMED.

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